David Carretta – Interview pour Art Kinder Industrie

12 Jan 19 David Carretta – Interview pour Art Kinder Industrie

Sans langue de bois, David Carretta profite de la sortie chez +Closer² de l’édition de ses travaux, sobrement nommés 1988-1990, pour donner de la voix. La résurrection des titres composés sous le nom d’Art Kinder Industrie permet de porter un regard sur le passé et le présent. Automatiquement se dresse un portrait atemporel de ce qui animait et anime encore ce phare des musiques électroniques en France. Hommage aux jeunes années, réflexions sur un univers assez sclérosé aujourd’hui, David balance entre énergie et baisses de tension. Un reflet de notre monde.

Sylvaïn Nicolino : Qu’est-ce qui te lance dans la musique électronique à cette époque ?

David Carretta : En 1986 [NDLR : David est alors sur ses dix-neuf ans] j’ai fait la connaissance de quelqu’un qui possédait un Sampler Mirage Ensoniq et un séquenceur hardware dont je ne me rappelle plus le nom. Je ne m’étais pas encore intéressé aux synthés, à l’époque je prenais des cours de batterie, j’étais attiré par les instruments rythmiques. Écoutant de la New Wave et du Punk , j’étais en train de découvrir la musique électronique et quand cette personne m’a fait écouter ce que pouvait faire cette machine, j’ai complètement basculé. J’ai compris qu’il était possible de faire de la musique sans apprendre à jouer de divers instruments pendant des années, et en découvrant tous les groupes électroniques dans le même temps j’ai tout de suite commencé à m’acheter quelques machines. Quelques mois après, j’ai rencontré Xavier et nous avons créé Art Kinder Industrie.

Il y a un double discours, entre anticipation futuriste très négative (dystopie serait sans doute un peu trop fort ?) et déjà l’hédonisme des pistes de danse.

Oui complètement. C’est ce qu’on ressentait à l’époque. On voulait parler des dangers du nucléaire, de la guerre : toutes ces images de l’accident de Tchernobyl, des conflits au Moyen-Orient ou ailleurs nous avaient marqués et nous fascinaient aussi. Xavier était très branché par tout ce qui était mystique aussi. Mais on exprimait tout ça avec de l’énergie et des visuels très directs, on voulait que notre musique fasse danser. La scène belge avec la New Beat et l’Acid House arrivait et on était forcement influencés. En plus on ratait jamais une occasion de faire la fête.

Pourquoi le choix de l’allemand sur certains titres : vous aviez fait des études d’allemand avec Xavier ? C’était dans « l’air du temps » ?

Xavier avait fait allemand au collège, c’est lui qui écrivait toutes les paroles. Ce truc de chanter en allemand, français ou anglais ça vient de Kraftwerk et Liaisons Dangereuses. On a grandi avec ça et on rêvait d’aller jouer à l’étranger, malheureusement ça ne c’est pas fait…

La chute du mur de Berlin, est-ce quelque chose qui t’a marqué ?

Bien sûr, c’était un événement très important pour notre génération. Nous sommes nés avec ce mur, on avait toujours connu ça. L’autre côté, c’était l’inconnu, un autre monde avec d’autres codes.

Donc on était forcement intrigués et fascinés mais en même temps on savait bien que des gens souffraient de l’autre côté. Cette chute du mur a provoqué un sentiment de paix et de liberté. C’est tout ce qu’on prônait dans Art Kinder Industrie.

Considères-tu que le matériel utilisé à l’époque bridait les sonorités ?

Non pas vraiment. Mais il fallait avoir quand même avoir un peu d’argent à l’époque pour avoir un truc qui sonne. On avait un Atari 1040 ST avec Cubase dessus mais il n’y avait pas d’audio, juste des séquences. On enregistrait sur un magnéto Fostex 8 pistes à bande. Ensuite plus tard on a acheté un DAT. De temps en temps on bossait pour pouvoir se payer du matos.

La scène te semblait-elle alors internationalisée ou bien limitée à l’Europe ?

En trois ans d’existence, habitant à Tarbes, petite ville de province dans le Sud-Ouest de la France, ça ouvre pas forcément des portes. Il y avait une petite scène musicale et une bonne bande de potes, on s’amusait bien entre nous, et ça nous suffisait au début. Ensuite on a essayé de bouger, on a navigué surtout entre Toulouse et Marseille au gré des rencontres et des opportunités de concerts. 

Pour répondre à ta question, la scène nous semblait internationalisée vues les diverses origines des groupes qu’on écoutait et qui nous influençait. Les sujets abordés par Xavier dans les titres aussi étaient portés vers l’extérieur, vers le monde entier.

Quels artistes vous ont aidés ou poussés à ce moment ?

Aucun, à Tarbes y avait que nous ! Ensuite à Marseille on a rencontré des gens avec qui on a eu l’opportunité de jouer dans des plus grandes salles ou des gens qui nous ont prêté du matos pour enregistrer ou s’occuper de notre son pendant les concerts. A Marseille, on croisait le groupe Leda Atomica, ils avaient flashé sur nous. Y avait aussi d’autres groupes très jeunes comme Digital Blood, le premier groupe de Millimetric. C’est là que j’ai fait sa connaissance.

A quoi répond cette envie, ce besoin de ressortir aujourd’hui ces enregistrements ? Quel regard portes-tu dessus ?

C’est grâce à Pedro de Unknown Pleasures Records. J’avais envie que ça sorte car à l’époque ça n’existait que sur cassette, on rêvait de sortir un vinyl ou un CD mais on a pas eu l’opportunité. Je voulais aussi sortir nos enregistrements en mémoire de Xavier qui est décédé en 2007. On s’est séparés en mauvais termes, on s’est pas parlé pendant des années. Ensuite on s’est revu après à plusieurs reprises, mais j’avais déjà basculé vers la techno et les raves.

Et ce nom que vous aviez choisi, Art Kinder Industrie : que représentait-il pour vous ?

Ce nom regroupe trois langues : Anglais, Allemand et Français. Art, Kinder, Industrie. Ce nom représente des jeunes gens qui regardent le monde et le représentent artistiquement tel qu’ils le voient. La musique électronique se compose comme une architecture sur un ordinateur ou avec des instruments qui s’apparentent plus à l’industrie, avec des composants électroniques et une approche plutôt froide et carrée. Ce nom nous permettait de nous exprimer aussi graphiquement. On passait la moitié de notre temps à faire des logos, des visuels et à les peindre sur des T-shirts, des blousons. On adorait faire tout ça. Les visuels étaient aussi importants que la musique à nos yeux.

On avait dans Art Kinder Industrie des titres plus cold, plus ambiancés (comme « Für Freiheit und Frieden ») : les vois-tu aujourd’hui comme des impasses ? Tu ne verses plus trop dans ce registre où pourtant vous excelliez (à mon avis).

Oui, je n’aurais pas pu rester dans ce genre de musique et m’enfermer dans un style qui était voué à évoluer. On se cherchait, on tâtonnait, on recherchait tout le temps à faire différent, on voulait utiliser toutes nos influences et faire notre propre style. J’ai besoin de cette liberté de changement : je déteste être mis dans une case ! J’aime tous les styles de musiques, même si la musique électronique prévaut dans ma discothèque.

J’ai rédigé une chronique assez référencée en termes de groupes cités car à mon avis, votre musique était aussi celle de DJs au sens classique : tu avais déjà une collection de disques importantes ? Tu lisais des fanzines ? Tu sortais en clubs (en plus de celui que vous aviez monté) ?

J’avais pas mal de vinyls mais Xavier en avait plus que moi. Dans notre club [NDLR : Le Saint, aux alentours de 1990, peut-être un peu avant] c’est surtout lui qui mixait, Il était plus collectionneur que moi. On lisait des fanzines bien sûr, et on participait même sur l’un d’eux qui était distribué à Tarbes : un truc confidentiel qui a duré un an ou deux. Dans cette ville y avait que notre club pour ce genre de musiques, alors quand on le pouvait on allait à Toulouse ou à Bordeaux voir des concerts. Mais avant tout, on préférait zoner en voiture et trouver un endroit tranquille pour picoler entre potes. Ce qu’on essayait de faire le plus souvent possible et qu’on adorait, c’était trouver une salle où on pouvait installer notre matos et jouer en condition « live », comme un concert, alors on invitait des copains, des copines, on achetait de quoi faire la fête et on passait la nuit à jouer et gueuler dans les micros, à taper sur les pads électronique comme des furieux ! 

Comme on veut éviter le trip nostalgique à la con, peux-tu me dire en quelques lignes ce que les années post-2010 ont de mieux que cette fin de décennie 80 ? Pour boucler l’interview : qu’est-ce qui fait qu’aujourd’hui tu continues à faire de la musique ?

De mieux ?! Rien du tout. Tout est pire depuis 2010 et pas dans le bon sens. Je vais faire le vieux con intentionnellement là mais, franchement, à partir de 2008 je peux dire que tout ce nouveau monde me fait vraiment chier. J’ai pas peur de dire que je suis nostalgique d’un passé et que c’était mieux avant ! Je n’arrive pas à trouver ce qui est meilleur aujourd’hui. Sûrement pas la liberté, sûrement pas la musique dématérialisée, sûrement pas les réseaux sociaux. Tout ça c’est un peu trop hystérique.

En fait c’est la deuxième fois que je vis le retour d’une musique que j’écoutais quand j’étais plus jeune. La première fois en 1998 avec DJ Hell et Gigolo Records et maintenant [NDLR : en 1996, David Carretta est la première signature du label de DJ Hell avec « Innverwood », single qu’il partage sur l’autre face avec DJ naughty et son « Boing Bum Tschag »]. Comme quoi, la musique c’est un éternel recommencement. Je continue à faire de la musique parce que ça me fait du bien, je m’exprime par la musique comme certains peuvent s’exprimer par le sport ou dans leur métier. Quand je m’arrête trop longtemps, je ressens un manque…

Art Kinder Industrie, 1988-1990, sortie chez +Closer²

https://closer2.bandcamp.com/album/1988-1990

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