Damien Dubrovnik – Interview

02 Avr 17 Damien Dubrovnik – Interview

Ce fut un des grands moments de l’édition 2017 du festival Sonic Protest. Le duo Damien Dubrovnik formé par Loke Rahbek et Christian Stadsgaard a vu le jour en même temps que leur label Posh Isolation, devenu une référence en matière de musiques post-industrielles. Issus de la scène noise de Copenhague,  les deux musiciens ont affiné leur esthétique afin de nous mener toujours plus profond dans les abîmes de l’angoisse. En concert, ils produisent le même sentiment d’hypnose et d’étouffement, une souffrance expurgée sous la forme d’un rituel savamment orchestré. Car la beauté se trouve aussi dans l’oppression.

Le temps de boire une bonne bouteille de vin blanc, nous avons pu nous entretenir avec les deux acolytes avant leur concert du 16 mars au Générateur de Gentilly autour d’une affiche rassemblant Anne Gillis, Ghédalia Tazartès et Low Jack.

ObsküreMag : Comment vous êtes-vous rencontrés et avez-vous eu envie de travailler ensemble sur un projet musical et sur le label Posh Isolation ?

Loke Rahbek : C’est un ami qui nous a présentés lors de concerts expérimentaux à Copenhague. C’était il y a bien longtemps et cet ami ne fréquente plus ce milieu. J’allais le voir dans les concerts et lors d’une soirée, Christian était là et une fois par mois il passait de la musique dans un autre club où l’on pouvait entendre de la musique expérimentale. C’est là qu’on a été présenté. J’avais quinze ou seize ans et c’était la première personne que j’ai connue dans ce domaine. Puis Christian m’a invité à une autre soirée et j’ai commencé à aller voir tout ce qui se passait dans cette scène qui à l’époque était plutôt petite. Il y avait peut-être une trentaine de personnes. Christian faisait déjà de la musique et j’ai commencé à en faire avec un camarade de classe, puis on a commencé à se produire dans certaines de ces soirées. On faisait les premières parties pour tous les artistes étrangers. Après un ou deux ans, on s’est dit que ce serait bien d’aller voir le studio de Christian et c’est comme ça que le premier disque de Damien Dubrovnik a vu le jour.

Christian Stadsgaard : Le scène était petite et si tu voyais des jeunes se pointer, c’était presque une obligation de les prendre sous mon aile. Je crois que je lui ai filé sa première table de mixage et sa première pédale de distorsion. Puis tout d’un coup tu as un groupe et huit ans plus tard tu as sorti deux cent disques et tu as fait un label.

Posh Isolation et Damien Dubrovnik sont nés à peu près en même temps ?

Loke : Le label a été créé pour sortir le premier disque de Damien Dubrovnik. Il n’y avait pas d’infrastructures pour des choses comme ça à Copenhague, et cela semblait tiré par les cheveux de chercher un label ailleurs. Je faisais un petit fanzine avec des amis, Christian avait déjà sorti des disques sous différents noms auparavant. Cela semblait évident de le publier nous mêmes.  Alors que nous cherchions à savoir comment sortir un disque, il y a eu ces autres enregistrements que nous étions en train de faire, moi, Christian et notre ami Klaus H. Hansen qui était impliqué dans les débuts de Posh Isolation. C’est comme cela que le label a commencé et que les premiers disques sont parus.

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© Magouka

Damien Dubrovnik est aussi votre projet qui a duré le plus longtemps. Quel est le statut que vous lui donnez en comparaison à vos autres groupes ?

Christian : C’est notre projet le plus long, c’est vrai. Je pense que le fait qu’il soit tant lié à l’histoire du label joue beaucoup.

Loke : Pour moi c’est lié à mes débuts, à l’époque où j’apprenais les branchements et comment se servir d’un synthétiseur ou ce genre de choses. Mais tout ce que nous faisons aujourd’hui relève toujours du même ADN. C’est une entité qui a grandi, qui s’est métamorphosée.

Et d’ailleurs chaque disque est très différent. Vegas Fountain était très atmosphérique, Patterns of Penetration était plus rythmique. Comment voyez-vous aussi cette évolution en termes de son et est-ce que le concert qu’on va voir ce soir sera encore autre chose ?

J’espère que c’est toujours différent. Je ne verrai pas l’intérêt si nous refaisions sans cesse la même chose. C’est comme construire une langue, tu la raffines. On apprend en faisant. Il y a des domaines qui t’intéressaient à une époque et qui ne t’intéressent plus aussi. Les choses se transforment. Et nous n’avions pas de dogmes ou d’approche très stricte. Mais si nous étions là en train de dire et de faire les mêmes choses qu’il y a huit ans, ce serait triste.

Christian : Il y a une compréhension commune sans que nous ayons besoin d’en parler. Nous explorons de nouvelles choses de façon très naturelle. C’est tout simple mais nous ne voulons pas refaire le même disque à chaque fois. Je crois que la structure basique du projet était déjà là dans le premier album. Bien sûr, nous avons tant appris durant ces huit années et les choses se sont développées.

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Et comment vous êtes vous intéressés à la musique électronique et industrielle dès le départ ?

Pour Loke, c’était par mon biais !

Loke : Quand tu es adolescent, tu rencontres forcément quelqu’un qui a son propre groupe de rock. Mais ce monde ne m’intéressait pas. Quand j’avais quatorze ans, j’aurais jamais cru que je me tiendrai là à parler de mon projet musical. Mais quand on m’a introduit à la musique noise et expérimentale, il y a eu un déclic en moi. C’était une forme d’expression musicale qui n’avait rien à voir avec celle d’être dans un groupe de rock. Je m’intéressais beaucoup aux arts visuels et j’y trouvais des échos. Je me souviens d’avoir vu Kevin Drumm, Prurient dans ses premières phases, beaucoup de choses qu’il était difficile d’ignorer.

Christian : Je me suis toujours intéressé à la musique, même avant l’adolescence. J’ai commencé par le noise rock américain ou Jesus & Mary Chain. Mais je préférais toujours les parties bruyantes et pas le côté rock. Quand il y avait des breaks, et juste les bruits des guitares, c’était toujours pour moi les meilleurs moments des disques. Puis j’ai découvert qu’il y avait des musiques qui ne faisaient que ça. Les premiers dans le genre que j’ai entendus c’était Whitehouse en 1996. À l’époque, j’étais encore un peu choqué que des choses pareilles puissent exister. Puis je suis entré à fond dans la scène harsh noise japonaise par l’intermédiaire de Merzbow.

Et vu qu’on vous associe à cette tradition musicale. Pensez-vous qu’il y a encore des domaines à explorer dans la noise ou la musique industrielle ?

Loke : Il y a peut être un héritage mais je n’ai jamais vu ce que l’on faisait comme une continuation de la scène noise si tant est qu’elle existe. Je ne me sens aucune responsabilité historique pour honorer une tradition de la musique noise, power electronics ou industrielle. Nous faisons juste des sons que nous aimons entendre et nous publions des disques qui nous plaisent et la chance fait que d’autres personnes ont envie d’entendre ces sons aussi. Puis il y a les êtres humains et les esthétiques, ce serait très difficile de trouver un être humain sans histoire.

Christian : Nous n’essayons pas de développer quoi que ce soit au sein de la musique noise. Nous ne nous sentons pas connectés à une histoire de la noise. En revanche, toute l’éthique Do-it-yourself nous habite, elle fait partie de notre façon de faire.

Loke : La mentalité DIY est, c’est vrai, totalement intégrée pour nous. J’ai beaucoup de respect et de fierté pour cette façon de faire. Mais bien sûr, nous n’allons pas en studio en se disant qu’est-ce que Peter Christopherson penserait de cette ligne de synthé !

Il y a un thème qui revient souvent, c’est celui de la sexualité, on peut citer « Penis Corset » ou Patterns of Penetration, qu’est-ce qui vous intéresse dans ce thème ?

C’est un des thèmes les plus importants. Tu prends l’histoire de l’art et presque tout tourne autour de la mort et de la sexualité. Mais je me suis toujours plus amusé avec la sexualité qu’avec la mort donc c’est un choix facile.

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Le sexe et la mort, c’est aussi le début et la fin de l’existence.

Quand nous nous approcherons de notre mort, nous pourrons en discuter, mais nous ne savons pas vraiment comment cela se passe, donc ce qu’il reste à explorer c’est vraiment la sexualité, n’est-ce pas ? Ce qui nous intéresse c’est l’interaction humaine et la communication. Le sexe en est bien sûr partie intégrante. Mais pour moi la bonne sexualité reste de la communication.

Christian : Même les mauvaises expériences sexuelles c’est de la communication. Ça fait partie de la vie et ça nous représente.

Y a-t-il des sons que vous aimez vraiment entendre ?

C’est presque impossible de répondre mais nous avons chacun des préférences en termes de sons que nous combinons. C’est assez dur à décrire. Bien sûr nous aimons les infra-basses, les montées en puissance, les tonalités manipulées et les mélodies romantiques.

Loke : J’aime beaucoup l’harmonium.

Christian : J’aime les petits sons très précis, comme les crépitements. J’aime la ferraille, nous n’en utilisons pas trop dans Damien mais c’est quelque chose que j’aime toujours entendre.

Loke : Le son d’une personne ayant un orgasme et le son de la même personne à l’agonie peuvent être très satisfaisants, mais ce serait une longue liste si on devait énumérer tous les sons que l’on aime.

Christian : C’est une bonne façon de dire les choses. L’orgasme et l’agonie et les choses entre.

Loke : Si ça veut dire quelque chose ! (rires)

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Quand vous commencez un album, vous commencez par un son ou par l’idée, le concept ?

C’est la question que l’on se pose sur tous les disques. Mais la réalité c’est que c’est souvent les deux en même temps. Nous n’avons pas de réunion en se disant on va faire ça, ce serait ridicule. Si tu dois écrire un essai sur chacun des morceaux que tu composes, peut-être il vaut mieux juste faire paraître l’essai. Quand on habite cette sphère musicale depuis si longtemps, il n’y a plus tant de débats à avoir. Tu fais des sons, trouves des mots comme tu ferais un dessin sur du papier. Nous ne nous asseyons pas en se disant voici le thème, les textes, les idées. Cela arrive naturellement. Mais cela ne fonctionne pas dans l’autre sens non plus. Juste la musique. C’est quelque chose qui fusionne. Ce qui est magique quand on travaille avec les sons, c’est que tu as débattu sur quelque chose sans vraiment savoir puis tu réalises que tout tournait autour de ça et que c’était là avant que tu t’en rendes compte.

Christian : À l’évidence, le corps est plus intelligent que le cerveau. Parfois nous faisons comme des esquisses, mais ce n’est pas comme cela que ça marche en studio. Si tu as un plan à suivre, ça va être trop générique. Quand tu travailles, il faut que tu te laisses porter et que tu t’adaptes. Tes idées ne peuvent pas être rigides.

Loke : Il est important de préciser qu’aucun de nous deux n’a eu une formation musicale. Nous ne comprenons pas le langage des notes, des crescendos et tout ça. C’est plus une approche feel & go.

Loke, l’année dernière tu as sorti un album de ton projet Body Sculptures. Et pour moi c’est vraiment de la beauté qui ressort de cette musique, est-ce que la musique c’est pour vous une quête de beauté ?

Totalement. Il y a assez de laideur dans le monde pour en rajouter. Le monde s’en occupe déjà très bien. C’est là depuis le début, on peut appeler ça de la beauté mais c’est surtout un contenu émotionnel pur. Je me souviens il y a quelques années en arrière, un membre de ma famille est tombé très malade, il est resté dans un coma très longtemps, a été proche de la mort et a subi de graves opérations. J’étais à l’hôpital et je le regardais dans le coma avec ses tubes qui sortaient de tout son corps. C’était terrifiant et très triste. Je suis sorti de l’hôpital pour prendre l’air et il y avait ces gamins qui jouaient à l’arrêt bus, qui se charriaient pour des bonbons. Il y avait quelque chose de grotesque dans ces deux choses qui se passaient à côté l’une de l’autre. Une part en moi avait envie de dire à ces gosses vous ne pouvez pas être heureux car une des choses les plus tristes de ma vie est en train de se passer juste à côté. Mais il y a aussi quelque chose de merveilleux dans la façon dont le monde fonctionne, ce gros mélange, ce gros mix-up de choses qui se déroulent en même temps. Avec la musique et l’art en général on peut affiner tout ça, on devient l’architecte d’un espace et du contexte émotionnel qui l’habite. Je fais de la musique car j’ai besoin de ces espaces où je peux m’intéresser à une seule de ces émotions. C’est comme un jeu de rôle, si tu es le maître du jeu, tu peux décider des caractéristiques de chaque personnage et tu peux partir de là. Et si tu veux te construire un abri, tu veux le faire aussi beau que possible.  Nous essayons d’avoir autant de beaux meubles scandinaves que possible.

En parlant du lieu, des gens ont dit qu’il y avait un son spécifique aux artistes de Posh Isolation. Pensez-vous qu’il y a une influence de la géographie et de l’environnement sur votre musique ?

Oui et non. Tous les artistes avec lesquels nous avons travaillés sont soit de Copenhague soit des environs. Une des idées dès le départ était de faire une distinction claire entre la documentation et la présentation. Nous devons comprendre d’où viennent les artistes, leur histoire, pour présenter leur travail de la meilleure des manières, c’est pourquoi nous n’avons sorti des disques que d’amis proches. En termes d’esthétique et de vision artistique, cela rend les choses plus simples quand tu vois les mêmes choses en regardant par la fenêtre, que tu respires la même odeur quand tu marches dans la rue. Il y a cet aspect mais est-ce que le son est lié à une géographie ? Je ne sais pas. Peut-être que cette petite scène aurait pu se produire n’importe où ailleurs ? Je ne suis pas du genre à dire qu’on ne peut faire ce type de sons que si on vit en Scandinavie. Car quelqu’un pourrait être à Timbuktu et faire la même chose.

Christian : Il y a probablement un ressenti scandinave ou un son scandinave, mais ce n’est pas quelque chose que l’on cherche à produire. Bien sûr des gens pourraient partager les mêmes émotions au Texas ou Las Vegas. Peut-être qu’il y a une mélancolie typiquement scandinave. Bien sûr, ce n’était pas planifié. Nous n’avions pas pour but avec le label de présenter ce son. C’est juste que les gens faisaient cette musique.

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On va vous voir sur scène. Quelle est votre approche du live et aussi du corps car un concert c’est aussi une présence physique ?

Loke : La musique live c’est ce qui m’a attiré à la base vers cette forme d’expression musicale. Si tu vas à un musée et que tu regardes les peintures ou les sculptures, tu les vois avec les yeux puis elles pénètrent ton cerveau et se propagent aux parties de ton corps. Le son a aussi ce pouvoir, de t’avaler. Tu peux avoir une personne qui dort devant toi et tu lui montres une peinture de Francis Bacon ou la photo d’une performance d’Hermann Nitsch, et il y a des chances que la personne ne se réveille pas. Puis tu leur joues un air stupide à la radio et ça va les réveiller. En ce sens, les oreilles représentent un sens très fort. Mes meilleures expériences de concert, c’est quand j’ai ressenti avec tout mon corps. Ce n’est pas intellectuel, c’est quelque chose d’émotionnel déclenché à travers une expérience physique. Ces considérations vont aussi avec la façon dont tu présentes la musique.

Christian : La performance live ce sont les corps. Et dans Damien Dubrovnik c’est important de donner aux gens une expérience physique, pas qu’au niveau du son mais en termes de ressenti. C’est vraiment une compréhension mutuelle sur ce que nous voulons faire plutôt que quelque chose sur lequel on aurait parlé.

Loke : On a fait des performances très physiques avec des personnes qui étaient ficelées molestées ou en tout cas soumises à des circonstances inhabituelles. Puis nous avons fait des concerts sans ça. Mais il n’y a pas de règles, du style il doit y avoir quelqu’un qui saigne à la fin, ou ce genre de choses ridicules. Nous traversons des phases et faisons ce qui nous semble nécessaire au moment où nous le faisons. Dans les concerts on se produit aussi pour soi même. Mis à part si tu fais de la musique improvisée, tu joues des choses que tu as déjà faites, tu recrées une situation qui a eu lieu. Quand on fait des choses très physiques, c’est aussi pour faire que ces corps soient dans le présent. Ce n’est pas juste répéter des modèles qu’on a appris. Mais on ne doit pas se forcer à être dans le présent, ce sont des gestes infimes qui te permettent d’interagir avec le moment. Il y a plein de façons de rendre le présent valide. D’une certaine façon, c’est une fausse représentation du présent. C’est un point clé. La meilleure façon de jouer un tour au public en faisant croire que tout se passe maintenant c’est de te persuader d’abord. Les meilleurs mensonges ce sont ceux que tu te fais croire à toi même. L’art moderne est comme une sorte de mensonge stylisé.

Christian : Je ne suis pas sûr que ce soit un mensonge. On s’imprègne du lieu, de l’atmosphère. Nous faisons une représentation d’un contexte dans lequel nous sommes mais avec un contenu que nous avons préparé auparavant. Je ne sais pas si c’est clair ?

Loke : C’est à propos de l’interaction, et de cet espace étrange entre le public et la scène. Je dirais que la plupart du temps ce qui se passe dans le public est plus intéressant que ce qui se passe sur scène. Mais c’est cet entre-deux qui est magique, là où les choses fusionnent et deviennent cette forme d’entité. Le plus génial, c’est quand plein de gens se retrouvent dans ce terrain d’entente et que toi même tu t’y retrouves . C’est le but.

Christian : Cette interzone où nous pouvons rencontrer le public, c’est passionnant.

Les prochaines sorties sur Posh Isolation ?

Loke : Nous ne parlons jamais de ce qui est prévu. On peut parler du présent ou de ce qui s’est passé. Quand tu entends des personnes te dire ce qu’elles vont faire avec leurs projets ou leurs vies, ça devient très ennuyeux.  C’est mieux d’agir. Mais je peux dire que ce sera une bonne année !

Christian : Il y a énormément de choses de prévues mais c’est tout ce que nous pouvons dire.

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© Magouka

https://poshisolation.net/

Photos live de Magouka : http://magouka.com/

Remerciements à l’équipe de Sonic Protest.

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