Cut Hands – Interview bonus Obsküre Magazine #15

29 Mai 13 Cut Hands – Interview bonus Obsküre Magazine #15

www.obskuremag.net publie les extraits restés inédits de notre entretien avec William Bennet (Cut Hands) paru dans Obsküre Magazine # 15 (mai / juin 2013, e kiosques depuis le 9 mai).

Obsküre Magazine : D’où t’es venue ta fascination pour l’Afrique?
William Bennett : Cela n’a pas commencé directement en Afrique mais par le biais d’Haïti. Puis quand je me suis intéressé à la musique d’Haïti, je me suis ensuite logiquement tourné vers la source, la région ouest-centrale de l’Afrique. Il y a beaucoup de similitudes non seulement musicales mais aussi en termes d’origines culturelles. Le vaudou et ce genre de choses. La raison de mon intérêt pour Haïti est venu d’une personne que je connaissais, un cubain, qui est un prêtre de la Santeria, qui est similaire au vaudou en termes de syncrétisme avec la religion africaine, principalement le catholicisme. Il avait passé deux années au Congo à apprendre la langue des tribus. Même s’il est assez jeune, il a écrit quelques livres sur le sujet. Son travail et ce qu’il disait me fascinaient. Donc tout a débuté avec cette rencontre.

As-tu été à Haïti? As-tu fait de la recherche là bas?
Non. Mais bien sûr, je serais ravi d’en avoir l’opportunité. On nous a invités à jouer en Afrique il y a environ dix ans et je regrette que ce ne se soit pas fait. Ils nous avaient invités car selon eux il y avait des similitudes entre la musique que je faisais à l’époque et des formes de musiques locales, de manière accidentelle.

Dans les films que tu projettes lors des concerts, on retrouve du Maya Deren, une grande figure de l’avant garde américaine qui s’est aussi intéressée aux rituels vaudou de Haïti comme dans le film Divine Horsemen. Ta musique c’est un peu ça aussi, de l’avant-garde qui se penche sur les rituels de Haïti.
Je suis un grand admirateur de Maya Deren. Elle a aussi écrit un livre incroyable sur la période où elle a tourné son film. Elle n’était pas une étrangère qui arrive avec sa caméra, elle partageait l’expérience. Le documentariste occidental traditionnel se cache dans les arbres. Il a souvent une approche voyeuriste. Tandis qu’elle – et on le sens encore plus dans le livre que dans les films – est investie dans l’expérience, elle fait partie de la transe, elle se laisse aller. Elle m’inspire beaucoup.

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Beaucoup de cinéastes se sont intéressés à l’Afrique. Ton intérêt pour l’Afrique s’est-il fait aussi par ces images, ces documentaires, le travail de Jean Rouch?
Absolument. Tout ce que je possède ce sont des enregistrements, des films, des livres. Tout ce par quoi on absorbe le savoir. Les films de Jean Rouch étaient très difficiles à se procurer car ses films ne sont disponibles qu’en France. Mais j’ai réussi à les avoir, et c’est fascinant. Puis il y a toutes ces archives que l’on trouve dans les institutions académiques. Il y en a de nouveaux qui sont très bien, The Pierced Heart and the Machete d’Olivia Wyatt par exemple. Je le recommande à quiconque s’intéresse au sujet.

Il y a quinze ans tu as fait cette compilation Extreme Music from Africa, il y a eu plein de rumeurs sur le fait que tu te cacherais derrière ces groupes. Je ne te demande pas de révéler le secret mais si c’est vrai, c’était un gros travail de recherche. Ce projet était-ce un travail de l’imagination, un documentaire, un fantasme?
C’est à la même époque que mon intérêt pour l’Afrique a commencé. A cette époque, je vivais à Madrid, puis quand je suis revenu en Angleterre, je faisais beaucoup d’aller-retour. Je ne me suis pas procuré que des instruments africains mais aussi l’art africain, les fétiches nigériens avec du travail en métal, j’avais beaucoup de contacts à Madrid, et beaucoup de ces choses arrivaient par le Maroc. Sûrement illégalement aussi. L’Espagne est un bon endroit pour se procurer ce matériau.

Donc, on peut parler de recherche.
Et le Cubain dont je parlais était aussi basé à Madrid. Il y a un magasin ésotérique assez connu à Madrid , c’est une caverne d’Aladin avec tous ces objets bizarres et mystiques. Il y avait aussi des rituels et des sessions. Les prêtres ont leur pièce dans le fond du magasin. J’y suis allé une fois et j’ai eu une conversation avec ce gars, avec un physique très attractif, à peine la trentaine. Des femmes très belles venaient pour des « sessions » avec lui (rire)… Il fermait la porte pour les rituels avec ces poudres, liquides, objets, et on entendait à travers des bruits bizarres. C’était frustrant de ne pas voir exactement ce qui se passait.

Et tu n’as jamais su.
Jamais. Je n’ai jamais demandé non plus.

Puis il y a dix ans il y a eu l’album Bird Seed où l’on trouve des titres de morceaux que tu reprendras avec Cut Hands.
La première fois que j’ai utilisé ces percussions c’était sur le morceau de Whitehouse, « Wriggle like a fucking Eel ». C’était très excitant.

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Mais ces mots que tu utilises depuis cette époque comme « Munkisi Munkondi » ou « Nzambi la Lufua », que veulent ils dire?
Ce sont des mots congolais. Une des raisons pour lesquelles j’ai utilisé ces titres c’était pour contourner le problème qui fait que tout est facile à trouver sur Google, c’était pour moi important de garder la mystique. Pour que les gens ne se disent pas, tiens c’est une référence à William Burroughs ou c’est tiré d’un livre d’Albert Camus. Ce n’est pas fabriqué, c’est réel. Mais je préfère que les gens fassent un peu de recherche. La découverte est bien plus jouissive quand on a fait des efforts pour avoir la réponse.

Et pourquoi les avoir utilisés encore pour le premier album de Cut Hands?
Car c’est vraiment une continuation. Ces morceaux appartiennent aux canons de Cut Hands.

Donc, Cut Hands est une continuation de Whitehouse ?
Absolument. Le premier exemple de cela est le single « Wriggle » où j’utilisais le djembe. Je ne savais pas à l’époque si c’était une bonne idée ou pas. Mais je me suis senti assez en confiance après ce single pour continuer sur Bird Seed. Dans tous les albums, à partir de ce moment là il y avait ce genre de morceaux.

On a parlé de l’aspect percussif de Cut Hands mais il y a aussi un aspect ambient électronique, comme sur le morceau « Four crosses » par exemple. Quel est ton point de vue sur la musique ambient car tu ne viens pas vraiment de là?
Il y a une sorte de compositeur ambient enfermé en moi qui essaie de sortir. Même avec Whitehouse, il y avait des passages ambient. Beaucoup n’utiliseraient pas ce terme mais pour moi ça l’est car ça casse la dynamique. Il est important d’avoir un album que tu peux écouter en entier du début à la fin. Je sais qu’avec le CD les choses changent, mais pour le vinyle c’est important. Ce n’est pas qu’une collection de chansons, l’écoute doit être une expérience satisfaisante. Les pièces ambiantes aident à donner cette dynamique aux disques. Cela a été une critique avec l’album Black Mamba car il y a plus de pièces ambiantes. Cela me plait tel quel mais je respecte le fait que des gens ne soient pas d’accord. Les gens pensent que parce que c’est ambient c’est ennuyeux. Pour moi, il peut aussi y avoir de la musique ambient très intense.

Y a-t-il des albums d’ambient que tu apprécies?
J’ai quelques petits plaisirs coupables. De sombres secrets que je garde pour moi. Je pense que certains des meilleurs albums de musique électronique, et pas seulement d’ambient, sont les premiers Tangerine Dream qui sont trop sous-estimés. Kraftwerk sont bons, mais on ne parle que d’eux, et il y avait d’autres artistes très intéressants à cette période qui faisaient de la musique purement électronique. Aujourd’hui les gens parleraient d’ambient ou de new age.

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On a parlé du fait que les Italiens ont beaucoup filmé l’Afrique, et tu es aussi un grand fan d’italo disco, de soundtracks italiens, de compositeurs italiens et récemment tu as participé à un événement sur le futurisme italien.
A Rome, oui.

Il y a chez toi aussi une attirance pour l’Italie et pas que pour l’Afrique.
J’adore l’Italie. Tout me plait là bas. La nourriture aussi. Même le rock prog italien me semble bien meilleur que les autres formes du genre. Comme dans la musique baroque, il y a une qualité harmonique qui semble être unique à ce pays. Ce serait difficile à dire et à déconstruire mais il y a quelque chose de typiquement italien. Une esthétique différente et une compréhension différente de l’harmonie, de la couleur et des sons.

En parlant de futurisme, penses-tu que le travail que tu as fait avec Whitehouse et que tu continues avec Cut Hands s’inscrit dans la tradition du futurisme italien et des thématiques qu’ils ont abordé dans les années 20?
Je dirais non, car le futurisme, malgré son nom, n’était pas futuriste du tout. Cela appartient vraiment à cette époque particulière, c’était un produit de son époque. Ce qui est vrai de presque tous les courants artistiques. Même aujourd’hui, si tu me parles d’art contemporain, je vais l’associer à l’art des années soixante et soixante-dix, même si le terme est contradictoire. Tous ces termes comme post-modernisme, futurisme, contemporain sont trompeurs.

Mais quand Russolo parlait d’art des bruits, tu ne penses pas qu’il y a un lien avec Whitehouse qu’on a pu définir comme de l’anti musique ou de la non musique?
Pour moi, Whitehouse c’est de la musique. Cela sonne fou de ma bouche mais je fais de la musique qui s’apparente à ma vision de la beauté. Je veux que ma musique soit belle. Beaucoup ne seront pas d’accord avec moi mais sincèrement j’essaie de faire de la belle musique. Je ne vois pas de différence avec d’autres formes de musique. Certains disent que la musique africaine n’en est pas vraiment, c’est juste des gens en train de taper sur des percussions, car cela ne peut être retranscrit dans une notation musicale occidentale.

On parle de musique primitive en opposition à la musique sérieuse.
C’est le paradoxe. La musique dite primitive est plus complexe que la musique dite sophistiquée. Les musiciens occidentaux ne pourraient la jouer. C’est bien plus facile de jouer Mozart ou Bach. Ils ne savent pas comment l’appréhender, du coup ils disent c’est du primitif ou du noise. C’est comme quand les grecs parlaient des autres langues comme des langues barbares. Ils les appelaient barbares parce qu’ils ne comprenaient pas ces langues qui étaient en fait bien plus anciennes que le grec et que la langue qu’ils parlaient. Plus sophistiquées en quelque sorte.

Ce qui peut surprendre, c’est le fait qu’en live, même avec Whitehouse, les gens peuvent se mettre à danser. Est-ce que tu as toujours fait une musique qui s ‘adresse au corps avant tout, comme dans la transe?
Si tu donnes à quelqu’un la permission de t’amener dans cet endroit métaphorique dans le bois , non seulement les règles changent mais cela te donne aussi la permission de faire des choses que tu n’avais pas le droit de faire auparavant. Les règles auxquelles on doit se plier tout le temps, les conditions sociales, quand on peut les oublier le temps d’un concert, cela permet juste de passer un bon moment, de danser, de rester immobile aussi si c’est ce dont tu as envie. Il n’y a plus de règles. Ce n’est pas comme à l’église ou au musée où il faut parler doucement. Avant tu avais cette illusion d’identité sur la personne que tu es, cette prison que tu t’es créée pour toi même.

Il n’y a pas très longtemps tu as fait une déclaration sur ton blog quant à des problèmes que tu as pu avoir par rapport aux sujets que tu as traités au début de Whitehouse, avec des albums comme Buchenwald ou New Britain. Pourquoi était-ce nécessaire de faire cette déclaration ?
Il n’y a rien de problématique selon moi avec les disques de Whitehouse. Quelqu’un essayait de faire annuler mes concerts, aucun ne fut annulé et il n’y a pas eu de problèmes. Cela dit, j’ai pensé qu’il était nécessaire de le faire, pas pour des gens comme toi qui sont familiers avec mon travail de l’époque ou avec les début des années 80 tout simplement, comme Throbbing Gristle et de nombreux autres groupes. Mais je ne peux concevoir que tout le monde ne soit au courant de cela. Beaucoup de gens qui écoutent Cut Hands n’étaient même pas nés. Il était important pour moi de remettre les choses dans le contexte. Pour que cela fasse sens. Les gens qui organisent les shows ne savent pas forcément qui je suis et la musique que je faisais il y a trente ans. Si tout d’un coup, quelqu’un dit des choses insensées sur les disques faits à cette époque, il est de ma responsabilité d’intervenir et de dire que c’est faux. Cela permet aux gens de voir le vrai contexte dans lequel ces disques ont été faits. J’ai eu beaucoup de soutien, c’était comme si cela était important pour les gens en dehors du contexte de ma musique. Cela a eu un effet très positif. Cela m’a appris qu’il ne fallait pas considérer les choses comme acquises. Même si cette personne était anonyme, j’ai réussi à avoir une conversation avec cet homme et il s’est excusé. Donc cela devrait être la fin.

Penses-tu que Whitehouse n’aurait pu exister sans le mouvement punk ou post-punk?
Non. Il est difficile de comprendre ce qui se passait à l’époque car tout le monde n’est pas un expert de ce qui s’est passé dans les années soixante-dix et quatre-vingt. Adolescent, la première musique qui m’a attiré a été celle des Sex Pistols et le punk. Je devais avoir seize ans à l’époque. Il n’y avait rien à faire, il n’y avait pas de musique intéressante, ce n’était pas comme aujourd’hui, il n’y avait pas Internet, il y avait énormément de censure, en Angleterre tu ne pouvais même pas avoir accès aux livres qui t’intéressaient, peut être que c’était différent en France. C’était une période horrible pour un ado, il n’y avait rien. Le punk a été la première chose à venir, une approche nihiliste, on assumait notre ennui et notre haine, nous haïssions Pink Floyd, Led Zeppelin, le nihilisme c’était plus s’attaquer à tout, cela ne représentait rien de nouveau. Mais le nihilisme peut révéler un espace dans lequel quelque chose de nouveau peut émerger. En ce sens, c’était très important. Aujourd’hui, le punk ce serait Green Day par exemple. A l’époque, le punk permettait aux jeunes de détruire la merde dont nous étions entourés. Pour créer quelque chose de nouveau. Après, des groupes comme TG sont arrivés, puis les groupes américains comme The Residents, Devo, ils venaient du punk dans le sens où sans ça ils n’auraient jamais pu émerger. Et sans ça, Whitehouse n’aurait jamais pu exister. Ils ont créé un espace ouvert pour nous, ce n’est pas une influence.

Que penses-tu de l’intérêt renouvelé pour le power electronics ces dernières années, avec les reformations de groupes du début des années 80?
Je suis favorable aux gens qui font ce qui leur plaisent. C’est la vie. Mon sentiment personnel c’est que je hais la nostalgie. Même si je parlais des Sex Pistols, je n’ai aucun de leurs disques dans ma collection. Je n’écoute pas des disques que j’écoutais il y a vingt-cinq ans. Pour moi, il y a de la nostalgie pour le son du début des années 80.

D’ailleurs, on t’a peut-être fait des demandes pour reprendre Whitehouse car tu as stoppé le groupe aujourd’hui?
Tu faisais référence au old school power electronics. Whitehouse n’est pas du old school power electronics et ça ne l’a jamais été. Les derniers albums de Whitehouse n’ont rien à voir avec ça. Ils sont très différents et les fans de vieux power electronics ne s’intéressent pas aux derniers albums de Whitehouse. Parmi les fans, il y en a sûrement qui préfèrent le Whitehouse du début des années 80 et qui seront toujours déçus par les nouveaux albums. Les temps changent. L’autre chose c’est que certains disent qu’il n’y a rien de nouveau et que c’était un âge d’or. C’est le même argument pour tout ce qui est nostalgique. Pour être honnête les gens ne sont pas nostalgiques de la musique, ils sont nostalgiques du fait qu’ils ne sont plus jeunes. Cela n’a rien à voir avec la musique car elle est toujours aussi bien, sinon meilleure aujourd’hui qu’il y a trente ans.

Les choses sur lesquelles tu travailles en ce moment?
Mon dernier album est sorti en octobre. Je travaille de plus en plus sur les musiques de films et de nombreuses pièces sur ce disque avaient été faites pour différents films. Il y a aussi un EP qui sortira sur Downwards, le label techno de Berlin. Ceux qui n’aiment pas le Cut Hands ambient devraient se le procurer car ce sont des rythmes « high energy ».

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