Compilation Made In France – interview label UPR

24 Fév 17 Compilation Made In France – interview label UPR

Quelle est la genèse de l’idée de cet hommage à la scène française ? Avais-tu dès le départ des années de prédilection ?

Pedro : Dès le départ je voulais que ça englobe principalement des titres des années 60, 70 et 80. J’ai toujours eu un faible pour les reprises ; depuis l’adolescence je collectionne des covers assez rares sur divers formats physiques et je pense avoir une sacrée expertise sur le sujet. Après en avoir écouté des milliers, j’en ai déduit que 90 % des reprises existantes dans les genres qui m’intéressent ne présentaient aucun intérêt. Depuis que le home studio existe, beaucoup trop de musiciens médiocres se permettent de faire des versions indigentes qui ont rendu l’exercice de la reprise un peu vain… je ne citerai pas de noms car j’ai déjà fait assez de pub à des types sans talent (rires). L’exercice de la réinterprétation a toujours été difficile et tous les musiciens n’ont pas forcément le talent d’un arrangeur, l’inspiration vocale et le savoir-faire nécessaire à la reprise d’une compo écrite par quelqu’un d’autre il y a des décennies. Le plus compliqué c’est de reprendre avec pertinence des chansons cultes d’époques aussi connotées sans paraitre bêtement scolaire ou nostalgique, surtout quand ce sont des hymnes New Wave ou des morceaux emblématiques de l’underground Cold Wave ou Post-Punk, car les fans vont automatiquement se sentir obligés de comparer.

Comme tu le sais, j’ai commencé à monter des compilations CD au milieu des années 2000 pour des labels comme Divine Comedy, M-Tronic, Caustic Records (Armageddon, la série des Electronic Manifesto) puis pour Unknown Pleasures Rec (Tribute à Taxi Girl, Les Filles Du Désir, Resurrection, Tribute à Suicide, Neo Romantix Years…). Avec Made in France j’en suis à donc mon onzième projet réalisé, et les réactions s’avèrent à chaque fois très positives. Il faut vous mettre bien en tête que si nos productions n’avaient pas touché le public auxquelles elles étaient destinées, j’aurais arrêté depuis longtemps mon engagement en tant que producteur et aujourd’hui patron de label car ça me prend beaucoup de temps, d’énergie et d’investissement personnel.

As-tu réfléchi à un positionnement en réaction à l’album français de Nouvelle Vague, à un CD comme Frenchy But Chic (tout récemment décliné en soirée thématique) ou encore aux travaux d’exhumation d’Infrastition et d’autres labels ?

Euh, non pas vraiment : je ne connais pas les albums dont tu parles et je n’ai aucune critique à faire sur le travail de Marc Collin, sincèrement je respecte ce qu’il a entrepris avec Nouvelle Vague même si musicalement nous avons des visions très différentes, ça reste un producteur perfectionniste et un orfèvre de la pop française de qualité.

C’est d’ailleurs lui qui m’a proposé le premier single digital de la belle Anglaise Wendy Bevan pour notre label Unknown Pleasures. En discutant ensemble il m’a fait part de son admiration pour le titre « Romance » de Norma Loy qui date de 1982, après quelques échanges il a décidé de le faire reprendre par Wendy et, après notre version numérique de l’année dernière, il se retrouve enfin en ouverture de la compil’ Made in France. C’était le bon moment et le bon support pour la sortir.

Pour info cette reprise de « Romance » se trouve également sur l’excellent premier album de la chanteuse sorti sur Kwaidan, le label de Marc Collin.

Pour répondre à ta question sur mon positionnement tu sais, depuis le temps que je m’échine à tenter de changer les choses dans ce milieu, j’ai fini par me faire à l’idée que la vision musicale que je défendais pouvait ne pas convenir à des tas de gens ankylosés dans leurs habitudes et leurs prés carrés. Je n’ai jamais cherché à plaire à une quelconque majorité et j’essaye de m’adresser avant tout aux vrais passionnés de musique, aux esthètes, aux mélomanes et aux personnes musicalement cultivées qui ne conçoivent pas la musique comme quelque chose de décoratif ou de superficiel. Les musiques que nous défendons sont toujours vivantes aujourd’hui, il y a une vraie reconnaissance des scènes Minimal / Synth-Wave, Cold, Techno Indus. Et des groupes Post-Punk comme les italiens d’Ash Code sont adoubés par Moby, le duo Keluar est signé sur Zone – le label de The Hacker & Gesaffelstein – The Soft Moon ou The KVB cartonnent dans les festivals, des DJettes comme Helena Hauff ressortent les vieilles galettes vinyliques de Wax Traxx, Antler Subway ou International DJ Gigolo, des producteurs chevronnés comme l’excellent Umwelt font la jonction entre l’electro pionnière de Kraftwerk et le breakbeat industriel façon « A shocking Hobby » de Speedy J ou les sons distordus des premiers artistes d’Ant Zen en ouvrant de nouvelles voies sur des genres puissants et hybrides.

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En dehors de ton goût pour les reprises, pourquoi cet exercice t’a-t-il semblé plus judicieux que la simple compilation des originaux ?

En fait, pour Made In France j’ai voulu rendre hommage au talent d’écriture et de composition d’artistes français (Jacques Brel étant l’exception belge) que je considère comme essentiels dans mon propre parcours musical ou dans celui des musiciens qui ont exécuté ces reprises. L’idée, c’était de donner une autre vision, un autre point de vue et un son plus actuel à des vieux titres éternels qui hantent nos esprits et bénéficient d’une seconde vie avec cette compilation faite avec le cœur. Tout s’est bien déroulé même si j’ai eu trois désaffections de dernière minute (Scratch Massive, Jad Wio et Nicolas Ker qui n’ont pas pu finir avant la deadline) et quelques-uns des groupes non sélectionnés m’ont un peu fait la gueule mais c’est des choses qui arrivent, des dégâts collatéraux qu’on ne peut pas vraiment éviter (rires).

Y a-t-il des groupes / détenteurs des droits qui n’ont pas voulu qu’on reprenne un titre ? Je pense à Gainsbourg, Indochine, Jacno, Clair Obscur ou encore Kas Product…

Non, car en France il te suffit de demander l’autorisation à la Sacem en faisant une déclaration SDRM pour faire une reprise si l’on respecte le texte original et la mélodie.

En ce qui concerne Indochine, ça ne m’a jamais traversé l’esprit de leur rendre hommage, je crois que tu te trompes de personne ou que tu ne me connais pas encore assez bien (rires). Le seul que je respecte dans Indochine, c’est le guitariste Dominik Nicolas et nous avons d’ailleurs remixé son morceau « Underground » en lui donnant un son plus Jacno avec Adan & Ilse. J’espère qu’il reviendra à nouveau au devant de la scène car je m’inquiète pour lui depuis qu’il a sorti son premier album solo et disparu complètement des radars peu de temps après.

Kas Product, c’était prévu oui, par un jeune musicien espagnol, mais la chanteuse parisienne que j’avais contactée quelques mois avant nous a plantés au dernier moment.

Gainsbourg, j’ai préféré éviter car je n’avais pas envie d’avoir des emmerdes si la reprise n’avait pas été du goût des ayant-droits (raison pour laquelle je n’ai pas pris celle qu’a fait Paul Fiction de « Love On The Beat » avec This Grey City).

En ce qui concerne Clair Obscur, je ne suis pas vraiment adepte non plus, le peu que je connaisse de ce vieux groupe ne m’a jamais touché, tout comme je n’ai jamais été fan de Jacno même si j’adore la période « Rectangle / Triangle » de son premier album éponyme en 1979 qui est l’œuvre d’un vrai précurseur de la pop électronique. La majorité des reprises reçues sont tout juste craquantes, brillantes et frétillantes.

Si je comprends bien, tu as établi une liste d’artistes à reprendre et une deuxième liste de groupes prêts à répondre à ce projet ?

Je suis parti d’une liste de chansons et de groupes que j’ai proposée aux artistes que je pressentais pour chacune d’entre elle, la plupart ont joué le jeu avec finesse. Par exemple cette reprise de Deux est pour moi supérieure à l’originale. Joann de La Main m’a proposé deux reprises, celle de Little Nemo que j’ai adorée

et puis celle de « Femmes des années 80 » de Sardou que je n’ai pas prise car j’en n’ai rien à foutre de Sardou, mais elle apparait tout de même en bonus sur le disque parce que je la trouve cool.

Ce tribute est fortement pensé pour l’international : comment qualifierais-tu un esprit français dans ces morceaux ?

Des textes profonds, les voix mixées en avant, une recherche mélodique, une production soignée et classieuse : c’est ça la vraie french touch.

Là où beaucoup ne voient souvent que de la variété, de la chanson française et un retard sur le rock, dirais-tu que la pop française a existé et existe encore ?

Bien sûr, il y a beaucoup de merdes en France notamment dans le mainstream, et la variété ou le rap français sont vraiment pathétiques mais le savoir-faire français est reconnu dans le monde entier depuis Gainsbourg, Michel Colombier, Bashung, Noir Désir, ainsi que la vague électronique française qui a conquis le monde avec Jean-Michel Jarre, Daft Punk, Mirwais ou Air.

« Ophélie » semblait attendre une telle reprise de Maman Küsters : as-tu été épaté du résultat ?

Ah, mais carrément ! C’est eux qui m’ont proposé de reprendre « Ophélie » en lisant la liste de morceaux à reprendre que j’ai proposée à tout le monde. Je tiens à souligner que Denis Bortek a adoré cette version !

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Sindrome déniche encore une fois une perle avec Polnareff que je n’écoute pas. Penses-tu qu’un champ musical large soit un réel atout aujourd’hui pour éviter la sclérose des genres ?

C’est Alex Sindrome qui m’a proposé de reprendre « Graffiti » car au départ je lui avais proposé « Le Bal des Lazes » mais il ne la sentait pas, puis sa nouvelle proposition m’a plu. Il l’a d’abord faite écouter à Michel Polnareff qui l’a appréciée et validée donc tout va bien.

Les visuels de DC Shell sont formidables : rétro et révolutionnaires, provocateurs et fiers, rois de la sape et de la Citroën : t’es-tu marré en les recevant ?

Oui : j’ai beaucoup aimé son travail et je l’en remercie, à la fois original et ancré dans une tradition graphique et symbolique qui exprime parfaitement le Made In France.

Made In France ne sonne pas rétro. En dépit des dates de plusieurs titres, le résultat est classieux et souvent lounge, au bon sens du terme. On réentend beaucoup des mélodies et on redécouvre des ambiances maîtrisées. Avais-tu peur d’un hommage trop ancré dans le passé ?

Non, car je ne veux pas que la nostalgie prime sur le son de notre époque actuelle, il y a, c’est vrai, un désir inavoué d’égaler l’original en terme d’interprétation, mais pour moi une bonne reprise doit amener la compo originale vers d’autres univers, toucher un autre public ou d’autres sphères musicales.

J’aime la difficulté, c’est pour cela que je me lance régulièrement dans ce genre de projets, avec en tête une forme d’exigence qui déplaît à certains car ils y voient de l’arrogance ou de l’outrecuidance. Je ne savais pas que je serais capable de chanter le mythique « Il se noie » de Trisomie 21 quand Yann Richard de Theremynt m’a proposé de la faire, je l’ai enregistrée en une seule prise un soir d’insomnie à une heure du mat, à moitié dans les brumes, et ça a vraiment bien fonctionné.

Pour ce qui est de Jacques Brel (l’exception belge de la compile) j’ai tout de suite pensé à la voix de Sebastien (Kuta) le chanteur de Corpus Delicti pour reprendre « Amsterdam » car j’avais justement croisé Seb à Antibes à un concert de David Bowie pour la tournée Earthling et comme je connaissais la reprise de Brel que le Thin White Duke avait faite dans sa jeunesse je me suis dit que Seb était la bonne personne. Ils ont fait ça ensemble avec Nico de Follow Me Not qui est un fan de Corpus Delicti : la boucle est bouclée !

Malgré l’instabilité sociale, macro-économique, géo-politique et religieuse du monde, nous vivons musicalement et technologiquement une époque extraordinaire avec le retour des synthés modulaires, des machines analogiques et des ambiances mélancoliques dans lesquelles je me retrouve parfaitement. Je m’applique à assurer la continuité de ce qui s’est initié à la fin des années 70 – début 80 et à permettre à de jeunes musiciens doués et profondément inspirés de donner le meilleur d’eux-mêmes dans cette maison de disques engagée et exigeante qui est la nôtre.

En quoi Trisomie 21 et Norma Loy ont-ils été des références incontournables ?

Incontournables, je ne sais pas, mais il s’avère que j’ai reçu plusieurs reprises de ces deux groupes que j’ai toujours adorés. Comme les reprises m’ont touché, je les ai gardées, c’est aussi simple que cela, il n’y a pas de raison particulière autre que mon amour pour ces deux groupes prépondérants de la Cold-Wave française du début des années 80.

Quels retours des groupes t’ont particulièrement fait plaisir ? Cet exercice en a-t-il « libéré » certains ?

J’ai été agréablement surpris par les reprises d’« Il se noie » par les Parisiens de SaintCyr, avec Pascale Le Berre (ex- Marc Seberg), j’ai adoré celle de Deux par Mike Theis et Eva. de Dams & Herren. Little Nemo repris par La Main ça ma fait du bien quand je l’ai entendue, puis Adrien Viot ou Mr Nô qui reprennent Etienne Daho ou Alain Bashung, c’est juste génial.

Dead Sexy jouaient « Cherchez le garçon » en live depuis la mort de Daniel Darc et la soirée que nous avions faite en hommage au chanteur de Taxi Girl au Point Ephémère de Paris en 2014. Il était naturel de les avoir sur Made In France et puis je connais Emmanuel depuis trente ans, il a toujours été là, c’est une figure importante de notre scène et j’espère qu’un jour il reviendra sous le nom de LTNO.

Du côté des artistes non-français, as-tu senti chez eux un enthousiasme différent ?

Oui les Italiens d’European Ghost se sont tout naturellement jetés sur « 1964 Shadow » de Norma Loy et en ont fait une version plus angoissante encore. La plupart des participants étaient enthousiastes mais j’ai préféré que ça soit surtout des Français qui reprennent des Français. Je regrette juste que la reprise d’« Alcaline » de Bashung par Tisiphone soit arrivée après la deadline car elle est tout simplement sublime ! Elle est d’ailleurs dispo en libre téléchargement sur notre page bandcamp

Quel bilan dresses-tu sur ces trois années passées au service du label Unknown Pleasures Records ?

On me reproche souvent d’avoir un ego surdimensionné parce que je défends fermement mes convictions, que je ne me laisse pas emmerder ou parce que j’exerce un esprit critique sans concessions ni langue de bois. La réputation sulfureuse que certains m’ont faite sur internet vient souvent de trolls que j’ai envoyé chier ou des abrutis tordus qui ont tenté un jour de me la jouer à l’envers. Malgré ça, les gens qui me connaissent personnellement savent que je suis ouvert au débat et que j’accepte la contradiction quand celle-ci est amenée avec respect et de bons arguments. Le débat passionné dans lequel je me suis toujours inscrit m’a fait évoluer avec le temps et j’ai su reconnaître mes erreurs quand cela a été nécessaire. Mais je ne vais pas me soumettre juste pour faire plaisir à des idiots oisifs qui pullulent sur les forums ou sur les réseaux sociaux souvent de manière anonyme. Un ancien producteur qui a bossé avec Usher et moi dans Adan & Ilse m’a même un jour traité publiquement de dictateur (rires). C’est vrai que je pousse les gens qui bossent avec moi à sortir de leur zone de confort et ça donne souvent de très bonnes choses. La plupart des productions UPR sont un échange fort et enrichissant avec nos artistes. J’essaye d’extraire le meilleur de chacun d’eux car je n’ai pas envie de sortir un disque juste pour la forme.

Je ne regrette aucune de nos signatures même si je regrette d’avoir perdu mon temps avec des gens qui se montrés très peu corporate et qui m’ont déçu par leur attitude ingrate et très peu loyale. Moi, les opportunistes et les faux-culs qui ne portent pas leurs couilles, je n’en veux pas.

Alors, oui, on me dit clivant, intraitable, polémiste, bla bla bla… mais c’est le lot de tout activiste qui souhaite faire preuve d’un niveau d’exigence qui ne laisse que peu de place à l’approximation. J’assume ma grande-gueule, j’assume mon franc-parler et je n’ai pas peur de dire que je suis intolérant à toutes les formes de cette médiocrité qui s’est répandue ces dernières décennies dans les genres musicaux que je défends. En trente ans d’activisme je me suis fait évidemment quelques ennemis tenaces dans le milieu de la musique underground, notamment à Marseille et Paris parce que j’ai toujours refusé de me plier aux conventions hypocrites et aux règles de bienséance de certains petits tyrans administrateurs de forums ou websites à la con ; puis j’ai toujours rejeté cette forme de compromission qui fait que la scène dark française n’a jamais été vraiment prise au sérieux dans le reste du monde.

Mais les choses sont vraiment en train de changer avec ce que nous publions chez Unknown Pleasures ou ce qui sort sur des labels amis : à chaque nouvel album d’artiste émergent ou de vieux pionnier ressuscité, nous élevons d’un cran le niveau d’exigence, la qualité et la beauté de nos disques.

Que prévois-tu ces prochains mois : le rythme est très soutenu !

Nous en sommes à la 63ème référence du catalogue UPR en trois ans. En ce qui concerne nos prochaines sorties, je viens de publier le premier album d’Ono Scream qui est pour moi la meilleure chose qui soit arrivée à la Cold-Wave depuis … Joy Division ; juste avant il y a eu le brillant album de La Main L’Heure de salir dans un genre synth pop minimale française ; puis j’ai signé tout récemment les Italiens de Der Himmel Über Berlin qui officient dans un registre Death-Rock façon Christian Death du début des années 80. J’ai sorti également deux projets espagnols, un EP de Dave Inox axé Techno EBM sur lequel je chante avec des remixes de The Horrorist et Adriano Canzian entre autres, ainsi que Last Redoubt, le trio electro punk de Zoe la fille du pionnier indus catalan Jordi Valls (Vagina Dentata Organ). En avril sort le nouveau Fluxus industriel influencé cette fois ci par le fantôme de Muslimgauze, puis en mai viendra l’album du producteur croate electro Principia Audiomatica et le premier opus du Lyonnais Mr Nô.

Comme tu le vois, je suis un type bien occupé et vraiment heureux d’avoir un label aussi classieux !

Bonne écoute !

Made In France. Compilation du label Unknown Pleasures Records, 17 titres. Disponible en version digitale et en digipack trois volets.

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