Collection Short Cuts – Interview bonus Obsküre #21

13 Juil 14 Collection Short Cuts – Interview bonus Obsküre #21

Supplément de notre entretien avec Pierre Olivier Sánchez paru dans Obsküre Magazine #21 autour de la passionnante collection Short Cuts des éditions Passage du Nord-Ouest.

Obsküre Magazine : Quel fut votre parcours avant de créer la maison d’édition ?
Pierre-Olivier Sánchez : On était trois à la base de la maison d’édition, Ingrid Pelletier qui était libraire, Georges Bourgueil qui était aussi libraire, et moi j’étais dans la Marine nationale. Nous nous sommes rencontrés et ils avaient ce projet. De mon côté, j’avais abandonné la Marine et fait une formation aux métiers du livre. On a commencé ainsi avec Le Parnasse des poètes satyriques et Ce que dit Molero de Dinis Machado.

Quelle était votre ligne éditoriale au début ?
La littérature étrangère, contemporaine et des textes baroques pour une collection qu’on a appelée « Les muses inconnues » qui a été entamée avec Le Parnasse des poètes satyriques.

D’emblée vous avez compartimenté la maison d’édition ?
C’était ce qu’on lisait le plus et là où on se sentait le plus à l’aise. Puis c’est surtout parce qu’on savait qu’il y avait un gros travail à faire dans le domaine, même s’il existe de nombreuses maisons d’édition très sérieuses en littérature étrangère. Mais d’entrée de jeu, on n’a pas voulu publier de littérature française contemporaine. Nos seuls auteurs français sont décédés depuis plusieurs siècles. C’est surtout parce qu’on ne savait pas faire et qu’on n’appréciait pas plus que cela. De toutes façons, les auteurs français qui nous intéressaient sont des auteurs déjà publiés. Je pense par exemple aux auteurs de chez Verticales.

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Quelle est votre approche de l’objet livre en lui même avec le travail sur l’iconographie?
On estime qu’en faisant quatre livres par an, il est tout à fait normal d’apporter le plus de soin possible à la facture des ouvrages. Pour être présents en librairie, il faut que nos ouvrages se démarquent. C’est juste du travail bien fait. On ne pourrait pas se contenter d’un ouvrage qui ne nous conviendrait pas du point de vue de sa réalisation physique.

Quels furent les premiers succès ?
Nous avons commencé en 2002. On a eu quelques succès d’estime par la presse, dès le début avec Ce que dit Molero. Mouvement perpétuel d’Augusto Monteroso a montré des signes de frémissement puis en 2006 Mantra de Rodrigo Fresán a été le premier ouvrage véritablement remarqué avec des ventes correctes. En gros, il n’y a eu que des succès d’estime jusqu’en janvier 2010 et la parution de Warlock, le premier volume de la collection Short Cuts. Les lances rouillées de Juan Benet avait très correctement marché auparavant, pourtant c’est un livre difficile et gros. Plus récemment, American Prophet de Paul Beatty, en septembre dernier, ou en 2011 Providence de Juan Francisco Ferré ont aussi marché correctement. On a surtout fait repérer un grand auteur dans ce dernier cas. Difficile, mais un auteur en devenir, qui comptera.

La collection Short Cuts fait donc la relation entre cinéma, littérature et histoire.
C’est aussi une façon d’entrer dans la civilisation. Au départ, le choix de la littérature étrangère n’est pas si éloigné que cela du voyage. On aime aussi les contextes historiques et c’est aussi se rappeler certaines choses, d’où l’édition des Proies avec un appareil de notes à la fin, que l’on a fait d’abord par passion – ça m’a fait très plaisir de faire cet hypertexte – et quand nous en avons la possibilité, il faut rappeler et faire apprendre ce qu’a pu être l’histoire d’un pays comme les États-Unis que l’on ne connaît pas si profondément que cela.

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Plusieurs choses rentrent en compte dans Short Cuts. Des films classiques…
Oui, mais des œuvres qui, si cinématographiquement elles ne sont pas toujours très belles, sont excessivement courageuses. Il n’y aucun de ces films qui ont été des cartons au box office, même Luke la main froide.

Malgré Paul Newman…
Malgré George Kennedy absolument incroyable, un Dennis Hopper déjà complètement barré…

Même Les Proies semble plus avoir été un succès critique qu’en salles.
Aux États-Unis ce fut un four. Il n’a été remarqué qu’en Europe et surtout en France. Mais nous sommes habitués à la littérature gothique. Au contraire, nous en demandons plus. Il aurait pu aller plus loin. Mais non, Cullinan était un dramaturge classique qui avait déjà de la bouteille quand il a écrit ce livre. Quant à la littérature contemporaine, comment faire un choix. Comment expliquer? On prend souvent des textes qui secouent le lecteur, où les personnages sont déjà avec des vies marquées. Que ce soit le héros d’American Prophet de Beatty ou celui de Providence de Ferré. Des histoires qui frisent parfois l’étrange. Puis l’argumentaire sociologique, politique qui peut s’y greffer. Nous ne sommes jamais très loin de la critique de nos sociétés humaines. Et c’est d’ailleurs de plus en plus prononcé. Cela rejoint cet attrait pour l’Histoire.

À cet attrait s’ajoute aussi un côté enquête pour aller chercher ces textes. Souvent on ne connaît pas du tout les romans d’ailleurs qui ont servi de supports aux films. Ce sont les gens qui vous proposent ou vous qui allez chercher des films.
C’est 50/50. Luke la main froide, Un château en enfer et Josey Wales, c’est moi. La dernière vallée ou Hendry Jones ce n’est pas moi. En janvier on va publier le livre qui a inspiré I walk the line/Le pays de la violence de John Frankenheimer.

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Je pensais que l’inspiration venait de la chanson de Johnny Cash.
Il y a eu un court roman. On me l’a apporté là aussi. C’est une collection qui tourne d’elle même toujours avec des choses de qualité.

À chaque fois les livres sont préfacés, avec des noms assez connus qui remettent dans le contexte.
C’est très important de replacer dans le contexte, le rapport entre le roman et le film, une analyse sans que ce soit très scientifique ou très érudit. Simplement pour que les gens puissent se mettre dans un contexte avant d’entamer la lecture.

Acquérir les droits pour des choses anciennes, ce n’est pas un peu compliqué ?
C’est pas évident. Pour Thomas Cullinan, c’est directement avec la veuve qui a plus de 80 ans que j’ai négocié. Elle vit à Cleveland, elle n’a pas de messagerie électronique, on fait tout par courrier.

Le travail des traducteurs doit être assez spécifique en raison du contexte historique.
Oui, bosser avec nous quand on est traducteur c’est du travail, surtout quand il y a 600 pages.

Le fait d’être à Albi, c’est un avantage ?
C’est un gros avantage. On y a notre tranquillité.

Quel petit bilan fais-tu de ces douze années ?
C’est beaucoup de joie dans l’expérience, le ressenti, c’est aussi un combat car cela représente aussi beaucoup de difficultés. Pendant des années, cela n’a pas été évident de se faire commercialiser correctement, de se créer un réseau de contacts de journalistes qui nous suivent bien, c’est plein de choses comme cela. Puis le contexte est hostile, il faut le dire. On fait de l’édition dans une époque où il semble que ce ne puisse être pire pour le livre tel qu’on le conçoit.

Avec Harmonia Mundi cela fait longtemps que vous travaillez ensemble ?
Cela fait quatre ans, c’est une structure magnifique, un travail d’excellence hyper pointu, de véritables lecteurs, des passionnés. Ils sont animés par une foi pour la culture qui est évidente, on pouvait difficilement trouver mieux. Pour nous, c’est comme plein d’autres petites choses qui nous permettent de nous situer. Le fait d’être suivi par Harmonia Mundi, les organes de presse comme La Quinzaine Littéraire, Le Matricule des Anges, Libération, leur soutien, ça aide. Le seul regret c’est qu’il n’y ait pas eu quelques livres qui marchent vraiment très bien, qui nous permettent d’asseoir la maison d’un point de vue financier.

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Quels sont les livres qui vous tiennent vraiment le plus à cœur?
C’est difficile à dire. Chaque année de nos existences sont marquées par des parutions de livres qui ont tous eu leur importance à un moment donné. S’il y en a un qui doit être retenu c’est Mantra de Fresán. c’est quand même quelque chose. L’objectif c’était de choisir des choses qui interpellent. Je vais pas faire Bullitt par exemple. Je m’y étais intéressé à un moment, puis en plus le roman n’est pas bon. Certains films n’ont retenu que l’idée principale du roman et tout a été refait autour.

La prochaine sortie ?
Au mois de septembre on publiera une réinterprétation de La Tempête de Shakespeare dans un monde steampunk , ça s’appelle Le Rêve du mouvement perpétuel de Dexter Palmer, un auteur américain d’une quarantaine d’année qui est professeur à Princeton.

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