Chrysalide – Interview bonus Obsküre #23

27 Déc 14 Chrysalide – Interview bonus Obsküre #23

Le trio machiniste français Chrysalide est de retour avec un nouvel opus studio expressif, mélodique et expérimental : Personal Revolution, successeur chez Dependent d’un Don’t be scared, it’s about Life qui, en son temps, a fait causer, connaissant notamment un succès certain outre-Atlantique.
www.obskuremag.net publie aujourd’hui les extraits restés inédits de l’entretien fleuve accordé par les Strasbourgeois et dont le premier corps délictueux réside dans
Obsküre Magazine #23 (novembre / décembre 2014, en kiosques). Ici même, Arco, Amnesy et Syco prolongent leur interrogation sur l’existence et la capacité que nous avons d’inventer nos propres vies, de les vivre dans l’ambition d’une autonomie d’esprit.

Obsküre Magazine : Derrière le titre de l’album se niche une problématique existentielle. Qu’entendez-vous par ce terme de « révolution personnelle » ? Êtes-vous à travers l’art ou simplement dans votre rapport à vous-mêmes, dans une période d’aspiration à une réinvention du soi ? Jusqu’où cela va-t-il ?
Amnesy :
Ce qui marque réellement cet album, au-delà de son titre, c’est qu’on est finalement plus animés par les mêmes sentiments qu’à l’époque de Don’t be scared. De par notre vécu et nos expériences personnelles, ils sont ici sans doute plus affirmés et cet album en est aussi un aveu, finalement ; car nous pensons que le message est suffisamment fort pour que cela puisse s’adresser et intéresser directement la personne qui prendra le temps d’écouter ce disque. Finalement nous nous posons des questions que tout le monde s’est, ou devrait, se poser un jour ou l’autre. Quant à ce qui a changé intérieurement : nous abordons les choses différemment, à présent. Nous ne parlons plus de haine mais plutôt de colère, nous ne comptons plus sur le changement venant du monde extérieur. J’ai pris conscience, finalement, qu’il n’y a qu’en prenant des risques que l’on peut faire avancer les choses dans nos vies, que ce soit sur le personnel ou artistique. Le changement est en nous et il ne faudra pas attendre qu’il vienne de quelqu’un d’autre. Finalement, nous abordons dans cet album un sujet que nous maîtrisons peut-être le mieux et sur lequel nous tentons d’avoir de plus en plus de contrôle : nous-mêmes. Cette thématique n’a pas de limites et je pense sincèrement que cette orientation perdurera dans notre groupe encore quelques années.

Restez-vous ouverts au monde ou vous angoisse-t-il ? Cherchez-vous ou non à vous en protéger ; et si oui, comment ?
Arco :
Je suis plutôt quelqu’un de curieux. J’aime passer du temps dans les médiathèques à déambuler d’un rayon à un autre sans chercher quelque chose de précis. Et le nombre limité de prêts tempère la surconsommation de médias. Pour les actualités, je préfère m’informer par la radio, je ne suis pas friand de la violence pornographique du « tout filmer / tout voir ».
Syco : Tout en restant curieux moi aussi, j’ai décidé depuis trois ans de prendre un certain recul en m’isolant à la campagne. Je me considère plus comme un observateur qu’un acteur. Je ne me leurre cependant pas. Je reste encore, à mon grand désarroi, complice de choses qui continuent de me répugner. J’essaie de me réapproprier ma conscience et c’est difficile. La révolution personnelle est un parcours sans fin, semée d’embuches et de pièges, mais je suis averti. Attention, que cela soit clair : si je fuis « le » monde, je ne fuis pas mon monde. Je le bâtis jour après jour. Je n’ai pas envie d’être un second rôle dans le film de ma propre vie, je veux en être héros ou narrateur.
Amnesy : On m’a éduqué à être curieux et à me satisfaire de peu de choses. C’est la société qui nous pourrit avec le temps. Je m’estime chanceux de n’avoir jamais eu à écraser quelqu’un pour mon profit personnel ; et surtout, de ne jamais en avoir eu l’envie. Je pars du principe que le monde est nocif mais en restant curieux, souvent j’ai des bonnes surprises, au moins je ne suis jamais déçu.

2014 - source : Chrysalide FB

2014 – source : Chrysalide FB

Croyez-vous que le son de Chrysalide s’oriente davantage vers une forme « chanson » aujourd’hui que par le passé ? Quel groupe pensez-vous être aujourd’hui, en comparaison de celui de Don’t be Scared, it’s about Life ? Y’a-t-il chez vous un désir plus prégnant d’« efficacité » ?
Arco :
En effet, notre vision de la musique a subi une réelle mutation. Le disque raconte un combat entre fond et forme, et le fond devait gagner. Nous avons beaucoup plus travaillé sur les thèmes et les paroles. La musique devait attirer moins l’attention. Elle devait laisser plus de place à des arrangements vocaux, à la narration. Nous avons donc privilégié des voix plus claires, chantées, fortes dans le mix. Même si nous sommes conscients de chanter faux parfois, d’avoir un accent français qui peut faire grincer des dents, on voulait toucher l’auditeur avec ce dépouillement, cette proximité, cette nudité qui serait une sorte d’aveu. Nous voilà, tels que nous sommes, sans les effets, sans la sur-ornementation de la musique. D’une certaine manière, oui, nous nous sommes logiquement tournés vers des structures plus simples, plus classiques, moins élitistes, moins marquées stylistiquement parlant et donc… plus efficaces.
Syco : Avec nos précédents opus, nous avions à cœur de partager de l’énergie avec le public avant tout. De montrer au monde entier que nous étions vivants ; et ce en faisant beaucoup de bruit… ce qui peut paraître avec du recul un peu enfantin, je le conçois. Nous avons maintenant plus envie de montrer et partager une palette de sentiments et d’émotions plus large et plus riche, de nous concentrer plus sur le fond que sur la forme. Peut-être s’agit-il de maturité ou d’évolution. « Quand on est jeune, il est trop tôt, quand on vieux il est trop tard. » Il est important de trouver un équilibre entre la fougue naïve de la jeunesse et l’aigreur pessimiste de la vieillesse. Je crois que c’est ce que nous essayons de faire à travers Personal Revolution. Maintenant que nous avons attiré l’attention en hurlant, nous allons pouvoir parler plus sereinement et aborder certains sujets plus en profondeur. Mais que nos fans ne s’inquiètent pas pour autant, Chrysalide ne fera jamais de l’easy listening.
Amnesy : Un format « chanson » n’est pas forcément le plus efficace. Plus accessible, certainement. Tout dépend de ce dont tu vas parler, finalement. Un des premiers piliers du disque était qu’on voulait faire de la musique au service du texte et non l’inverse. Mais je pense qu’il ne faut pas se mettre de limites et pousser ce concept jusqu’au bout, pouvoir passer de l’un à l’autre si le texte le suggère. Il fallait que ce soit interactif. Je pense que l’efficacité réside en cette faculté de pouvoir faire vriller de façon beaucoup plus contrôlée un format plus accessible à la base.

Source : Chrysalide FB - Live @ La Rodia (Thomas Dubois)

Source : Chrysalide FB – Live @ La Rodia (Thomas Dubois)

L’évolution stylistique de Chrysalide s’est-elle accompagnée, ces dernières années, d’une réinvention de votre équipement ? Travaillez-vous globalement avec les mêmes machines, plugins, etc. qu’en 2008-2009, ou votre progression s’inscrit-elle aussi dans l’apprivoisement d’autres outils ?
Arco :
Musicalement, nous nous sommes laissé aspirer et inspirer par cette vague electro, qui était pour moi plus appropriée pour raconter notre histoire. Depuis quelques temps, la musique électronique s’assume beaucoup plus qu’avant. Elle n’essaie plus d’imiter, est moins prétentieuse. Elle est désormais moins « connotée », mieux intégrée au paysage musical populaire. Nous étions dans un désir de changement, de rupture. Nous avons délaissé les samples de films, les boucles symphoniques pour mettre en avant des arpèges synthétiques. On s’est dit que ça sonnait bien comme ça, que le message passait quand même, voire passait beaucoup mieux. Et ce qui ne devait être au début que des démos a finalement été retenu pour la finalisation du disque. Encore une fois, la musique n’est pas au centre, elle est en arrière-plan. Elle a été composée de façon beaucoup plus spontanée et instinctive. Si tu veux rentrer dans le disque, écoute plutôt ce qu’on raconte. Si je peux me permettre, « quand le sage désigne la lune, l’idiot regarde le doigt. » En ce qui concerne notre façon de travailler, nous avons toujours eu une approche plastique de la composition. Nous avons toujours travaillé avec des synthés, mais ça s’entendait certainement moins. Globalement, à part une bien meilleure carte son, nous n’avons pas investi dans le matériel. Nous ne sommes pas des fétichistes, ni des collectionneurs de machines. Si tu veux mon avis, ne parler que de matos dans la musique, c’est comme ne parler que de cul en amour, tu passes à côté de l’essentiel.
Amnesy : Il faut savoir être curieux aussi d’un point de vue technique. On apprend jour après jour, et je pense que ce changement de style est aussi lié à l’apprentissage continu de certaines méthodes de production. D’un autre côté, si on devait refaire Don’t be scared aujourd’hui, je ne pense pas qu’il serait radicalement différent de ce qu’il a été en 2010, au niveau du style en tout cas. Au niveau du son il le serait peut-être un peu. Mais ce qui a fondamentalement changé, c’est sans doute le fait que l’on assume beaucoup plus les choses simples et épurées. Personnellement je préfère réussir à faire quelque chose d’intéressant avec peu de sons, ça nous oblige à pousser l’idée jusqu’au bout. Tout est beaucoup plus dans la séquence en ce qui concerne cet album, c’était ça le challenge.

Source : Chrysalide FB - Création picturale 2013

Source : Chrysalide FB – Création picturale 2013

Une assez grande diversité rythmique marque Personal Revolution, même si la texture globale renvoie un effet de style et d’uniformité. En somme, il y a « du mouvement dans sa cohérence. » Au fur et à mesure de votre progression sur l’album, pensez-vous avoir privilégié une vision d’ensemble ou la confection de chaque titre s’est-elle faite sans systématiquement être rapportée / comparée à ce qui se créait par ailleurs ?
Arco :
Un peu des deux. Je crois que le point commun est le côté très électronique et minimal. Mais nous avions aussi cette volonté de toucher à tous les trucs du genre qui nous plaisaient, quitte à chatouiller l’oreille des puristes. Je crois que cet album est beaucoup plus proche de nos réelles influences du moment. Tu peux y trouver des éléments de Gesaffelsteinn, Dive, Nirvana, Nine Inch Nails, Ohgr, Radiohead mais aussi de The Knife, Die Antwoord, Death Grips ou Kanye West. On ne se met pas vraiment de limites. L’important, c’est qu’il se dégage du son énergie et fraîcheur.
Amnesy : Et si tu regardes de plus près, tu peux aussi retrouver cette diversité dans nos précédents albums. C’est aussi lié au fait qu’on écoute tellement de choses que ça finit par se ressentir forcément dans ce que nous faisons. Techniquement, sur un album de ce genre, une des choses les plus importantes est le premier morceau, la première démo, car c’est lui qui va poser les fondations et il devient notre référent pendant un moment. Ça semble cohérent mais d’un autre côté, il devient aussi la bête noire. C’est souvent inévitable d’y revenir, à la fin, pour le réajuster à l’ensemble.
Syco : Nous n’avons effectivement pas de limites, tout au plus quelques affinités sonores. Il nous est de plus en plus difficile de coller une étiquette sur ce que nous faisons. D’ailleurs, encourageant la pensée par « soi-même », je vous laisse à toutes et à tous, le privilège de nous définir.

La version double de l’album, baptisée RISE Edition, comprend un second disque réunissant des réfections dont certaines sont assumées par vous-mêmes. Ce format double n’est pas une première puisqu’une version double-album a aussi existé pour Don’t be scared, it’s about Life. Est-ce une manière de réaliser en musique cette « réinvention personnelle » ? Voyez-vous à travers ce second volume sonore un aboutissement conceptuel pour l’album ?
Arco :
Pas spécialement. Ça a plutôt été l’occasion d’essayer d’autres choses, d’autres approches avec moins de pression. C’est assez jubilatoire de déconstruire les structures qu’on a bossé pendant des mois. Et puis j’ai l’impression que ce côté « chanson » avec refrain / couplet se remixe très bien. Lorsqu’il y a déjà un « thème », c’est plus facile de manipuler sa structure sans trop s’éloigner du morceau original.
Amnesy : C’est aussi un excellent moyen d’aller explorer certaines pistes pas exploitées ou mises en avant dans certains morceaux. Sur cet exercice, je me suis justement aperçu que voix et textes assumaient vraiment bien leurs rôles de piliers. Car même en poussant un remix à l’extrême le message reste inchangé. Parfois ils peuvent y prendre une dimension plus dramatique ou d’autres fois complètements schizo, mais ça reste cohérent. C’est aussi l’occasion de faire ressortir nos personnalités dans nos remixes.
Syco : Et cette RISE Edition n’est pas uniquement un double CD, comme lors de notre album précédent, mais bel et bien une œuvre globale se rapprochant de la conception de ce que nous faisons dans Chrysalide. Il y a tout un travail graphique d’Amnesy qui s’étale sur quarante-huit pages, le tout dans un format « livre ». Chrysalide est et restera un concept global ou toutes les formes d’expression seront au service du fond.

Chrysalide – Live @ Infest 2013
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Quant à cette réinvention par le remix : quelle « philosophie du rmx » développez-vous ? Est-il question pour vous de transformisme ? Art de la déformation des sources originelles pour une forme déconnectée de l’original, ou nécessité à vos yeux de faire survivre l’essence ou disons, quelque chose de l’original à travers sa rechape ?
Arco :
Tu peux tout faire, c’est ce qui est drôle. Je n’ai pas de philosophie précise pour le remix. J’essaye d’aller vite, de garder un élan et de faire confiance à mes premières idées. Je prends ça comme des exercices de production, comme des expérimentations, des fantaisies créatives ou je me mets moins de pression. Partir de rien, c’est beaucoup plus dur.

Si vous deviez citer ce qui représente dans votre panthéon personnel l’album de remixes parfait, quelles références donneriez-vous ?
Arco :
Fixed de Nine Inch Nails, Dystemper de Skinny Puppy, Re_laborat/Re_animat de Das Ich
Syco : Fixed et Dystemper aussi. Nous ne sommes pas frères par hasard.
Amnesy : Je n’ai rien d’autre à ajouter, si ce n’est que j’ai plus d’affinités avec les reprises et les réinterprétations qu’avec les remixes.

Chrysalide – « Another Brick in the Wall » (Traumanoize cover)
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Vous sentez-vous autant cyberpunks qu’en 2003 ?
Arco :
D’un point de vue vestimentaire, pas du tout (rire). D’un point de vue thématique, complétement.
Syco : Tout dépend de la définition que l’on fait de l’expression cyberpunk. Mais je partage assez l’avis d’Arco.
Amnesy : Le terme « cyberpunk » est quand même très large, c’est une culture qui évolue avec le temps avant tout. Et je l’admire autant aujourd’hui qu’à l’époque, j’y adhère et je la vis peut être juste différemment avec plus de recul. J’interprète ses codes différemment. Mais ce qui fait pour moi notre force c’est de l’enrichir avec nos idées et nos albums.

Quant aux projets parallèles à Chrysalide et autres projets de studio, quant au devenir d’Audiotrauma, quid ?
Arco :
Je travaille actuellement sur le nouveau Sonic Area. Plus précisément sur son design sonore. Mais je n’en dirai pas plus.
Syco : J’ai repris les rênes du label depuis peu, et compte bien le réanimer de toutes mes forces. C’est quelque chose qui m’habite depuis toujours. La prochaine sortie est imminente : Horskh, un projet de Besançon en lequel je fonde beaucoup d’espoirs. En ce qui concerne les projets parallèles, nous allons bientôt nous mettre, Martin aka Hologram_ et moi, à composer un nouvel album de Republik Of Screens. Là encore, le premier album était une esquisse, un brouillon. Le second sera bien plus abouti.

Passez un bon futur.
Syco :
Le futur c’est maintenant. Merci pour l’attention.
Amnesy : Quel futur ? Non je déconne.

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