Christopher Moore – Interview Bonus Obsküre Magazine #25

12 Août 15 Christopher Moore – Interview Bonus Obsküre Magazine #25

Sacré Bleu est la dernière perle d’humour et d’intelligence signée Christopher Moore, dont la traduction française paraît aux éditions des Equateurs. Un roman délirant et inclassable qui nous fait plonger dans l’univers des peintres impressionnistes de la fin du XIXe siècle. En parallèle à notre article dans le numéro #25 du magazine Obsküre, voici les questions supplémentaires que nous avons posées à Christopher Moore, dont la gentillesse n’a d’égale que le génie de sa prose.

ObsküreMag : Y a-t-il toujours de longues périodes de recherche avant que tu commences à travailler sur un livre ou la recherche et l’écriture évoluent-elles en même temps?
Christopher Moore : En général, je commence par la recherche académique, les lectures, puis je pars sur les lieux où se situe l’histoire, dans le cas de Sacré Bleu, Paris, la Normandie et Londres. C’est là que j’écris des petits bouts de scènes qui seront plus tard intégrées dans le livre.

Quant à ta connaissance des bordels et du Montmartre de la fin du XIXe siècle, cela relève-t-il plus de l’imagination ou d’un travail de détective. Quels ont été les livres ou les musées qui t’ont aidé à te plonger dans cette France du XIXe siècle?
Je n’ai pu voyager dans le temps pour me retrouver dans les anciennes maisons closes, mais heureusement elles ont été immortalisées par des photographes et des peintres de l’époque, y compris Toulouse-Lautrec. J’ai passé énormément de temps au Musée d’Orsay de Paris, en plus de tout simplement marcher dans Paris. Si regarder les œuvres a pu aider, c’était encore plus utile de lire les comptes rendus d’artistes, les lettres, les photographies, et en particulier Toulouse-Lautrec. Aussi, avoir visité Giverny et Auvers sur Oise m’ont aidé à avoir de la perspective sur la vie de Monet et Van Gogh, notamment tout ce qui est lié à l’époque où se déroule l’histoire, principalement 1891.

Le roman est autant une intrigue policière, qu’un essai d’art critique, une fantaisie basée sur des faits réels. Tu as choisi de sous-titrer l’histoire « A Comedy D’Art ». Que voulais-tu dire par là?
Tout ce que j’écris ou que je commence à écrire débute sur une simple question : Puis-je rendre cette histoire drôle? Je crois que c’est vraiment ce que je peux apporter à la fiction. Essayer de garder tous ces éléments, le mystère, l’art, la fantaisie, c’est une chose, mais arriver à faire rire les gens avec tout cela, c’est là mon vrai défi. Je voulais que ce livre soit une comédie, d’où ce titre, « A Comedy of Art ».

Tu as mêlé des personnages fictifs comme Lucien Lessard à des figures historiques comme Toulouse-Lautrec qui, par ton écriture, devient vraiment un personnage à la Christopher Moore. Quel est le processus qui transforme un personnage historique en un de tes personnages?
Dans ce cas là, j’avais un sacré personnage avec lequel travailler. Toulouse-Lautrec est souvent dépeint comme un homme triste, solitaire, qui se débat avec sa propre douleur, mais, dans les faits, tout ce que l’on peut trouver, dans les écrits ou les photographies, prouve le contraire absolu. En faire un personnage drôle était simple, car il est amusant. On peut le voir faire le clown devant l’appareil photo de son ami. Bien entendu mon langage est sûrement moins formel que celui des écrits de l’époque, mais on ne peut être sûr de la façon dont les gens parlaient. On ne connaît que leur écriture. Il est stipulé que Cézanne avait un langage ordurier, avec son accent provençal, agissant un peu comme un péquenaud du Sud, mais toute son écriture, même quand il s’adresse à ses amis, est très formelle. Je me suis ainsi senti légitime dans ma façon de faire les personnages s’exprimer de façon plus désinvolte. Bien sûr, j’essaie de garder mes personnages assez fidèles avec les faits historiques pour qu’ils puissent être crédibles. Par exemple, quand Renoir apparaît dans l’histoire, il parle de taquiner Degas sur son antisémitisme, tout en faisant l’éloge de son savoir-faire d’artiste. Ces attitudes proviennent de citations que l’on trouve dans la biographie qu’avait faite Jean Renoir de son père. Les personnages font néanmoins tout ce que je leur dis de faire, c’est là la grosse différence.

Le roman parle du mystère de l’art, de l’alchimie, à travers l’utilisation de ce bleu, le Sacré Bleu. Tu nous rappelles que la beauté et l’art sont des choses rares et presque mystiques. On sent dans chaque page ta fascination pour l’art et sur ton blog tu postes souvent des images de statues, de sculptures, de peintures, de monuments. Si tu n’étais pas écrivain, quelle autre forme d’art aurais-tu choisie?
J’aurais rêvé être peintre ou illustrateur. Je n’ai jamais essayé de m’y entraîner, bien que j’ai un peu appris à peindre pendant que je travaillais sur le livre, juste pour pouvoir parler en connaissance de cause quand il s’agit de manipuler les couleurs et les matières, mais j’aurais vraiment aimé peindre ou faire des dessins et impressions.

Vu que tu as fait tes recherches en France, et que tu as utilisé la langue française dans ton écriture, peux-tu me dire les choses que tu trouves les plus drôles ou curieuses quant à la langue et au peuple français? Le livre t’a-t-il aidé à mieux connaître la langue et la culture françaises?
J’aime le son de la langue française, mais j’ai du mal à comprendre le langage parlé. J’ai appris à lire un peu le français en travaillant sur le livre. C’est plus facile à suivre et à comprendre, mais le langage parlé, avec tous les sons consonants qui sont omis, cela demande un vrai entraînement de l’oreille. Je pense que j’aurais besoin de rester plus longtemps en France que les deux mois que j’y ai passé pour les recherches. Je parlais ce que j’appelle le « Tarzan French », tout au présent, avec beaucoup d’emphase sur les noms. L’aspect de cette langue qui me plaît, c’est la façon dont le formel et l’informel se mêlent – je ne suis toujours pas sûr de savoir quand il faut utiliser « tu » ou « vous ». J’aime aussi le fait qu’une personne dise « bonjour » même à quelqu’un qui va la voler. Je trouve cela charmant.

D’où te vient cet intérêt et cette observation des détails les plus absurdes de la vie quotidienne et du comportement humain? Tu nous fais voir des choses apparemment ordinaires d’une façon qui les rend souvent drôles. Est-ce un jeu que tu adores pratiquer ou c’est comme ça que tu as toujours vu la vie?
C’est comme cela que je vois le monde. C’est pour cela qu’il est important pour moi d’aller sur les lieux où les livres se déroulent, même si c’est une période historique différente. Ma réaction aux choses que je vois et que j’entends sera humoristique, et je peux alors apporter cela à mes histoires. Même mes livres qui se situent dans les temps bibliques ou médiévaux bénéficient, je pense, du fait d’être allé sur les lieux où l’action se déroule.

Un des autres personnages importants du livre c’est l’Homme-aux-couleurs. Tu en fait une sorte de figure méphistophélienne, un tentateur, en même temps, tu sembles impliquer que la magie de ces œuvres classiques reposaient dans les mains de ces vendeurs de couleurs, dont nous avons oublié l’existence. Ce personnage m’a fait penser au Juif errant dans la littérature du XIXe. En même temps la représentation de Juliette l’apparente à une femme fatale ou une Belle Dame sans Merci. Souhaitais-tu rendre hommage non seulement aux Impressionnistes mais aussi aux obsessions littéraires et esthétiques du XIXe?
Je voulais que Juliette soit une inspiration pour les artistes, donc elle change au fur et à mesure de l’histoire. Le XIXe siècle avait ses idéaux, mais elle apparaît aussi dans d’autres périodes temporelles, parfois comme déesse guerrière, parfois comme un animal, même en tant que jeune homme. Juliette, l’Homme-aux-Couleurs, tous deux tirent leur pouvoir de la couleur, le Sacré Bleu. Je voulais donner le pouvoir à la couleur, et à travers elle il se transmet aux artistes et à l’art.

Comme je le disais, il y a aussi beaucoup de critique d’art dans le livre, même si les analyses peuvent être hilarantes, et toutes les peintures auxquelles il est fait référence sont reproduites à la fin du livre. Est-ce que l’aspect fantaisiste est né de ces mêmes peintures? Dirais-tu que le travail des autres éveille souvent ta propre imagination?
Absolument. J’aime l’idée de ce qui se trame derrière les peintures, que ce soit dans leur narration intrinsèque, comme dans la mythologie ou les peintures religieuses de la Renaissance, ou dans l’expression des gens représentés dans les peintures impressionnistes. La fille dans Le déjeuner sur l’herbe et Olympia (le même modèle, d’ailleurs) te défie de comprendre ce qu’elle est en train de faire. Elle peut être nue sur le bord d’une rivière, mais c’est à TOI d’expliquer. J’aime lui donner une voix, comme dans un dessin animé grivois.

Une de tes peintures préférées de cette époque?
J’adore La Blanchisseuse de Toulouse-Lautrec, à partir duquel j’ai créé un personnage dans le livre. Elle est si rude et belle à la fois, et le compte-rendu de Toulouse-Lautrec qui l’avait repérée dans la rue et l’avait poursuivie, en insistant pour qu’elle devienne son modèle, que l’on trouve dans le livre, a été racontée par son ami, Emile Bernard. C’est une peinture fascinante, bien que pour être honnête, je n’ai jamais vu l’original vu qu’il est dans une collection privée.
J’aime aussi beaucoup Un dimanche après-midi à l’Île de la Grande Jatte de Seurat car on y ressent tellement l’esprit de l’époque, et cela est rendu avec une telle précision radicale. Je ne peux pas aller à Chicago sans m’arrêter à l’Art Institute pour la voir. J’ai visité le Bois de Boulogne pour la première fois ce mois-ci et j’ai été ravi de voir les familles piqueniquer sur les îles du lac, et les gens ramer sur les bateaux en bois bien qu’ils s’envoyaient beaucoup plus de SMS, je suppose, que dans les années 1890.

Après Sacré Bleu, tu as publié The Serpent of Venice dans lequel tu as mélangé Shakespeare et Edgar Allan Poe dans l’Italie médiévale qui sera j’espère bientôt traduit. Quels vont être tes futurs méfaits?
Je vais écrire un roman noir qui se situe dans le San Francisco des années 1940, ensuite j’aimerais refaire un livre avec mon fou shakespearien, Pocket. J’aime travailler avec ce personnage, bien que je ne sache pas si son humour passe bien avec mes lecteurs français car il est si anglais, et la comédie c’est tellement basé sur le langage. Pour être honnête, j’adorerais situer un autre de mes livres en France, juste pour avoir l’occasion d’y passer plus de temps, mais pour l’instant je n’ai pas eu l’idée qui convienne avec le décor.

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