Christophe Bier & Jimmy Pantera, autour d’Orgasmo – Bonus Obsküre Magazine # 14

29 Avr 13 Christophe Bier & Jimmy Pantera, autour d’Orgasmo – Bonus Obsküre Magazine # 14

Complément de notre entretien avec Christophe Bier et Jimmy Pantera autour des deux tomes d’Orgasmo, entretien paru dans Obsküre Magazine #14 (mars / avril 2013).

ObsküreMag : Le titre des ouvrages fait référence à un giallo italien, était-ce parce que le genre est connu pour ses liens étroits entre érotisme et violence ?
Christophe Bier : Le rapport entre érotisme et giallo est évident. Nous avons d’ailleurs reproduits des documents de giallos comme Perversion story de Fulci. Le film de Lenzi, Orgasmo, est un film érotique. Tout le giallo est érotique. Le clin d’œil du titre de notre ouvrage, c’est moins une référence au giallo qu’à une période – les années 60 – qui marqua une escalade dans l’érotisme. Le giallo fut l’un des symptômes parmi d’autres comme les films d’éducation sexuelle, l’épouvante…
Jimmy Pantera : J’ai choisi ce titre, « Orgasmo », pour différentes raisons, la première étant que ce titre n’entretient aucune ambiguïté par rapport au contenu des livres. Ensuite, il fallait un mot court et percutant comme le nom d’un bon groupe de rock’n’roll, compréhensible tant en français qu’en anglais.

Certains critiques ou cinéastes se sentent assez mal à l’aise avec le terme de « cinéma d’exploitation ». Qu’entendez-vous exactement par « exploitation » ?
Christophe : Pourquoi sont-ils mal à l’aise ? Parce que le terme est impropre ou peu reluisant ? Il fait référence au commerce, à un choix commercial. Beaucoup des films recensés dans Orgasmo font partie de ce cinéma conçu pour rapporter beaucoup d’argent et en coûter le moins possible, et être exploité dans un maximum de salles de quartier, en misant sur la publicité, des affiches accrocheuses, des slogans complaisants dans les pavés de presse imprimés dans les journaux, en misant sur la violence, le sexe, l’horreur, la peur. Je cerne beaucoup mieux une notion comme « cinéma d’exploitation » que celle de « cinéma bis », qui reste assez floue, mais qui en est peut-être aussi un synonyme. « Cinéma d’exploitation », c’est surtout une expression américaine. Les Américains ont toujours moins d’état d’âme que les Européens pour qualifier les films avec franchise. Faire du commerce n’est pas infamant pour un producteur et un réalisateur américains. En Europe, on essaie souvent de nous faire croire qu’on fait « de l’art », qu’il y a des prétentions intellectuelles. On cherche la gloire, tandis que « cinéma d’exploitation » rabaisse tout au niveau « sale » de l’argent, du commerce. Eh bien moi, j’aime cette franchise, cette saleté, cette impureté et je laisse l’expression « cinéma de genres » aux quotidiens féminins qui ont commencé à s’en emparer.
Jimmy : J’estime que certains critiques et cinéastes méprisent ce terme car ils sont persuadés d’appartenir à une élite. Or il s’agit des racines du cinéma populaire, qui ne doit pas être vu ou apprécié par une poignée de privilégiés, mais par le plus grand nombre. Ce qui implique évidemment une part de manipulation, voire de mensonges. Derrière leurs slogans et leurs affiches tapageuses, beaucoup de ces films ne tiennent pas toujours leurs promesses. Pour moi, les producteurs de films d’exploitation ressemblent aux « aboyeurs », ces saltimbanques qui enjoignaient les spectateurs à entrer dans les tentes des freakshows. J’estime que l’arnaque fait partie du jeu, et j’en redemande, car j’adore l’ambiance de la kermesse, ses couleurs et la faune qui y grouille !

flagellations

Ces deux livres sont de véritables hommages à des genres exécrés ou oubliés de toute anthologie sur le cinéma du XXe siècle. On s’aperçoit d’ailleurs de la production assez importante qu’ils représentent, que ce soit les films nudistes, d’hygiènes sexuelles, sur la traite des blanches, les mondos, les femmes sauvages, nazisploitation, etc. Les affiches et photos d’exploitation donnent d’ailleurs souvent envie de voir les films, la perfection de leurs compositions contrastant avec des longs métrages que l’on imagine souvent fauchés. Sur un plan graphique et visuel, pensez-vous que nous avons beaucoup de leçons à tirer de ces films mal aimés ?
Christophe : Pour moi, le véritable auteur du livre n’est pas le rédacteur des textes que je suis, mais Jimmy Pantera, le graphiste. C’est un travail en commun, certes. Mais il a eu une très grande liberté dans le choix des documents. Toute la maquette, c’est lui, les choix graphiques, etc. Jimmy est très porté sur les graphisme des années 50 et 60. Cela se sent dans la dynamique qu’il insuffle dans le livre. On a aussi eu le concours d’un lettreur pour la création originale des titres de chapitre, faits à la main, comme aux temps jadis. Je veux dire par là que la tradition graphique de ce matériel publicitaire a été transmise. Même si elle semble avoir disparu, des artistes contemporains la portent toujours en eux, l’exhume, la revisite. L’exploitation du cinéma a irrémédiablement changé, on ne reviendra jamais aux photos d’exploitation sur papier bromure, il n’y aura plus jamais de pavés de presse dans les quotidiens, les quotidiens eux-mêmes finiront par disparaître, et peut-être aussi les salles ! Mais ce savoir-faire reviendra toujours, au service de nouvelles expressions.
Jimmy : Je pense que le principal atout des affiches de ces films est leur efficacité. Elles étaient réalisées en quelques heures par des artisans qui n’étaient pas persuadés d’œuvrer pour l’éternité. Il y a toute une esthétique de la spontanéité. C’est comme un jaillissement immédiat, une éjaculation pendant un fastfuck. A cela s’ajoutent les typographies audacieuses peintes à la main, les couleurs franches, la composition dynamique. D’ailleurs, c’est parfois la seule chose à sauver dans le film (avec la musique). L’affichiste est un bon ouvrier, un vrai professionnel qui a accompli le boulot pour lequel on l’a payé.

Ces documents ont été amassés sur plusieurs années, sûrement en chinant et en dénichant les trésors enfouis chez quelques anciens exploitants de salles. Quand avez-vous commencé à collectionner ce genre de matériaux?
Christophe : Cela doit faire un peu plus de vingt ans que je ramasse ces choses. Et je continue. Vous trouverez dans Orgasmo quelques affiches sublimes qui viennent de Turquie. Eh bien, elles furent achetées lors d’un voyage à Istanbul. Les vendeurs étaient adorables, me recevaient chez eux, offraient le thé et dépliaient une à une leurs affiches. Internet permet beaucoup d’achats bien sûr, mais il faut continuer à se déplacer, à traîner, à saisir les opportunités, acheter par plaisir surtout sans se soucier d’une quelconque valeur commerciale.
Jimmy : La plupart des documents présentés dans les 2 tomes d’Orgasmo proviennent des collections de Christophe. Mais je suis aussi un indéfectible chineur, arpenteur de brocantes et de marchés aux puces depuis plus de vingt ans. Toutefois à mes yeux rien ne peut égaler jusqu’à présent tout ce qu’on peut trouver à Mexico dans ce domaine.

Etait-ce pour leurs qualités visuelles ou pour les films auxquels ils étaient reliés ?
Comment arrive-t-on à se créer une telle collection?
Christophe : Pour les deux, parfois pour l’un, ou l’autre. La notoriété d’un film n’a aucune importance. Je laisse cela aux gogos qui sont incapables de juger de la valeur artistique d’une affiche autrement qu’en comptant le nombre d’entrées du film. Regardez Le Sadique de l’autoroute : un petit film allemand complètement oublié. Je l’ai vu d’ailleurs, ce film. Je n’en ai pas gardé un grand souvenir. Mais l’affiche de Belinsky est exceptionnelle ! Je l’avais achetée il y a dix ans dans une foire au cinéma, chez un marchand spécialisé, l’un des plus importants, vendant Les Enfants du paradis et d’autres trucs de ce calibre. Le Sadique… , il l’a faisait à quelque chose comme quinze ou vingt euros. Comment se créer cette collection ? En gardant les yeux ouverts, en achetant des lots aussi. J’ai parfois, dans des salons, tenu des stands où je vendais des doubles ou des choses que je ne voulais plus. Je suis parfois stupéfait par la pusillanimité des amateurs, leur frilosité à flamber (un peu), à être audacieux avec le marchand, à proposer des lots, des ensembles. Enfin bref, il faut fouiller, réagir vite, ne pas tergiverser, être malin. Être malin. Il faut parfois faire des efforts : se déplacer, poser des questions, flâner et saisir des opportunités. Tout ça ne tombe pas du ciel.
Jimmy : Ce qui me touche d’abord  dans une affiche, c’est son impact, la force de sa composition, l’originalité de sa typographie. Je suis un collectionneur d’alphabets, un amoureux des lettres, j’exulte dès que je peux récupérer un alphabet  que j’estime utile pour mon travail. Je me fous complètement de la notoriété d’un film, c’est un critère incongru pour moi. J’adore les affiches peintes, les typos dessinées au pinceau. Films d’épouvante, de science-fiction, westerns, érotiques, péplums, polars : je vénère le cinéma de genre et je prends tout !

les poupées du vice B

Ces livres nous prouvent aussi que la France a été très active dans ces cinémas de genre. Vous revenez sur José Bénazéraf, Mario Mercier, Jean-Louis Van Belle, Jean Rollin, Max Pécas, Jean-Claude Roy, Chantal Lasbats ou une firme comme Eurociné. Avez-vous pu entrer en contact avec eux durant la réalisation de cet ouvrage? Vous ont-ils aidé dans son élaboration ?
Christophe : Tous ceux que vous citez ne m’ont pas aidés à proprement parler pour Orgasmo. Mais je les connais, j’ai discuté avec eux, j’en vois certains encore de temps à autres. Ils nourrissent ma réflexion sur le cinéma d’exploitation, me glissent des informations. Cela doit se sentir dans les textes bien sûr.
Jimmy : Le but des textes d’ « Orgasmo » était de livrer des anecdotes, d’offrir aux lecteurs une vision des coulisses de l’histoire de ce cinéma qui ne figure dans aucune anthologie officielle ou « respectable ». A ce titre, le savoir encyclopédique de Christophe et sa connaissance du milieu ont fait merveille.

Les livres rendent aussi un bel hommage au travail de certains affichistes comme Belinsky. Avez-vous des préférences ou des coups de cœur quant aux images et artistes rassemblés dans ces ouvrages ?
Christophe : Constantin Belinsky est pour moi le prince du cinéma d’exploitation. Il travailla pour de grosses boîtes comme la Unviersal (pour laquelle il fit l’un des beaux modèles 120 x 160 de La Créature du lac noir), mais servait beaucoup les Films Marbeuf, Jacques Leitienne, Eurociné. Je l’avais rencontré. Il avait 92 ans, un homme charmant, beaucoup d’élégance, très humble sur son travail, touché qu’on puisse encore penser à lui. A l’époque où je l’avais contacté, les amateurs d’affiches que j’interrogeais imaginaient qu’il était mort depuis longtemps. J’ai commencé à le collectionner. Les marchands, qui méprisaient pour la plupart Belinsky (sauf quand il signait La Créature du lac noir, La Fiancée de Frankenstein ou La Dame de Shanghaï, car là les affiches valaient très chers !) trouvaient tellement suspect un type qui achetait comme moi du Belinsky par dizaine que certains pensaient que j’étais son fils ! Maintenant, avec la mode (car ne soyons pas dupes, ce n’est pas de la reconnaissance mais du business, hélas), les affiches que j’achetais ont triplé, quadruplé ou plus. Il faudrait faire un ouvrage définitif, superbe, sur Belinsky, un de ses ouvrages généreux, cartonnés comme les Américains en font sur les dessinateurs de pulps. Imprimé en Thaïlande ou en Chine. Voilà un projet pour Serious Publishing, avec une souscription pour soutenir le projet. Pour les pavés de presse, travail trop minutieux à l’encre de chine, que Belinsky boudait, le meilleur est René Brantonne. On en a reproduit quelques-uns, comme La Drogue du vice de Benazeraf. Et puis, j’aimerais aussi saluer Loris Kalafat, celui qui a dessiné toutes les couvertures des romans de gare Brigade mondaine et fait des affiches pour Alpha France comme Perversion story avec Marisa Mell. Et aussi tous les dessinateurs anonymes des affichettes belges, qui sont souvent très belles.
Jimmy : J’apprécie tout particulièrement les pavés de presse et les affichettes belges, j’y vois les fruits d’une expression artistique anonyme. Il y a quelques années, je vendais des affiches de cinéma de genre sur les brocantes dans les beaux quartiers de Bruxelles. J’essayais d’avoir le stand le plus criard possible. Et un matin un homme d’une soixante d’années s’est arrêté et a regardé attentivement mes affiches. Puis il s’est tourné vers moi et m’a déclaré ; « Vous savez qui a imprimé ces affiches ? C’est mon père. Il n’utilisait pas de noir, vous voyez. Le noir on l’obtenait en mélangeant les 3 autres couleurs.» Puis il a poursuivi. « Oui, ça date des années soixante. A l’époque mon père les faisait toutes dans son imprimerie. On avait tout… les plaques, et même les peintures originales. Il y en avait beaucoup !  Après j’ai repris l’imprimerie, et j’en ai eu marre de stocker tout ce bazar. » Et l’homme me sourit. « Alors on a tout jeté. Tout ». Satisfait, il alla s’acheter des croissants.

Voyez-vous ces films comme des témoignages socio-culturels et historiques importants quant aux époques où ils ont été réalisés?
Christophe : Probablement oui. Ils sont le résultat d’une histoire, d’une époque. Mais ce n’est pas mon problème. Je suis toujours le spectateur populaire qui allait au Brady : je vois ces films avec le moins d’a priori possibles, pour un plaisir immédiat, comme lorsque je voyais FBI Opération Vipère Jaune au Brady à 14h (la copie fut retirée après la première séance, trop flinguée pour supporter un autre passage…), lorsque je m’endormais de fatigue devant Danse macabre (était-ce la digestion ?) et me réveillais pendant Vierges pour le bourreau au moment où Mickey Hargitay, hystérique, hurlait « Je suis le bourreau sanguinaire ! ». Je veux apprécier ces films pour leurs seules qualités esthétiques, pour les émotions immédiates qu’ils procurent, pour l’émotion persistante qu’ils me laissent. Toutes autres considérations m’indiffèrent.
Jimmy : Sans doute, mais personnellement j’apprécie surtout ces films en tant qu’œuvres artistiques, catharsis ou exutoires, reflets des obsessions ou des névroses du réalisateur qui nous emmène en voyage à l’intérieur de son propre cerveau.

Démoniaques

– Avez-vous l’ambition avec votre maison d’édition Serious Publishing de développer un véritable panorama complet et exhaustif de tous les cinémas érotiques ?
Christophe : Non. Serious Publishing n’a d’ailleurs pas vocation de ne faire que des livres de cinéma. Serious Publishing a d’abord la vocation de surprendre !
Jimmy : J’estime que la mission de Serious Publishing est de réaliser des projets que nous seuls sommes capables de mener à bien, grâce à notre expertise. Le cinéma érotique est un domaine à explorer, mais il y en a encore beaucoup d’autres qui nous attendent !

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