Cheerleader69 & .cut : interview avec Vx et Albérick pour « Nagatsuki »

18 Sep 16 Cheerleader69 & .cut : interview avec Vx et Albérick pour « Nagatsuki »

Plaisir des ratages : avec une musique instrumentale et un nom intrigant, la possibilité de partir sur une piste imprévue était bien là. L’occasion de vérifier les théories de la réception : l’œuvre d’art échappe parfois à ses créateurs et se vivifie de ce que l’auditeur peut aussi en donner. Mais la chronique est là et force est cependant de constater que Vincent / Vx et Albérick ont tout de même des choses à en dire !

Sylvaïn Nicolino : Nagatsuki est le nom d’un bâtiment de la flotte militaire japonaise du XXème siècle. Pourquoi avoir choisi ce nom ? Comment avez-vous eu vent de son histoire ? Pourquoi composer aujourd’hui en France, un hommage (malgré le décalage temporel, culturel, géographique) ?

Albérick : C’est Vincent qui a choisi le nom. Le titre est venu une fois la pièce terminée. Je crois que c’est plutôt en référence au mois de l’année (Nagasuki étant l’ancien nom du mois de septembre en Japonais) qu’au navire, non ?

vx : C’était effectivement Septembre l’idée de base – pour la bonne et simple raison que la partie enregistrée au Japon l’avait été au mois de Septembre, ça ne va pas plus loin dans la recherche… Mais ça illustre une fois de plus ma théorie (ma croyance, plutôt, d’ailleurs) selon laquelle le « sens » d’un morceau n’est pas une donnée pré-construite et peut apparaître a posteriori, hors de tout ce qui était prévu, par collision des éléments ou apparition de connotations imprévues. Enfin, quelquefois… Là, ça marche plutôt bien, il y a des parties dans ce morceau qui m’évoquent tout à fait la masse d’un navire de guerre, un mouvement aquatique. Mais une fois de plus, chacun peut projeter absolument ses propres images ou sa propre histoire.

Dans la partie enregistrée durant ce mois de septembre – je prends note – le field recording tient au final une place importante dans les nappes de son retenues : de quoi s’agit-il ?

Albérick : Absolument ! C’est véritablement le point de départ du disque. Vincent m’avait envoyé une collection d’enregistrements qu’il avait faits au Japon pendant une tournée avec Punish Yourself et j’ai assemblé/manipulé cette source sonore. C’est ce qui a donné le squelette du morceau.

vx : Pour une fois qu’une de mes petites manies aboutit à quelque chose, ha ha… Je m’étais retrouvé à passer une quinzaine de jours au Japon (à Tokyo, principalement) avec énormément de temps libre. À l’époque j’embarquais un enregistreur de poche partout où j’allais, et je captais des ambiances sonores dès que je me retrouvais seul, dans la rue, le métro, les magasins… Le Japon est remarquablement silencieux – par rapport à ce qu’on

vincent_chanteur_de_punish_yourself-par-lynnsk

imagine – mais j’en suis revenu avec un tas de vignettes assez abstraites pour la plupart, mais très « colorées ». Avec, dans le tas, la captation sonore d’une cérémonie dans un temple. Je ne pouvais pas imaginer de ne pas en faire quelque chose, j’ai essayé quelques trucs mais ça ne marchait pas du tout, c’est comme ça que j’en suis venu à passer la balle à Albérick.

Vous aviez déjà travaillé ensemble, le plus récemment, c’est en vous retrouvant sur la même compilation 3×3 Volume 3 (mais Albérick tu y jouais sous le nom du Montreal Nintendo Orkestar) ou lors de concerts (notamment en 2008, pour le « Mother of 1966 Bombs » présent sur Little Fishes volume 1 et pour sa version de 2010, « Nineteen Mothers of the 1966 Bombs », Little Fishes, volume 3 ) ; cette fois, qu’est-ce qui a changé ? Qu’est-ce qui vous intéresse dans la rencontre de ces deux projets en particulier ? Les compilations où l’on retrouve vos deux noms sont très nombreuses, ça devait arriver, non ?

Albérick : Nos précédentes collaborations étaient à l’occasion de concerts, pas d’enregistrements. J’ai déjà collaboré à des concerts de Cheerleader69 et même une fois à The Incredible Punish Yourself Picture Show.

vx : À part un morceau pour une compil (voir note) (si je ne dis pas de bêtises), on a toujours fait du live ensemble – avec la grosse part d’improvisation qu’implique Cheerleader69 sur scène. C’était la même chose avec Punish, d’ailleurs, c’était très sympa, dommage qu’on n’ait pas eu d’autres occasions. Pour « Nagatsuki », par contre, on est dans le pur travail de composition/organisation du bruit en studio, avec tout ce que ça peut avoir de cérébral, surtout en travaillant à distance. Mais au final même si les modalités sont différentes la rencontre des univers est assez similaire, c69 et .cut sont complémentaires, on a à peu près les mêmes références musicales et à peu près les mêmes intentions esthétiques. C’est plus sur les outils et les formes qu’on va différer, je suis sûrement plus « rock » dans ma façon de structurer les choses et Albérick plus « expérimental » (quel mot horrible). Mais disons qu’on sait, en partant sur un truc, que le boulot de l’autre va aller dans « la bonne direction », quitte à passer par des petites routes imprévues qui vont donner de l’intérêt au voyage. J’ai plus confiance en Albérick qu’en n’importe quel GPS !

va-witheyeswideopenfor

Tu parles de références musicales et d’intentions esthétiques : comment les définiriez-vous chacun de votre côté sans citer de noms de groupes ou de genre musical ? Avez-vous besoin d’en parler ou bien est-ce un ressenti que vous avez sur l’autre et sa façon d’appréhender la musique ?

vx : Question piège, ça ! J’ai beaucoup de mal à définir quoi que ce soit (musicalement en tout cas) sans faire référence à des artistes ou des genres, ça doit être mon côté concret. Mais au final c’est vrai qu’avec Albérick on n’a pas eu particulièrement besoin d’en discuter pendant des heures, j’ai toujours eu la sensation qu’on avait à peu près le même background musical, juste en parlant comme ça autour d’une bière. On n’a pas eu à gloser sur l’excellence de telle période chez Throbbing Gristle, on laisse ça aux étudiants des beaux arts à barbe et casquette. Honnêtement, on a dû passer plus de temps à parler des sushi à volonté à Montréal que de théories sur le déconstructivisme sonore post-indus, ha ha.

Albérick : Dès notre première rencontre avec Vincent, j’ai toujours senti une bonne connexion et c’est vrai qu’on a toujours des conversations sur des sujets variés plutôt que musicaux. À mon niveau, les principales sonorités qui m’inspirent esthétiquement dans un registre autre que musical (ou visuel) seraient : le silence, le ronronnement de mes chats, la pollution sonore de la mégalopole Nord-Américaine où je vis,…

C’est bien de mentionner le silence car il y a clairement une pause à presque treize minutes. Que représente ce marqueur mélodique ?

vx : Je ne sais pas si ça « représente » vraiment quelque chose… Mais disons que sur un morceau long comme ça, on peut soit choisir de rester délibérément statique ou répétitif, comme sur pas mal de disques drone ; soit structurer la pièce en plusieurs tableaux qu’on enchaîne, graduellement ou avec des ruptures, c’est plutôt ce qu’on a fait ici, on aurait pu aller jusqu’à découper « Nagatsuki » en plusieurs chapitres. À treize minutes, on clôture clairement le chapitre le plus « martial » du récit… Mais je mentirais en disant qu’on y avait particulièrement réfléchi à l’avance.

Alors, à quoi aviez-vous réfléchi en avance ?

vx : De mon côté… J’ai beau chercher, je ne crois pas avoir « réfléchi ». Je fonctionne à l’inspiration, suivant les caprices du moment, quand j’ai reçu les field-recordings retravaillées ça m’a donné envie d’essayer d’y poser des guitares, pour voir. Si le résultat ne m’avait pas plu, j’aurais essayé autre chose, jusqu’à trouver la bonne formule. Je ne pense jamais en termes de « tel instrument va créer tel effet, essayons » ; dans ma tête, c’est plutôt « j’ai envie d’enregistrer de grosses guitares aujourd’hui, allons-y et on verra bien si ça colle. »… Si j’avais été dans une période plus percussive, ça aurait pu être des tôles et des bidons plutôt que des guitares, dans le studio. J’ai tendance à faire avec ce que j’ai sous la main, de toute façon. L’improvisation, dans mon cas, ce n’est pas que dans la façon de jouer de tel ou tel instrument, c’est aussi dans leur choix.

Albérick : J’aimerai vraiment pouvoir te donner une réponse ésotérique et mystérieuse en mentionnant une longue méditation solitaire dans une forêt canadienne, mais c’est la même chose pour moi. J’ai découpé, modifié, retravaillé et assemblé les sources sonores jusqu’à ce que ça donne quelque chose que j’ai jugé agréable à mon oreille. Le tout sans spécialement me soucier de ce qu’il allait se passer par la suite. La seule véritable réflexion a été pendant ce travail de création. Une sorte de réflexion spontanée si tu veux. J’ai l’habitude de travailler comme ça avec Thee Virginal Brides (le projet que mentionnait Vincent avec lequel il y avait eu une collaboration avec Cheerleader 69). Ce projet existe depuis 2006 et nous vivons tous les trois dans trois pays différents (respectivement Israel, USA et Canada).

Diriez-vous du résultat qu’il dépasse à la fois Cheerleader69 et .cut ? Pourquoi et comment ?

Albérick : Pour moi, c’est une très belle collaboration. Le résultat final est très différent de la pièce que j’avais construite avec les enregistrements de Vincent, de la même manière que mes manipulations sont très différentes des enregistrements originaux de Vincent. Vincent a su ajouter un véritable côté narratif à la pièce. Elle raconte une histoire, ou plutôt, elle guide l’auditeur à se créer lui même une histoire. J’aime beaucoup ta suggestion d’écouter la collaboration au casque dans ta chronique.

vx : On en revient à mon côté plus « rock », j’ai tendance à construire des morceaux avec un début, un développement et une fin, sans aller jusqu’au couplet/pont/refrain, je suis assez traditionnel dans mon approche, en studio en tout cas… Alors qu’au contraire Albérick était plutôt allé dans le sens de l’abstraction, de la matière sonore pure. Je ne sais pas si le résultat « dépasse » ce qu’on produit habituellement, mais en tout cas il est différent de ce qu’on aurait fait chacun dans notre coin, ça c’est sûr.

cut

Voyez-vous « Nagatuski » davantage comme une performance que comme un morceau ? Comment s’est déroulé l’enregistrement ?

Albérick : Pour moi c’est un morceau. L’enregistrement s’est déroulé en trois étapes : fied recording par Vincent au Japon, manipulation/assemblage de ces sons chez moi à Montreal, et ensuite Vincent a rajouté les guitares à Toulouse.

vx : Pour moi c’est une anti-performance, tout a été soigneusement construit à froid. Même si des parties ont pu être captées au départ avec une certaine spontanéité : les pistes enregistrées à Tokyo, les guitares… Mais même les guitares, en y repensant, il y a eu improvisation mais très orientée : on s’est installés dans la salle où on répète avec Punish, avec les amplis à fond et on a enregistré un certain nombre de variations autour de deux ou trois notes. Le tout très très fort, évidemment, les deux guitares et la basse en même temps, histoire que tout ça vibre comme un seul instrument. Mais le résultat a été édité et re-travaillé comme un matériau brut, une masse à découper pour en extraire des couleurs, des bribes, des boucles. On est très loin d’un mille-feuille d’improvisations libres empilées les unes par dessus les autres, le morceau final c’est plutôt de la mécanique de précision avec un ping-pong entre les deux ateliers…

flyer-littlefishes

Little Fishes marquait-il une sorte de point de non-retour pour ce projet-ci, Vincent ?

vx : Une forme d’inventaire plutôt qu’un point de non-retour, je dirais. Un bilan… J’avais besoin de poser précisément sur la table ce que j’avais fait avec Cheerleader dans ses différentes incarnations, et de sortir tout un tas d’enregistrements inutilisés – ou difficilement trouvables – des tiroirs. Je suppose que c’était une façon de « fixer » les différents états d’un projet qui commençait à devenir de plus en plus flou, de mettre le doigt sur ce qui en fait l’unité… Mais avec le recul effectivement c’était aussi certainement une façon de régler leur compte à un certain nombre de morceaux, et de dire adieu à certaines méthodes de travail, certains collaborateurs avec qui je ne jouerai plus.

.cut affectionne les splits et collaborations, ce projet porte-t-il dans son identité la notion d’échanges ?

Albérick : .cut existe depuis 1992 et est mon plus vieux projet musical toujours en activité. Depuis le début j’ai effectivement toujours privilégié les collaborations que ce soit en studio ou en live : .cut & Maggot Breeder, .cut | St-Onge, .cut vs The Vomit Arsonist (qui donnera naissance à Thee Virginal Brides avec l’aide de Oren Ben Yosef), … La plus longue collaboration (2002-2011) a été avec Jean-Baptiste à la guitare sous la déclinaison .cut featuring Gibet. Un Ep de .cut en formule « solo » devrait cependant sortir cette année. En 2012, j’ai débuté un nouveau projet, fourthousandblackbirds, et ici aussi les collaborations sont venues naturellement : Eric Boivin, Will Eizlini (Shalabi Effect), Eric Craven (Hangedup, Ex-Silver Mt Zion), Amaury Cambuzat (Ulan Bator)…

J’aime beaucoup ce que produit Amaury Cambuzat ces derniers temps, l’évolution est palpable entre son solo The Sorcerer et le retour d’Ulan Bator, as-tu écouté Abracadbra ?

Albérick : Bien sur ! Je suis un très grand fan depuis les années 90 et Amaury est une personne incroyablement humaine, talentueuse et gentille. J’ai participé aux campagnes de financement des deux derniers disques d’Amaury (Amaury Cambuzat Plays Ulan Bator et Abracadabra). Ulan Bator est pour moi le parfait exemple d’un groupe qui se réinvente à chaque album tout en gardant la même ligne artistique. Ulan Bator ne jouent malheureusement presque jamais de mon coté de l’Atlantique… Ma collaboration avec Amaury sortira très prochainement sur le second volume de la compilation Free Kittens destinée à recueillir des fonds pour soutenir la colonie de chats dont je m’occupe quotidiennement. On y retrouve aussi une pièce de Cheerleader 69.

www.dotcut.org

www.facebook.com/dotcut


https://cheerleader69.bandcamp.com/

Note sur la collaboration : c’était Thee Virginal Brides (Oren Ben Yosef, Andrew Grant, Albérick) & Cheerleader 69 « Is Architecture Erecting A Substitute Cock ? » sur la compilation With Eyes Wide Open For A Brighter Future (CD, House Of The Last, Israel, 2006). La photo de Vincent / vx est de Lynn s.k.

« Nagatsuki » est disponible en digital sur [walnut + locust] (2 € pourtester) et une sortie physique est à venir sur taâlem

Be Sociable, Share!