Charles Plymell / Bill Nace – Apocalypse Rose (livre CD).

05 Juin 16 Charles Plymell / Bill Nace – Apocalypse Rose (livre CD).

1966, en Angleterre, Pink Floyd n’a pas encore sorti The Piper at the Gates of Dawn, mais joue en fin d’année au club UFO de Londres, qui vient tout juste d’ouvrir ses portes.

1966, aux U.S.A., le 13th Floor Elevators intègre le terme psychédélique dans la musique rock.

C’est pourtant du côté de la poésie que les choses avancent le plus vite. En 1966, Charles Plymell, né en 1935, est déjà un « vieil » homme de 31 ans. Il va être le trait d’union entre les écrivains et penseurs de la beat generation et le monde à naître, celui de la contre-culture hédoniste. La beat generation, c’est celle qui est née une dizaine d’années plus tôt des réflexions et écrits de Kerouac, Ginsberg et Burroughs. La contre-culture naissante, elle, ne met plus la contestation politique en une ou même en décor, celle-ci est insérée plus finement dans les images employées, elle est inhérente à la forme poétique employée, elle est devenue art de vivre.

Pur produit de ces années marquées par les drogues et l’ouverture de l’âme (le chamanisme, mais pas que, voir les essais d’Aldous Huxley qui est bien plus que l’auteur du Meilleur des Mondes…), Charles Plymell est aussi l’héritier des déambulations proto-surréalistes d’Aloysius Bertrand et d’Isidore Ducasse, et du recueil Leaves of Grass, l’ode à la nature émancipatrice de Walt Whitman. 

« Apocalypse Rose » est un court texte, un long poème d’un peu plus de deux cent vers, écrit à San Francisco en 1963 et publié pour la première fois par le City Lights Journal en 1966, une maison d’édition et librairie qui œuvrait à l’époque dans la poésie Ginsbergienne et les questions politiques, notamment indiennes.

Aujourd’hui, les éditions Lenka Lente proposent ce texte dans la traduction merveilleuse du Belge Jean-Marie Flémal et en version originale à la suite.

« Apocalypse Rose » est la tentative d’un « garçon de nulle part » de fixer une déclaration d’amour au milieu du chaos, alors que des SDF meurent sous d’autres dormeurs et que des moines bouddhistes s’immolent, annonçant sans y toucher les grandes luttes à venir (Mexico, Chicago, Rio, Paris, Prague, Belgrade…), animées par la « torche de la liberté ». Les images les plus dures (« la queue d’un chien trempée dans une plaie », « avant que sang et dégueulis se mélangent dans la rue ») sont couvertes par une mélancolie profonde née de la disparition d’un monde. C’est que l’Amérique de « Chuck Berry, Bill Haley et Elvis », celle d’une « Reine des pin-up » ou d’une « Reine Radar de la cafétéria de Compton » s’évanouit dans la guerre du Vietnam (entre autres). Il reste la musique d’un « vieux refrain » clamant qu’il n’y a nulle part où se cacher, celle de « The great speckled Bird » (chanté par Johnny Cash, Peraly Brown ou encore Hank Locklin), de « Wildflower » et de « Moon over Alabama », ou encore la voix de Chet Baker sur « I get along without you very well ». Toutes disent aussi l’évanescence de la religion, qui n’est même plus un recours, alors que le Paradis se peuple de baïonnettes et que la Bible ne sert plus qu’à aplatir des roses comme un herbier oublié, ou un clodo sous des cartons.

La génération du cinéma dont fait partie ce couple mis en scène de façon fugitive dans ces pages, « [attend] un inoubliable rencard au cinéma » et rêve du sourire en coin de Bogart, mort en 1957, six ans plus tôt. L’échappatoire de la science-fiction n’est qu’un pis-aller, comme ce « sandwich au métal » ; un reflet déformé de ce que deviendra la société de consommation, noyée dans des Cadillacs ou des Fords, lisant le magazine Kustom Kar, à l’orthographe « ku-klux-klanée » en guettant le moment où « même minuit sera de plastique »…

Il faut fuir alors, parcourir le Kansas (terre natale de Charles Plymell) et les routes de bitume alors qu’Easy Rider n’est pas encore sorti au cinéma. Il faut figer une dernière fois le laboureur, la cabane, le planteur, le grain qui germe, la Lune, la terre, les vaches et les prairies, en traçant vers l’ouest, comme les premiers pionniers et les pèlerins allaient de l’avant sans un regard en arrière.

Dans cette lutte qui est une fuite, les drogues sont plus un obstacle qu’une aide, nécessitant combat et irradiations. L’amour est alors cette rose qui fleurit sur le sang des hommes, laissant sous elle des cicatrices héroïques dans un monde qui va, tant bien que mal.

Fidèle à son principe, Lenka Lente accompagne cette édition du double texte d’un mini-CD signé Bill Nace (lequel offre aussi un dessin de vase escalier oculaire en couverture et page de garde). Le musicien, copain des Sonic Youth (il a travaillé avec Thurston Moore et est actuellement avec Kim Gordon dans Body/Head) laisse une trace de presque seize minutes. Laissant de côté les années psychédéliques devenues conventionnelles, il évite ainsi un aspect purement documentaire à l’objet et, à la place, vivifie l’écrit de Plymell. Des percussions hypnotiques en boucles, une sorte de bourdon de cymbales, un son ténu, tout juste audible qui arrive à capter l’attention sans perturber la lecture. L’accompagnement laisse son volume s’adoucir au bout de huit minutes, conservant comme un écho des choses dites, un bruissement fugace.

La page de l’éditeur

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