Carl Barât & The Jackals (interview)

14 Juin 15 Carl Barât & The Jackals (interview)

Certains médias ont longtemps négligé Carl Barât au profit de son frère ennemi Peter Doherty. Carl et Peter formaient pourtant le noyau créatif des Libertines : deux songwriters indissociables, également brillants et révoltés. Après l’aventure douce-amère des Dirty Pretty Things et un premier opus solo plus introspectif, Carl Barât est de retour avec son nouveau groupe, les juvéniles Jackals. Il vient de sortir un album incendiaire, Let it reign, et prépare simultanément un nouveau disque des Libertines. Nous avons rencontré cet artiste sensible et plein de fougue (ainsi que son bassiste, Adam Claxton) au lendemain d’un mémorable concert parisien.

Photographies :
– Pose : Michael Williams
– Live @ Maroquinerie 2015 : Mathilde Chevrier

Let it reign devait être à l’origine un album solo. Pourquoi avoir décidé de former un groupe ?
Carl Barât :
Parce que je ne voulais pas partir seul en tournée autour du monde, j’avais besoin d’une bande. Je souhaitais être entouré de gens qui soient autant impliqués que moi dans la musique que nous créons. Cet album évoque l’idée de communauté ; j’ai moi-même besoin d’une communauté.

Comment as-tu sélectionné tes musiciens ? Je crois que tu avais passé une annonce sur Internet ?
Oui, j’ai annoncé les auditions sur Internet. Je voulais recruter des gens que je ne connaissais pas, de nouveaux visages, qui ne soient pas déjà usés par l’industrie musicale.
J’ai fait passer les auditions dans un pub, et je recherchais des musiciens qui soient nerveux, visiblement nerveux. Je savais que cette nervosité se transformerait en quelque chose de vraiment spécial lorsqu’ils joueraient. Ceux qui n’étaient pas nerveux, qui avaient bu, etc., ne m’intéressaient pas. Je voulais des gens qui aient la même énergie, et qui puissent la convertir en passion dans leur expression musicale.

L’album aborde le thème de la guerre, mais il semble aussi évoquer le désespoir, la perte de certains idéaux ?
Dans un sens, oui, la perte d’idéaux culturels. Beaucoup de choses présentes sur Let it reign trouvent leur origine dans la frustration, la colère, le désespoir. Que fait-on face au désespoir ? On le combat. Il y a aussi un certain nombre de réflexions politiques. Quant à la guerre… C’est un thème passionnant. En temps de guerre, on ressent chaque émotion de manière intense. Toutes les émotions extrêmes de la vie s’exacerbent encore. C’est donc un thème très riche pour un auteur.

Let it reign évoque aussi l’idée d’une révolution, ou peut-être d’un chaos total ?
Les deux, en fait ! L’album ne donne aucune réponse, il s’agit seulement d’interrogations. Nous voyons le monde changer… Tout n’est pas entièrement négatif, bien sûr. Mais ce qui est négatif, c’est le problème du contrôle. Nous vivons une époque étrange, car les forces du contrôle total se rapprochent, Big Brother se rapproche. Mais d’autre part, la capacité de discerner ces dangers et de les dénoncer se développe également. Les gens filment des événements avec leurs téléphones portables : des révolutions, des policiers en train de frapper des citoyens, des manifestations… C’est une période vraiment fascinante. Je ne pourrais pas résumer la situation en une brillante épigramme, mais l’album témoigne de cet état de fait.

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Le son est vraiment puissant, beaucoup plus agressif que sur ton premier album solo. Est-ce pour exprimer cette colère dont tu parles ?
Oui, d’une certaine manière. Je m’ennuyais un peu lorsque je jouais mon premier album sur scène, j’avais tellement d’énergie, mais j’étais simplement au micro, sans guitare, alors que je voulais pouvoir sauter partout ! J’ai délaissé l’instrument après l’échec de mes deux groupes à guitares (N.D.L.R. The Libertines et Dirty Pretty Things). Par la suite, je me suis senti prêt à faire un nouvel essai.

Il y a une énergie assez punk sur cet album. Tu as choisi Joby J. Ford, le guitariste de The Bronx, comme producteur sur la quasi-totalité des titres. Est-ce parce que tu recherchais ce son particulier ?
Je l’ai choisi en raison de sa compréhension des possibilités sonores de la guitare. Je cherchais un producteur qui puisse mieux structurer le travail des guitares. Je ne m’étais jamais vraiment intéressé au potentiel de l’instrument ; je jouais avec un seul ampli et une seule pédale. Cette fois, je voulais essayer des choses différentes. Il était temps que mes goûts évoluent dans ce domaine… Ça ne me préoccupait pas du tout auparavant, je ne savais pas quels effets chaque pédale pouvait générer ! En élaborant cet album, j’ai beaucoup appris en termes de son. Même si je joue toujours de la même façon (rires) !

Tu as écrit Let it reign avec Andy Burrows (Razorlight), Ed Harcourt, Dan Mills, Davey Ray Moor, le Français Benjamin Biolay… Pourquoi autant de collaborateurs ?
Je n’aime pas jouer seul, et je n’aime pas vraiment écrire seul non plus. J’ai contacté des gens que j’admirais. Je préfère les expériences collectives ! Et je suis fier des musiciens avec qui j’ai choisi de collaborer, ce sont de grands auteurs. Benjamin Biolay et moi avons coécrit beaucoup de chansons. Une seule a été retenue sur l’album, le single « Glory Days », mais les autres apparaîtront peut-être ailleurs, plus tard.

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Tu as écrit au moins un morceau avec ton nouveau groupe The Jackals ?
Oui, nous étions en train de finir l’enregistrement de Let it reign à Londres (N.D.L.R. la majorité des sessions s’est déroulée à Los Angeles), et nous avons écrit une nouvelle chanson, « The Gears », à la dernière minute. Je voulais que les membres du groupe soient partie prenante de cet album.

Parallèlement à Let it reign, tu travaillais également à un nouvel album des Libertines ?
Nous avons enregistré des maquettes, mais cela ne ressemble pas encore à un album. Nous sommes simplement en train d’écrire des chansons… Cela a parfois un côté schizophrène, mais quand je suis en tournée avec les Jackals, je ne pense pas du tout à ce problème – je ne pense à rien d’autre en fait, sauf peut-être lorsque je suis déprimé… Nous avons notre propre alchimie, nous travaillons énormément. C’est quelque chose de très organique. Nous passons beaucoup de temps ensemble, dans un van malodorant – des trajets de huit heures, et dans ces cas-là je ne suis pas en train de penser « Ah, les Libertines, les bus de luxe, les jets privés (rires) ! »
Adam Claxton : Comme cette expérience est toute nouvelle pour moi et le reste des Jackals, nous communiquons à Carl notre enthousiasme. Nous ressentons tous le même trac avant de monter sur scène, les mêmes émotions. Cela nous rapproche et aide à cimenter notre groupe.

Ce n’est donc pas difficile pour toi de compartimenter les Libertines et les Jackals ?
Carl : Quand je suis avec les Libertines, c’est comme si j’étais entouré de mes plus vieux amis. Tu retrouves cette personne que tu connais depuis si longtemps, et c’est instantané (il claque des doigts). Lorsque nous nous trouvons dans une pièce avec des membres de notre famille, nous sommes totalement avec eux, dans un monde à part entière. Si nous nous retrouvons ensuite avec des amis proches, nous faisons appel à une autre partie de nous-mêmes, qui n’existe qu’avec eux. Nous connaissons tous ces mondes différents. Il n’est donc pas si difficile de compartimenter mon travail avec les Libertines et les Jackals. La seule chose qui soit compliquée, c’est le manque de temps. Quand je suis en train de travailler avec l’un des deux groupes, j’ai aussi envie d’accorder du temps au second. Trouver un équilibre n’est pas simple.

Cela représente beaucoup de travail – deux groupes, deux albums, et tu as également deux enfants en bas âge…
Cette activité intense m’aide à garder la dépression à distance. Et cela fonctionne en partie. Mais avec une telle masse de travail, il s’agit finalement de ne pas craquer, de ne pas refaire une dépression… Bien sûr, passer du temps avec mes enfants est extrêmement important. C’est d’ailleurs le plus difficile, car je me trouve souvent loin de chez moi. Mais lorsque je suis à la maison, j’y suis en permanence, je ne sors pas pour aller travailler. C’est le côté positif de ce métier.

As-tu commencé à écrire de nouveaux morceaux avec les Jackals ?
Oui, absolument ! Nous avons un bureau à Londres, dans le quartier de Soho, c’est le QG des Jackals. Même lorsque je suis absent, les garçons s’y retrouvent pour mettre en forme quelques idées. Avec l’alchimie propre aux Jackals, le son du prochain album sera plus rêche que pour un disque des Libertines par exemple. Il y a également des choses plus brutes dans mon passé musical. De toute façon, il serait ridicule de faire partie de deux groupes qui aient exactement le même son.

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Comment s’est passée cette dernière tournée ?
Adam :
Nous avons joué dans des villes et des pays que nous ne connaissions pas du tout. Nous nous sommes créés beaucoup de souvenirs, et cela nous donne de la matière pour devenir encore meilleurs. Nous sommes de plus en plus proches, nous apprenons ce qui motive chacun d’entre nous.
Carl : C’est un processus très organique. Au cours des auditions, il s’agissait un peu de bébés-éprouvette. Le plus difficile est de choisir des gens avec lesquels on ressente une véritable connexion… Une combinaison de personnalités qui ne fonctionne pas, c’est le cauchemar. L’une de mes priorités était de trouver des musiciens avec lesquels je pourrais partir en tournée.

Ressens-tu toujours le même enthousiasme sur scène, après toutes ces années ?
Je suis déjà terrifié pour l’émission de ce soir en fait (N.D.L.R. un concert télévisé à grande diffusion)… Il y a différentes approches, selon les gens. Si je n’avais pas le trac, je m’inquièterais. N’est-ce pas Laurence Olivier qui disait « Ma chère, le trac viendra avec le talent » ? (N.D.L.R. il s’agit en fait d’une citation attribuée à Sarah Bernhardt). Je ne dirais pas ça, restons humbles (sourire) ! Mais oui, je ressens toujours le même enthousiasme. Avant chaque concert, je me dis invariablement : « Qu’est-ce que je suis en train de faire ? Pourquoi est-ce que je me sens aussi mal ? Pourquoi avoir choisi ce métier ? » Mais une fois sur scène, quelque chose se produit…
Adam : Oui, dès qu’on entre en scène, le trac disparaît.
Carl : Pour moi, il disparaît aux premières mesures, « Un, deux, trois ! »

Le concert d’hier soir à la Maroquinerie était vraiment flamboyant…
Merci… C’est vraiment important que tu nous dises cela. Parfois, le groupe fait un concert dont il est très fier, mais qui ne touche pas du tout le public… Dans ce cas-là, c’est horrible. Mais quand nous sommes sur la même longueur d’ondes que les spectateurs, quel sentiment magnifique. Ce qu’ils ressentent compte beaucoup pour nous. Un concert est une expérience symbiotique : ce que le public nous donne, et ce que nous lui offrons en retour… Nos performances dépendent de la réaction du public. Je dois apprendre à ne pas en être affecté, mais les spectateurs ont souvent peu de réaction face à de nouveaux morceaux. Je suis quelqu’un de légèrement paranoïaque, et je dois m’habituer à cela ; s’ils ne quittent pas la salle, restent attentifs et applaudissent à la fin, c’est qu’ils aiment ces nouvelles chansons. J’ai sans doute été trop gâté par des foules très démonstratives (rires) !

> SORTIE : CARL BARÂT AND THE JACKALS
Let it reign (Cooking Vinyl) (2015)

> WEB OFFICIEL
www.carlbaratandthejackals.com

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