Can – Interview bonus Obsküre Magazine #10

24 Juil 12 Can – Interview bonus Obsküre Magazine #10

Lost Tapes ou le plaisir de retrouver quarante ans plus tard des enregistrements inédits de Can. Voici quelques extraits de notre entretien avec Irmin Schmidt, non parus dans Obsküre Magazine #10, en kiosques depuis le 18 juillet 2012.

ObsküreMag : Quelles ont été les différentes étapes qui ont mené à la sortie des ces Lost Tapes ?
Irmin Schmidt : On a toujours tout enregistré. Naturellement, on ne pouvait pas tout garder pour les albums. Quand on fait un album, on enregistre  bien plus de musique que ce que l’on met au final dessus. Il y a toujours des improvisations ou des morceaux qui ne passent pas sur ce disque parce que cela doit être aussi une narration cohérente. Puis quand on faisait le disque suivant, on ne se souvenait plus de ce qu’il y avait sur ces cassettes et on voulait faire quelques chose de nouveau. Avec le temps, cela fait de plus en plus de bandes qui restent. Puis on oublie en grande partie. Je savais quand même qu’il y avait dans toutes ces archives les musiques de film. Car en général ne sortaient que les morceaux des génériques. Mais j’ai eu beaucoup de surprises en réécoutant, car il y a beaucoup de choses dont je ne soupçonnais même pas l’existence.

Donc c’était un peu comme écouter un autre groupe ?
Je n’ai pas une approche très sentimentale. Quand on a créé les pièces musicales et que c’est fini, la chose vit d’elle-même.

Dans Can, il y a eu ces chanteurs mythiques, le premier américain, le second japonais, puis vous avez travaillé avec tous ces cinéastes de nationalités différentes (N.D.L.R. : Wim Wenders, Skolimowski, Samuel Fuller…). Toutes les nationalités et cultures étaient représentées. Est-ce que c’était délibéré de s’étendre bien au-delà des frontières de l’Allemagne ou cela s’est juste présenté comme ça ?
Les chanteurs sont arrivés comme ça, mais aussi parce que nous étions ouverts à cela.

Beaucoup d’artistes depuis de nombreuses années se disent influencés par le krautrock, mais était-ce vraiment un mouvement comme on a pu le dire ? Étiez-vous en contact avec Neu!, Faust, Kraftwerk et tous les autres artistes affiliés à cette scène ?
C’était moins une scène quand on pense à l’époque. Une des raisons c’est qu’entre les groupes il y avait une distance géographique. Il y en avait à Munich, à Berlin, à Hambourg, nous à Cologne. Il y avait une sorte de distance de sécurité de quatre cents kilomètres, alors on ne s’est pas beaucoup vu. Il n’y a jamais eu une scène métropolitaine comme à Londres ou à Paris. Mais à la fin des années soixante, nous nous sommes tous retrouvés à essayer de ne pas imiter les canons anglo-saxons. Dans ce sens là, c’était une sorte de mouvement. Mais nous ne nous sommes jamais sentis faire partie d’un mouvement.

Quelle était la réaction du public académique quand vous avez fait vos premiers concerts avec Malcolm ?
C’était très différent. On n’a pas beaucoup joué aux débuts dans les milieux académiques. Mais il y avait des gens qui étaient vraiment fascinés, et d’autres pensaient que j’étais devenu complètement fou. Peut-être qu’ils avaient raison ! Et je le suis toujours.

Quand on ré-entend certains des titres avec Malcolm Mooney, comme « Waiting for the Streetcar » et « When Darkness comes », on se dit qu’ils auraient pu être des classiques de Can à l’époque.
Oui, si on avait décidé de les mettre sur un disque ou s’ils s’étaient intégrés à un de nos albums. Cela reste de côté dans les archives et quarante ans plus tard, ça sort et c’est bon.

Est-ce que vous pensez que la révolte politique de 1968 a eu aussi son influence dans la création de Can ?
Le fait que j’aie abandonné une carrière assez prometteuse de chef d’orchestre et de pianiste, c’était en soi quelque chose très lié à l’esprit de 1968. Fonder un groupe sans aucune hiérarchie, où les membres sont tous des auteurs, c’est aussi grâce à ce moment historique. Une présence d’esprit pour le moment actuel, c’est pour cela que notre musique est restée.

Dans ces trois CDs, il y a moins de morceaux de la période après Suzuki. Pensez vous que sans la présence d’éléments vocaux forts, la musique de Can a perdu quelque chose ?
Non. On a même eu une période live avec les plus grands concerts et les plus acclamés après le départ de Suzuki. Je me souviens d’une tournée en France très réussie avec que nous quatre. Si ce n’est pas très présent dans les Lost Tapes, c’est parce qu’on a beaucoup enregistré en multi-pistes et c’était une autre façon de travailler en studio. C’est pour cela qu’il n’y a pas de bandes, c’est une raison technique.

Récemment tous les albums de Can ont été remastérisés, avec l’aide de Jonathan Podmore…
L’idée était de prendre le son originel des bandes, sans aucun effet pour faire mieux. C’est vraiment le son original, comme on voulait que ça sonne quand on a enregistré à l’époque. Mais dans les années quatre-vingt, on voulait faire mieux avec les premiers CDs. On est revenu au son originel, qui était déjà super.

Avec les réécoutes, y a-t-il un album ou certains morceaux dont vous êtes particulièrement fiers ?
Je suis content avec l’œuvre comme elle est. Seulement, un peu à la fin, les deux derniers albums, je les trouve un peu moins bien. Le morceau « Mushroom », tout le disque Tago Mago. C’est le plus vendu, le plus acclamé et c’est normal. Quand on a sorti l’édition anniversaire l’année dernière, il y a eu une réaction formidable de la presse partout dans le monde. « De qui ont peut dire après quarante ans qu’ils sont toujours avant-garde? » a dit un journal allemand. C’est vraiment le plus riche.

Sur quels projets vous travaillez en ce moment ?
J’ai toujours plus de projets dans ma tête que ce que je peux finir dans ma vie. Je pense que je vais faire de la musique jusqu’à ce que je tombe définitivement. Ce que je veux faire maintenant, quand je serai débarrassé de toute cette promotion, c’est écrire un morceau pour un orchestre symphonique. J’ai fait beaucoup de musiques de film et de musiques électroniques ces dernières années avec Jono. J’ai écrit une heure de ballet pour l’opéra de Düsseldorf il y a quelques temps. Je ne veux pas perdre cette tradition d’écriture. C’est le prochain projet.

 

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