Camerata Mediolanense – Interview bonus Obsküre Magazine #16

02 Août 13 Camerata Mediolanense – Interview bonus Obsküre Magazine #16

Suite de notre entretien avec Elena Previdi à l’occasion de la parution de leur imposant travail autour des poèmes de Pétrarque, Vertute, Honor, Bellezza. Découvrez ici même les passages restés inédits de l’entretien paru dans Obsküre Magazine #16 (juillet / août 2013).

Obsküre Magazine : Le travail lyrique a toujours été très important chez Camerata Mediolanense et pour cet album vous avez collaboré avec plusieurs chanteurs, en dehors des voix familières de Trevor et Daniela. Etait-ce important pour vous de vous focaliser plus que jamais sur la complexité des chants ?

Elena Previdi : Le Camerata d’aujourd’hui a changé. Le « cœur » est formé par moi même, 3vor, Marco et Manuel, alors que Daniela ne fait plus partie du groupe. Elle a collaboré aux enregistrements en tant que chanteuse principale, mais aux côtés de nombreuses autres voix. A l’avenir, nous pensons continuer ce travail avec plusieurs chanteurs solo. Au dernier WGT (Leipzig), nous étions avec certains d’entre eux… elles, plutôt : Luminiza qui, après de nombreuses années, est revenue avec nous, pour chanter « Canzone alla Vergine », une nouvelle chanson – pour laquelle elle a réalisé le premier vidéoclip officiel de CM ; Desiree Corapi, une très jeune fille à la voix très belle, très particulière ; et Carmen D’Onofrio, ancienne chanteuse d’ Argine, qui nous apporté toute son expérience, sa fantaisie et ses talents de chanteuse soprano. Un autre de mes amis, Giancarlo Vighi, pianiste et joueur de clavecin, nous a rejoints pour les derniers concerts, donc aussi pour le WGT, en tant que voix masculine pour les chœurs et aux claviers.

Même si vous êtes restés actifs dans les années deux mille et que vous avez pas mal tourné, vous n’avez pas sorti de nouvel album depuis Madrigali. Est-ce que le travail pour Vertute, Honor, Bellezza a été long? Quelles furent les différentes étapes dans la composition et la conception de l’album (plus exactement une trilogie)?

La longue période entre Madrigali et Vertute, Honor, Bellezza n’a pas été passée à se concentrer sur Vertute, mais a été dédiée à de nombreuses autres choses qui ne sont pas clairement définies. Je compose toute la musique de CM et des projets liés, mais j’ai été silencieuse pendant des années. Je me suis focalisée sur la recherche en histoire de la musique et j’ai terminé mon doctorat en musicologie. A un certain moment, il y a environ quatre ou cinq ans, j’ai commencé à travailler sur les mots de Pétrarque et l’idée d’un projet sur ce thème a vite pris forme.

C’est vrai qu’il s’agit d’une trilogie. En fait le projet a été conçu sous la forme d’abord d’un CD single (enregistré et publié en 2011: 99.altri.perfecti), un CD (Vertute, Honor, Bellezza, enregistré en 2011-2012, publié soit en digipack soit en format livre d’art), et pour finir un autre CD single. Celui là a pour titre Vergine Bella (enregistré en 2012-2013), et tout y est fait au piano avec les voix. Il ne se trouvera que dans l’édition limitée avec le livre d’art.

Au WGT nous avons joué tous les morceaux de ce CD single (et quelques titres de Vertute, Honor, Bellezza arrangés pour piano et voix). Pour la chanson « Canzone alla Vergine », nous avons projeté en avant première la vidéo que l’on trouve à présent sur YouTube et nous avons terminé par ce morceau.

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Pourquoi ce choix de collaborer avec le peintre Saturno Buttò?

A l’époque de Madrigali Saturno Buttò, qui estimait notre travail, nous a envoyé un catalogue de ses peintures. Nous avons beaucoup aimé, donc nous lui avons proposé de collaborer ensemble pour notre prochain album. Dix ans plus tard, nous lui avons présenté le projet sur Pétrarque. Durant ces années, nous sommes restés en contact, nous allions fréquemment à ses expositions. Moi même et Saturno nous avons travaillé ensemble, avons fait des conférences autour du cœur du projet, qui était complexe. Nous sommes aussi allés à son atelier, à Bibione, près de Venise. On peut le voir faire un cameo dans son atelier dans la vidéo de “Canzone alla Vergine”. Nous lui avons donné tous les morceaux pendant que nous les enregistrions, en versions pré-mixées, pour qu’il puisse être familier avec le contenu. A ce moment il a travaillé en toute liberté, en suivant ses propres idées, et en créant douze tableaux pour les douze chansons de Vertute, Honor, Bellezza, plus trois autre peintures pour assurer les couvertures de la trilogie (en fait sa toute première peinture a été la couverture du Cd Single 99.altri.perfecti, en 2011), plus une image finale pour les morceaux de Vergine Bella.

Parfois, quand il terminait une image, il la postait sur ses pages dans les réseaux sociaux et c’était amusant de voir la quantité de commentaires enthousiastes qu’il recevait de la part de ceux qui suivent son travail. Mais c’est vrai que son travail ne plaît pas à tout le monde : certains l’adorent, d’autres non. Sûrement que sa forte personnalité divise, mais c’est ce qui la rend attirante.

Quand Prophecy, le label avec lequel nous avons signé, nous a proposé de sortir un livre d’art en grand format avec Vertute, Honor, Bellezza, c’était parfait pour le travail de Saturno. Dans ce livre de 84 pages, qui a été édité par l’historien d’art Pedro Ortega, les seize images de Saturno peuvent s’apprécier pleinement.

Comment expliques-tu que beaucoup de groupes qui sont issus du mouvement gothique des années quatre-vingt se soient tournés vers des influences plus anciennes dans les années quatre-vingt-dix (Ataraxia, The Moon Lay Hidden Beneath a Cloud, Rosa Crux…),que ce soit le Moyen Âge ou la Renaissance, les chants en Latin, etc. Penses-tu que c’était une évolution logique ?

Une question vraiment intéressante! J’ai parlé exactement de ce sujet lors d’une conférence à Madrid il y a deux jours, pour le “II Congreso de Arte, Literatura y Cultura Gótica Urbana” de l’Université Autonome de Madrid, organisée par Pedro Ortega. Lors de la conférence, Pedro a parlé du travail qu’il a mené pour le livre Vertute, Honor, Bellezza ; il a aussi présenté au public espagnol la vidéo de « Canzone alla Vergine ». Pour en revenir à la question, mon sujet était « Quotations of Middle Ages in the music of the ‘Gothic’ movement. An analytical Survey ». Mon article sera publié dans le second numéro du magazine Herejia y Belleza et on pourra le lire en ligne aussi, sur le site web de « HyB » (http://www.herejiaybelleza.com/). Dans cet essai, je retrace les racines « ancestrales » de certains de ces groupes (il faut aussi citer Ordo Equitum Solis), et je fais des hypothèses sur les raisons de cet intérêt spécifique pour le Moyen Âge.

Il est aussi étonnant de voir que nombreux de ces groupes étaient menés par des femmes à la composition et la Femme est un des thèmes principaux de ce nouvel album. La femme est souvent vue dans les morceaux comme un ange sacré, une vierge mais, avec les peintures de Saturno Buttò, cette approche est confrontée à une vision plus hérétique. Comment avez-vous traité ce thème de l’humain et du divin dans la nature féminine ?

Cette observation est profondément vraie. Je suis d’autant plus consciente de cela que je suis une femme, comme tu peux le comprendre. Et comme c’est étrange qu’en vingt ans de CM, personne n’a fait attention à cela. Il est vrai que, durant toute cette période, je ne voulais pas me mettre en avant. Mais dans tous les cas, il était mentionné dans chaque disque que la musique et les paroles étaient les miennes. Peut-être que mon travail est trop éloigné du concept de « féminin », le concept du genre que beaucoup ont aujourd’hui. C’est en tout cas très intéressant.

Pour en revenir à Pétrarque, de mon point de vue il me parle comme il te parle, je veux dire comme un être humain à un autre être humain. Ensuite, il est vrai que Saturno Buttò a interprété notre travail avec une galerie de visages féminins, et cela est vraiment signifiant : il a choisi l’approche du « genre »! Son mélange particulier de sacré et de séculaire, d’humain et de divin, de beau et de laid, de sainteté et de damnation, font partie de sa poétique, et elles sont la raison principale pourquoi il y a maintenant longtemps, nous nous sommes intéressés à son art.

L’album peut être divisé en chansons avec une instrumentation classique (harpe, violoncelle, etc.), un peu comme sur Musica Reservata (des chansons comme « Vergine Bella » ou « Vago Augelletto »  en sont de bons exemples) mais il y a aussi des morceaux plus électroniques et rythmés. Est-ce que vos méthodes de composition ont beaucoup changé depuis vos débuts il y a vingt ans ou restent-elles les mêmes?

Elles ont beaucoup changé. Utiliser l’ordinateur nous permet de découvrir de nouvelles techniques et de nouvelles façons d’explorer la musique, et en particulier le son. Ces derniers temps j’ai aussi commencé à mixer les morceaux moi même : le premier mix que j’ai fait toute seule est récent, c’est “Canzone alla Vergine”. Sur ce titre, j’ai fait un travail radical sur les reverbs et les delays, et j’ai souvent doublé la voix de Luminiza. Un travail qu’il m’aurait été impossible de faire en studio.

C’est aussi vrai que la plupart des chansons de CM sont composées quand nous nous rencontrons et que nous jouons ensemble, et c’est là que je trouve en général la première idée en jouant sur mon piano ou mon clavecin.

Pour vous, est-ce que le sentiment de beauté est toujours lié à la douleur et la mort? Peut-être dans la façon de les sublimer?

C’est tout à fait ça. Tu comprends bien nos thèmes.

Pour finir, peut-on revenir sur « Dolci Ire ». C’est un morceau très puissant qui montre le groupe sous son meilleur jour. C’est même plus épique encore que vos travaux antérieurs. Pourrais-tu nous en révéler plus sur sa genèse?

Merci. Pourquoi pas? Je vais révéler comment le morceau est né. La version originelle est en fait une « chanson » composée au piano, un titre auquel il manquait un vrai intérêt musical. En fait au départ c’était un des milliers de morceaux que je fais qui, après quelques temps, je jette. Mais avant de m’en débarrasser, je me suis rendu compte que le début de la mélodie était parfait pour dire “Dolci ire, dolci sdegni”. Donc le morceau est devenu intéressant : j’ai commencé à en modifier la musique pour « habiller » le sonnet de Pétrarque, en pensant que ce texte merveilleux, qui possède en son cœur une séquence énigmatique de termes opposés (“dolci ire”: colères douces; “dolci sdegni”: doux dédains; “dolce mal”: douce douleur, ainsi de suite) pourrait être rendu par un contraste entre une mélodie douce et un rythme lourd et puissant. Pour finir, j’ai ajouté un chœur agressif de voix masculines, qui chantent ces « douces colères » pour que le contraste soit plus extrême. A ce moment j’ai travaillé avec 3vor, Marco et Manuel pour donner une vraie personnalité au morceau. C’est eux qui ont su apporter l’esprit qui en fait un pur morceau de Camerata Mediolanense. Nous travaillons ensemble pour choisir les rythmes, les sons et plein d’autres choses qui rendent le morceau définitif. Pour le chanter, la voix de Daniela était parfaite, en traduisant les « minauderies » et les jolies contradictions du texte avec son timbre de voix si singulier.

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