Bruit Qui Court : Interview

01 Jan 15 Bruit Qui Court : Interview

Un deuxième album tout en modulations. La technique s’est affirmé, le propos, toujours aussi radical, est désormais servi par une musique plus profonde, mutante, qui télescope les références et évite le sur-place. Le groupe est plus convainquant, plus entier dans des choix politiques et musicaux qui laissent à chacun prendre une place. Loin du punk hard-core ou de la chanson slam engagée que les textes laissent présager, la musique de Bruit Qui Court s’offre, chatoyante, dans des nuances épatantes.

Pour ce nouvel album, vous avez eu la volonté de vous transcender, musicalement parlant : qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-ce qui n’allait pas ?

Sandra : Ce n’est pas que quelque chose n’allait pas, mais quand on passe plus de dix ans dans un projet musical, il y a toujours le risque de rentrer dans une routine de fonctionnement. On avait envie de se redonner un second souffle, alors on s’est autorisé des explorations en dehors de nos cadres habituels.

Nico : Nous voulions repartir de zéro. Tout changer. Sortir de notre zone de confort. Et très vite, une fois le line up réduit à quatre, nous avons compris ce que nous voulions vraiment faire. Naturellement.

Vous avez déjà bien rodé le disque sur scène, il mêle habilement sursauts de rage, poésie sombre et passages mélancoliques. Comment vivez-vous cette répétition des titres ? Vous les habitez de plus en plus ou vous apprenez à prendre une distance artistique ? Vous êtes dans la catharsis ? Et le public, vous sentez la différence sur ces nouveaux titres ?

Sandra : Le tournant musical implique un changement scénique qui nécessite forcément une adaptation. Il a fallu s’approprier ces nouveaux morceaux, ces nouvelles ambiances, plus intimistes, plus introspectives je pense. Quand on est sur scène, il ne s’agit pas de prendre de la distance mais au contraire de vivre intensément notre musique pour faire passer nos émotions au public.

BruitQuiCourt-photoSebGarcia

Pourquoi est-ce Charlie Bauer que vous avez suivi ? Est-ce son parcours ? Sa mort récente ? Y avait-il, selon vous, nécessité de rendre hommage, de ne pas trahir une mémoire, une culture politique très alternative ?

Nico : J’ai lu Bauer il y a quelques années maintenant. Ses livres m’ont bouleversé. C’est une histoire, un engagement mais aussi une force poétique. Ses mots m’ont influencé pendant l’écriture de cet album et c’est assez naturellement, sans vraiment ni le choisir ou encore moins le forcer, que sa voix est apparue sur nos morceaux. Sa veuve, Andrée Bauer, a accepté que l’on prenne un texte de Charlie pour le mettre en musique. Charlie Bauer représente la radicalité politique ET poétique. Il remet les choses à leur place, frappe dur mais sans jamais forcer le trait.

En ce qui concerne les textes, comment se déroule l’écriture : est-ce que vous vous soumettez les ébauches, les idées ?

Nico : J’écris la plupart du temps en répétition, pendant les improvisations et les recherches de sons et de riffs. Je ne soumets pas d’ébauche, comme eux ne soumettent pas de riffs. Si ça marche on garde. Si ça ne marche pas, on ne garde pas. Tout simplement.

Le ciel de la pochette est fascinant, on ne sait s’il est pollué ou si c’est l’aube d’un nouveau matin sur la ville. Comment l’avez-vous choisie ?

Sandra : Le choix d’une pochette est toujours un défi : comment veut-on illustrer notre musique, quelle image de nous souhaite-t-on donner au public ? On a parcouru le travail de beaucoup de photographes et finalement on a eu un coup de cœur sur cette photo de Bruno Bordignon, qui déjà est très belle mais aussi suffisamment abstraite pour susciter les projections de chacun, au contraire de nos précédentes pochettes plus réalistes et politiquement orientées.

Nico : J’avais dans l’idée de faire un disque de pirate. Et cette photo est prise à Salé, au Maroc, bastion pirate au XVe siècle. Un petit clin d’œil.

constellations-trajectoires révolutionnaires du jeune 21e siècle

Avez-vous lu ou parcouru le livre Constellations – Trajectoires révolutionnaires du jeune 21e siècle ? Vous êtes entre ville et campagnes, quel regard portez-vous sur l’engagement politique ou le militantisme contemporain ?

Sandra : Pour moi, la notion d’engagement est à la fois très personnelle et en même temps comporte une dimension nécessairement collective. C’est à la fois comment chacun va mettre en actes ses convictions dans sa vie de tous les jours, sa profession, ses passions ; et comment cet investissement peut résonner dans le groupe, avec aujourd’hui des formes de mobilisations alternatives qui prennent peu à peu plus d’ampleur et qui sont à mon sens créatives et pleines d’espoir.

Nico : Je n’ai pas lu ce livre. J’ai un très grand respect pour les militants. Les vrais. Pas les encartés qui pensent militer en payant une cotisation. Ce qui se passe aujourd’hui à Sivens et ailleurs est questionnant. C’ est un engagement pur. Beau et nécessaire. Mais c’est également la preuve qu’il est interdit, aujourd’hui, en France, de se battre pour ses idées. Se battre pour ses idées, radicalement, c’est risquer les coups, la prison et la mort.

Avez-vous des dates à l’étranger ? Votre langue française sonne, j’imagine, même sans comprendre les paroles…

Nico : Nous espérons nous exporter avec ce disque. Un de mes rêves serait de jouer en Allemagne. Je te dirai comment ça s’est passé à notre retour !

Le travail de composition doit être assez long : j’ai l’impression qu’il y a une construction importante après coup, que la simple étape de faire tourner un riff en studio s’accompagne d’un gros travail de rééquilibrage des parties, je me trompe ou pas ? Qui dirige ce travail de modelage ?

Sandra : Cet album est paradoxalement le plus spontané qu’on ait réalisé. Le travail avec une nouvelle configuration (pas de guitare, mais clavier et samples en plus) nous a permis à chacun d’être très libre dans nos propositions de riffs ou de parties et de nous autoriser plein de choses nouvelles. Et tout ça s’est équilibré avec la magie de l’instant… et du travail !

Nico : Cet album a été composé et enregistré en quatre / cinq mois. Tout a été facile avec ce disque. Une fois que nous avions compris ce nous voulions faire…

Bruit Qui Court s/t (Autoproduction / Mathpromo), chronique sur notre site.

Photo du groupe par Seb Garcia.

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