Brek Zarith : playlist Obsküre Mag #6 (interview)

14 Nov 11 Brek Zarith : playlist Obsküre Mag #6 (interview)

Brek Zarith est notre (énigmatique) découverte du bimestre novembre-décembre 2011.

Du 14 novembre 2011 à début janvier 2012, nous diffusons sur www.obskuremag.net des extraits de son nouvel et second album Incursore, plus deux titres d’un EP exclusif composé en exclusivité pour Obsküre Magazine, Penumbra.
Entretien avec un faiseur d’ambiances donc, répondant au nom d’Eric Smit et qui offre à tous nos futurs abonnés la possibilité de recevoir leur copie d’Incursore, sous condition d’abonnement. Rendez-vous pour cela page 98 d’Obsküre Magazine #6 (novembre / décembre 2011), en kiosques depuis le samedi 5 septembre.

Ta musique relève plus d’un aplat que d’un scénario rigide, raideur propre aux musiques pop et rock. Sens-tu ta musique relever d’une « filiation » ?
Eric Smit :
Adolescent, j’ai commencé à faire de la musique au sein d’une formation rock. J’y jouais de la basse et parfois de la guitare, mais cela m’a vite ennuyé… Le formatage rock m’étouffait. Ce langage musical ne me permettait pas d’être créatif. Je voulais explorer d’autres horizons, nettement plus abstraits et oniriques, plonger dans des sensations plus diffuses, me perdre dans des labyrinthes sonores. Je ne voulais même plus faire de différence entre une intro, un couplet, un refrain, ni savoir si j’étais en do majeur ou si mineur. Je souhaitais faire de l’art sonore pur, à la manière des pionniers de la musique ambient et électronique, tels que Klaus Schulze ou Manuel Göttsching. Brek Zarith est né de cette envie…
J’ai également toujours été fasciné par les improvisations dantesques de Giacinto Scelsi, György Ligeti et de Krysztof Penderecki. Le Rêve de Jacob de Penderecki, que tout le monde connaît indirectement pour l’avoir entendu dans Shining de Kubrick, est une œuvre hallucinante. Elle me donne des frissons à chaque fois que je l’entends. Et « Uaxuctum » de Giacinto Scelsi est une des compositions les plus hantées que j’ai entendues, à la fois envoûtante et effrayante. Ces compositeurs sont pour moi des modèles quasiment insurpassables… En comparaison, ce que je fais me semble puéril et anecdotique.
J’aimerais pouvoir me permettre de proposer ce genre d’improvisation, mais le contexte actuel ne s’y prête pas. Plus personne ne se donne le temps d’écouter un morceau de cinquante minutes de musique contemporaine. C’est seulement dans le cadre d’une performance scénique que je pourrais réussir à emmener des auditeurs dans ce genre de périple sonore. J’espère que ce sera possible un jour…
Mais si je devais mentionner une influence principale, ce serait les bandes sonores de John Carpenter, composées par lui même en collaboration avec Alan Howarth. La bande originale d’ Escape from New York est le premier disque que j’aie acheté, à mes treize ans. Cela m’a marqué à vie. C’était un véritable baptême musical. J’ai écouté ce disque des centaines de fois. Souvent, sans m’en rendre compte, je refabrique des lignes de basse de cette bande sonore.

Quelle évolution dans le processus de travail et dans le style vois-tu percer entre le premier et le second album de Brek Zarith ?

Le premier album de Brek Zarith, Koszalin, était un projet maudit. Sa conception a été beaucoup trop laborieuse. C’était un chantier ouvert pendant trois ans. Abandonné, puis recommencé. En 2009 je l’ai fini sans enthousiasme. Je ne l’ai même pas distribué. Incursore a été nettement mieux produit, dans de meilleurs conditions et de manière plus intense. J’ai travaillé dessus sans relâche, ce qui lui confère une plus grande cohérence, tant au niveau des thèmes que des sonorités.
Du point de vue du style, Koszalin était très froid, métallique et sombre. Incursore est nettement plus lumineux, langoureux et accessible. J’y ai même insufflé un peu de tendresse, avec des titres comme « Femina Ridens » » ou « Murena » ; ce que je me suis toujours refusé de faire auparavant, par pudeur.

Y a-t-il chez toi l’idée de contrôler et de t’affranchir des logiques de groupe à travers Brek Zarith ?
Brek Zarith est un projet solitaire par essence. Ce sont mes rêveries, mes fantasmes. Un univers dans lequel il ne peut y avoir de compromis. Je construis mes morceaux comme un peintre fait une toile, ou un auteur écrit un livre. La contribution d’autres personnes serait une contrainte dans ce cadre là… Comme chaque personne, je suis une machine à émotion – chargée de souvenirs, d’espoirs et de rêves. J’ai un monde intérieur fascinant à explorer, une imagination infinie à mettre en marche. J’ai encore des centaines de créations sonores à offrir avant de me lasser ou de nécessiter l’assistance d’un groupe…

Les installations sonores d’Incursore ont-elle occasionné un travail de patience où lorsque tu poses des structures musicales, tout se met-il en place assez rapidement ?
Les structures musicales et rythmiques ne viennent jamais en premier. Je dois d’abord planter le décor, créer un environnent sonore propice à faire naître des évènements musicaux. Dans un premier temps je travaille les matières. Je fabrique des sonorités avec toutes les sources à ma disposition. C’est ce travail de design sonore qui me demande le plus d’effort. Sur Incursore, j’ai passé six mois de préproduction, rien qu’à faire cela. Il m’a fallu par exemple des dizaines d’heures avant de trouver le son de basse que je désirais – pour qu’il soit profond et dense sans être flou, pour qu’il vibre et grésille sans être agressif.
Une fois que j’ai mes ingrédients, j’essaie de mettre en place un paysage sonore, un horizon dans lequel je vais pouvoir créer. C’est en général un long drone atonal avec énormément de modulation et d’effets. Cette texture quasi naturelle va stimuler mon imagination et me donner envie d’y ajouter d’autres éléments, d’y faire surgir des phénomènes. À partir de là se crée une dynamique, les couches se superposent et, progressivement, une trame se dessine. Je peux alors m’attaquer aux mélodies et aux percussions. Ce sont des personnages qui viendront évoluer dans mes territoires sonores. C’est pour moi un travail très visuel. J’imagine par exemple une phrase mélodique comme une créature qui apparaît, puis disparaît, s’entrelace avec une autre, se fond dans le décors, se multiplie… J’essaye toujours d’éviter les mélodies avec une charge émotionnelle trop forte, de ne jamais succomber à des élans trop héroïques ou mélodramatiques. Ce genre d’excès brise le rêve et bloque l’imaginaire de l’auditeur. Ils saturent le morceau de pathos et le rendre trop démonstratif et prévisible.
La structure du morceau en lui même ne m’intéresse pas beaucoup. L’important est de voyager. La destination et l’ordre des étapes n’ont pas beaucoup d’importance. J’évite d’ailleurs les conclusions musicales trop nettes à l’échelle d’un mouvement ou du morceau lui même. Je veux prendre les auditeurs par la main, mais les laisser partir ensuite… ne rien interrompre brutalement, suspendre les émotions plutôt que de les « achever »…

Ce second album se remarque pour ses inflexions douces et en clair obscur, le côté ondulatoire de ses épaisseurs. De quelle manière abordes-tu l’écriture et la programmation ?
L’ondulation et la ritournelle sont très importantes pour moi. Ce sont des structures sonores qui stimulent la méditation. C’est la raison pour laquelle j’use et j’abuse des échos, des arpèges, des modulations et de toutes sortes de structures cycliques.
Je ne fais aucune écriture au préalable. J’ai une vague idée de l’atmosphère que je souhaite créer, mais ma démarche est expérimentale. J’agis plus comme un chimiste qui fait des dizaines de tests avant de trouver la formule miracle que comme un compositeur qui a toute sa symphonie déjà préconçue dans sa tête. Chaque morceau est transformé, décomposé, reconstruit, encore et encore jusqu’à ce que j’arrive à quelque chose de pertinent.
Je joue essentiellement au clavier, sur toutes sortes de synthétiseurs. Je passe au séquenceur lorsque je souhaite élaborer des mécanismes plus rigides. Mes morceaux comportent aussi énormément de textures sonores faites maison : ma voix que je filtre et transforme en orgue dissonant, des plaques métalliques que j’utilise comme percussion ou encore le son de ma douche ralenti et filtré… J’adore cet aspect expérimental de la production…

Certains éléments musicaux t’ont amené à faire appel à des tiers, notamment concernant les percussions. Brek Zarith est-il un projet ayant vocation à s’ouvrir ou, dans ton esprit, ces apports ne restent-ils qu’exceptionnels ?
La participation de Francesco était anecdotique. C’est un projet personnel et cela le restera. Mais je serai, bien entendu, enchanté de collaborer avec d’autres personnes pour des projets différents…

Dans quel cadre s’inscrit selon toi la création de visuels pour Brek Zarith et dans quelle mesure as-tu collaboré avec Jascha Hoste pour la confection de la couverture d’Incursore ?

Jascha Hoste est un photographe fascinant. Je suis très content qu’il ait accepté que j’utilise ses travaux. Il se spécialise dans la photographie d’espaces abandonnés : des usines, des gares, des écoles, des hôpitaux… Des lieux hors du temps où la nature reprend ses marques : le ciment se fracture, les dalles craquent, les métaux rouillent, les peintures s’estompent, les fenêtres se brisent, tout se couvre de poussière,… Ce sont des endroits paisibles, libérés de l’agitation des hommes.
La photo utilisée pour la couverture est l’escalier d’un château quelque part en Belgique. Qui y vivait ? Qui montait ces marches ? Que s’est-il passé dans cet endroit ? Je n’en sais rien. Tout a disparu, tout s’est effacé. Les premiers habitants ne sont même plus de ce monde. Il n’y a maintenant plus que le silence. Je trouve cela très poétique…
L’architecture de cet endroit à un côté solennel, presque religieux. C’est pour moi une manière d’inviter l’auditeur à un recueillement, à suspendre le temps. J’ai retravaillé cette photo pour lui donner plus de profondeur et un aspect fantasmagorique. J’ai ajouté de nouveaux éléments architecturaux, enlevé d’autres… En observant attentivement cette image, vous remarquerez que c’est un espace impossible. Les perspectives sont tordues, l’angle de la lumière se courbe… on a quitté le réel… on est déjà dans un ailleurs.
Avec ma musique je souhaite générer le même type de sensations : créer des structures sonores qui gardent un mystère, qui invitent l’auditeur à la rêverie et l’exploration.

Souhaitais-tu développer une symbolique particulière à travers le côté décrépi de l’édifice exposé en couverture ?

Je ne cherche qu’à mettre en place une atmosphère, il n’y a aucune symbolique derrière cette image. Ma musique ne veut d’ailleurs rien dire non plus. C’’est la raison pour laquelle la plupart des titres sont des noms inventés de toutes pièces. Contrairement à d’autres artistes, je n’ai aucun message à transmettre. Mes morceaux sont comme des rêves, sans aucune autre signification que celle que l’auditeur veut leur donner…

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