Brame – découverte des visuels de Vilgato

01 Sep 13 Brame – découverte des visuels de Vilgato

Le disque de Brame, groupe noise blues entre acoustique et rage électrique, est chroniqué dans notre numéro 17. Toutefois, les peintures de la pochette assemblée à la main de ce joli CD ont attiré notre attention sur le travail pictural de son auteur, Vilgato. En quelques réponses, un autre univers s’ouvre, complément indissociable aux sons bruts de Brame.

Sylvaïn Nicolino pour Obsküre Magazine : Le disque de Brame est assemblé à la main, peux-tu nous en dire plus sur ce choix ?

J’ai eu l’occasion de réaliser des pochettes de disques imprimées en offset (et l’envie vient de très loin, du début des années 90, du choc devant les pochettes de Vaughan Oliver pour 4AD). Pour ce deuxième Brame, sans label et faisant peu de concerts, on ne pouvait se permettre qu’un petit tirage… sans aucune envie de lâcher sur l’esthétique. Le but était de produire avec des coûts réduits pour vendre aussi peu cher que possible. Assembler à la main n’était pas une fin en soi mais plutôt un moyen (d’avoir un disque un peu singulier, et une surface d’image importante). Mais ça rentre tout à fait dans la logique « bricolo », amateur et un peu autiste du groupe.

Beaucoup de petites sorties sont des objets très travaillés et certaines m’ont marqué (entre autres, Au froid qui fait rougir de Radikal Satan ou les albums de l’Italien Above the Tree… ).

À la base, le projet était une sérigraphie sur carton. Entre-temps, je suis tombé dans la peinture à l’huile. Il fallait une technique d’impression qui rende un peu justice aux images originales. En ce qui concerne le papier, mon imprimeur d’affiche avait ce papier épais. Les premiers essais étaient assez convaincants, il ne restait qu’à trouver un système d’accrochage pour le disque… La pochette intérieure noire est peut être un rejeton des albums de chez Constellation.

Les teintes utilisés (café, jaune poisseux, rouge altéré, blanc cassé) et les techniques (crayonné, peinture, collage) apportent aussi une certaine rudesse aux matières. Dans quel état es-tu lorsque tu travailles ces éléments ?

Je travaille en journée, plutôt détendu. Cela fait longtemps que je ne cherche plus à atteindre des états-limites pour faire des expériences artistiques. J’essaie de réfléchir le moins possible pour me plonger au maximum dans la pratique (en écoutant la radio… des documentaires sur France Culture, principalement).

Quand il s’agit de dessiner, de peindre ou de travailler des textures, les idées macèrent déjà depuis longtemps ; elles arrivent au hasard du quotidien… je griffonne beaucoup de petits essais, qui se développent.

De même pour les assemblage informatiques finaux… c’est un processus long (parfois très long). Mais les choses sont déjà là, il s’agit de les pétrir.

Tu écoutes la radio en travaillant, mais ce travail iconographique est-il un prolongement de la musique ou un accompagnement ? Vient-il avant, pendant ou après les premières répétitions ?

La musique et les images se construisent en parallèle. Nos répétitions sont espacées (José habite Toulouse, moi, Bordeaux), nous bricolons chacun de notre côté. Les images et les textes, ainsi les noms des morceaux, partagent les mêmes thématiques, la même orientation générale, les mêmes fondations.

Comme je suis plutôt du genre obsessionnel, ça crée une certaine unité (ou une certaine monotonie, suivant l’angle que l’on adopte). Je ne cherche pas à faire coller exactement musique et images, ni à illustrer nos morceaux. Le travail sur la pochette du dernier album a commencé avant que soit fixé le contenu musical. D’ailleurs, je la trouve un peu trop explicite, je préfèrerais parfois quelque chose de plus évasif. Mais Brame reste ancré dans un certain premier degré.

La BD contemporaine affectionne désormais ces styles plus graphiques et artisanaux, as-tu des lectures dans ce domaine ?

Vaste question… Je m’intéresse beaucoup à la BD, contemporaine ou plus ancienne. C’est en m’y plongeant que j’ai eu envie de revenir au dessin et à la peinture (après une période de photos et de vidéo). En essayant de faire court, et limitant la liste aux auteurs les plus ‘graphiques’… De Crécy, Baudouin, Blutch, Gippi, et Blain ont été déterminants avec les vibrations de leurs traits. Ainsi que Breccia et Emmanuel Guibert pour le travail sur les textures. Et c’est Turquoise d’Olivier Bramanti qui a, entre autre chose, déclenché l’envie de peinture à l’huile…

Et en littérature jeunesse ? Il y a une grande fraîcheur dans les livres pour enfants, non ?

Certains albums jeunesse sont d’une audace et d’une créativité incroyable. Les contraintes narratives y sont peut être plus lâches et le manque de visibilité et de reconnaissance, même s’il est vraiment scandaleux, préserve peut-être des domaines de liberté. Pour faire court là aussi, Anne Herbauts et Béatrice Alemagna m’ont profondément marqué. Jo Singe Garçon est un bouquin incroyable.

Quelle est ta formation du côté visuels ?

Je pense que l’on se forme tout les jours, au gré des expériences… Quelques étapes marquantes : un mur dans ma chambre d’enfant sur lequel je pouvais faire ce que je voulais (écrire, dessiner, graver), des cours d’Arts Plastiques au lycée (un véritable trou d’air), l’école d’Architecture (dont j’ai surtout retenu le labo photo). Par la suite, je suis passé par la fac d’Arts Plastiques. Je n’ai jamais reçu de formation directement liée au graphisme ou au design visuel. J’ai appris sur le tas, en faisant des affiches et des flyers pour des groupes d’amis, en collaborant avec des fanzines puis des labels (le label électronica Angström Records, essentiellement).

Plus récemment, ma compagne m’a poussé à m’intéresser à certains peintres du XIX° (Eugène Carrière, entre autres)… Et mes enfants me font entrevoir d’autres façons d’aborder tout ça…

Et sur le plan des lettrages, entre l’inscription manuelle et la police qui imite une machine à écrire, comment se font tes choix ?

La typographie est un vrai casse-tête… Les typographies informatiques m’ont intéressé autant qu’elles m’ont posé problème… Le logo très brut de Brame était un choix plein et entier (les ciseaux, les entailles, le manque d’aisance dans la coupe, le papier noir… ) mais beaucoup de choix se font « faute de mieux ». Après épuisement des alternatives possibles. J’essaie beaucoup de typo informatiques, mais cela me convient rarement. Reste la main. Et les stylos. Et c’est dans l’esprit de la musique.

Pour les textes « techniques » ou les remerciements, la quantité est trop importante, ça passe moins bien en manuscrit. L’imitation de la machine à écrire s’est imposée. Même si je ne suis pas fan, c’était la seule chose qui tenait à peu près au papier. Les autres se faisaient absorber. Cette police est très connotée noise 90’s. Voire même « pochette de groupe de rock français frelaté ». Mais notre musique l’est tout autant.

L’importance des visuels est évidente pour Brame, que ce soit le site, les flyers ou les affiches. As-tu des retours sur cet aspect de votre univers ?

Oui, on a des retours positifs sur les pochettes des disques. C’est motivant et assez étonnant, d’ailleurs, vu que je n’en suis pas très content (surtout du dernier !). Je garde en mémoire une chronique de Tenaille où le critique taillait la musique en pièce mais était plein de compliments pour le visuel.

brame-affiche

Les autres groupes qui en bénéficient (sur les affiches de concerts) doivent être heureux, non ?

… Ça arrive, en effet. Certains le manifestent, d’autres me demandent des tirages… Mais la plupart ne me font pas part de leurs impressions.

Je ne m’en formalise pas, ça ne me gêne pas pour continuer à travailler. Je ne cherche pas à interpréter non plus (étant donné mes tendances avérées à la paranoïa, mieux vaut ne pas essayer). Pour une pochette, une vraie relation se développe, un échange long. Pour des affiches, c’est rarement le cas, le contexte est tout à fait différent.

Et, justement, vous avez des grands tirages pour les affiches ? En vendez-vous en merchandising ? Des projets de T-shirts ou autres accessoires ?

Les affiches sont tirées en A3, il s’agit d’impression laser sur du papier épais. J’en tire assez peu pour donner à ceux qui m’en demandent et pour afficher dans les lieux adaptés à ce genre de promo (malheureusement, l’affichage à la colle sur les murs des villes est de moins en moins tolérés. Et les espaces dédiés sont occupés par les professionnels).

Les tirages ne sont pas à la vente, mais c’est envisageable. Ils reviennent peu cher, et j’ai du mal à les associer à l’idée de vente. Je reste assez attaché à l’affiche photocopié DIY, en tant qu’ objet éphémère, en circulation…

Pour le merchandising, j’ai depuis longtemps le projet de vendre quelques harmonicas bien cheap estampillés Brame. Mais nous faisons peu de concerts et avons déjà fort à faire pour assurer le minimum.

Quelles limites donnez-vous à la dimension visuelle du groupe ? Avez-vous des projections sur scène ? Portez-vous une attention importante à vos vêtements ?

Avant de commencer à faire des lives, on pensait jouer masqués… mais c’était excessif.

Nos instruments (et notre grand âge) nous contraignent à jouer assis, le dispositif s’est donc révélé très sobre, très blues. On amène notre éclairage minimal, une vieille lampe de chantier.

En revanche, on travaille en ce moment sur un ciné-concert : nous avons été invités par le Festival Extrême Cinéma (à la Cinémathèque de Toulouse) pour son ouverture. Nous allons jouer sur Le Manoir de la Peur, un film français d’Alfred Machin réalisé en 1924, aux ambiances expressionnistes, sur une intrigue rurale qui flirte autant avec le fantastique qu’avec le réalisme social.

Et les graffitis sur les murs avec le nom du groupe, quelle importance ça prend ?

… ça évoque autant les graffitis que les enseignes peintes sur des entrepôts désaffectés et squattés… Je fais beaucoup de photos de bâtiments et de paysages, j’ai un peu tâté du graffiti, ces photomontages sont arrivés un peu par hasard en bricolant sur l’ordinateur… mais je ne saurais pas trop expliquer ni justifier… Je suis assez travaillé par les maisons, il y a sûrement des explications psychanalytiques…

brame-graffiti

Ce nom, Brame, qu’évoque-t-il ? Pourquoi le cri du cerf ?

Le nom du groupe est arrivé très vite, peu après que José m’ait invité à jouer avec lui. Il y avait une tête de chevreuil empaillé sur mon bureau (j’étais en train de travailler sur la pochette du second album de Guimo, Les Bois dormants)… Et le projet n’était pas de faire une musique douce ni festive ni très finaude… Il y a un brin de clichés folkloriques Noise Redneck (… comme dans Mule, au hasard) voire Métol (les tatouages de Steve von Till de Neurosis, genre) adapté à la sauce française En clair, un côté Histoire Naturelle (l’émission de télévision qui était diffusée tard la nuit). J’ai un faible pour les noms de groupe comme Goudron ou Chiens.

Le brame est quelque chose d’assez fascinant. À la limite du repoussant… mais chargé en intensité. La dimension animale, primitive, violente était la première motivation. Même si en commençant, on ne pensait pas aller chercher aussi loin dans l’archaïsme… Le nom s’est révélé de plus en plus « programmatique ». Le brame est forestier, isolé, le plus souvent crépusculaire ou nocturne.

Dans ce cri, il y a aussi un rapport à la masculinité. Ce n’était pas clairement une piste de travail mais c’est devenu, de manière certes très allusive et larvée, un questionnement très présent dans les textes et le chant.

Un peu plus loin des cerfs, Bramer, dans le parler du Sud Ouest, c’est pleurer ou pleurnicher. J’aime beaucoup cet usage.

Et José s’est aperçu que c’était un terme technique pour désigner des masses d’acier. Ce qui nous convient tout à fait.

Tu mentionnes le sud-ouest, en quoi votre inscription dans cette région a-t-elle nourri cet imaginaire iconographique (animaux, granges, architecture de la maison en couverture de la nuit, les charrues… ?

La lumière de l’été, écrasante et un peu mélancolique, la poussière des chemins, les sillons sur les coteaux, la terre qui colle, les nuages lourds de l’automne, les fusils accrochés aux râteliers, les charrues et les motoculteurs qui dorment dans la fraîcheur des hangars, l’odeur des fruits qui pourrissent sur le sol, les outils qui rouillent au soleil, le sang séché sur la porte où on a écorché le lapin… ce sont des images marquantes, surtout quand elles imprègnent l’enfance. J’en ai passé une partie dans une petite ferme, avec des murs en torchis, chez un grand-père dont la forge marchait de temps à autre. Avec le temps, la sensation s’est développée d’un monde en train de disparaître (ou, dans mon cas, de s’éloigner). Mais sans nostalgie aucune (ce n’est pas la « Carte Postale » de Francis Cabrel), les mentalités qui accompagnent ces paysages n’étant pas toutes spécialement enviables.

Au-delà des impressions, il y a des questions, difficiles à explorer, et même à formuler, sur des choses personnelles, familiales et peut être plus universelles…

http://vilgato.blogspot.com

http://www.brame.it/news/index.htm

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