Boyd Rice

10 Nov 11 Boyd Rice

Suite de notre entretien avec Boyd Rice lors de sa venue à Paris en septembre dernier. Ce qui n’est pas dans le magazine est ici, et inversement !

ObsküreMag : Hier, nous avons vu Dementia, film des années 50 dont l’Etrange Festival t’a demandé de faire la musique, ce qui me frappe c’est que tes parents t’ont amené très jeunes voir des films très étranges. Peux-tu m’en dire un peu plus sur ta relation à Dementia, le fait que tu as rencontré l’actrice des années plus tard, et puis hier te retrouver à faire la bande son de ce film qui t’a marqué. Et tes parents devaient être particuliers pour t’amener voir Mondo Cane à 5 ans ? 

Boyd Rice : La maison où nous vivions était à un demi pâté de maisons du seul cinéma qu’il y avait à Lemon Grove, en Californie. Nous y allions à peu près une fois par semaine. Nous nous fichions de ce qui était programmé. Une semaine il y avait Girls! Girls! Girls! avec Elvis Presley. Le semaine d’après, c’était Le Voleur de Bagdad, et la semaine suivante c’était Mondo Cane. Je l’ai vu en 1963, j’allais encore à la crèche. Les gens aujourd’hui diraient que c’est de la maltraitance sur enfants, mais j’ai adoré et je crois que ça a posé des bases pour le reste de ma vie. J’ai vu ce film et je me suis dit qu’il y avait des choses très belles dedans mais aussi des choses horribles et barbares. il a guidé mon opinion quant aux être humains et ce dont ils sont capables. Je me suis dit que je n’allais plus regarder les êtres humains de la même manière. C’était beau mais il y avait cette barbarie à l’intérieur. Je sais que dans certains cinémas ils donnaient des pilules pour le mal de mer, afin de ne pas vomir. Ce film est si dérangeant, vous allez avoir besoin d’avoir des médicaments contre la nausée.

Quand tu as découvert Dementia, tu avais 15 ans.

A cette époque, j’étais avide des mouvements européens artistiques comme Dada, le Surréalisme, Salvador Dali. Il y avait une séance de Midnight Movie, avec Le chien andalou de Dali et Buñuel. J’en avais entendu parler et je voulais vraiment le voir. C’était la séance de minuit et ils proposaient trois films, Dementia de John Parker et Carnival of Souls de Herk Harvey étaient les deux autres. J’ai supplié mon père. Je lui ai dit, il faut que je vois ce film de Salvador Dali, et ce n’était pas à côté de là où nous habitions. Et pour je ne sais quelle raison, il m’a amené en voiture jusqu’au cinéma et il est venu me chercher vers 4 heures du matin. Avoir la permission jusqu’à 4h du matin quand tu as 15 ans, ce n’est pas une mince affaire. Je n’avais aucune idée de ce à quoi ressemblait Dementia et Carnival of Souls. De ma vie, c’est la meilleure séance de triple feature que j’ai vu. Ces films ont eu un impact psychique total.

Et presque 30 ans plus tard…

40 ! Presque jour pour jour.

On te demande d’en faire la BO, comment as-tu réagi ?

J’ai sauté de joie. Je n’y croyais pas. Mais des événements comme celui là m’arrivent en permanence. A ce stade de ma vie, cela ne me surprend plus. Etre à Paris et faire la bande son de Dementia c’est comme un rêve qui devient réalité. Le gamin de 15 ans qui se disait c’est le film le plus bizarre que j’ai vu de ma vie, et rien ne surpassera ça. Ce gamin n’aurait jamais imaginé 40 ans plus tard en faire la musique.

Tu as donc utilisé des boucles, des sons à la NON tirés de tes travaux les plus ambiants et tu as créé des instruments avec Dwid Hellion, que certains connaissent par le groupe hardcore Integrity. Comment vous êtes-vous rencontrés ?

C’était il y a longtemps. Dwid publiait un magazine à l’époque. Sa femme m’a interviewé pour ce magazine, Blood Book. Il m’a invité à Cleveland, j’ai fait un concert là bas, j’y suis resté, on adore boire, et les liens se sont tissés comme dans une famille.

D’où sont venues les idées pour ces instruments bizarres comme la guitare en boites à cigares.

Ça vient de Dwid. Il avait aussi cet instrument de musique de film. Je n’avais rien vu de pareil. Quand il l’a joué et que j’ai entendu, je me suis dit Jean Cocteau en joue dans Le Testament d’Orphée. Je connais ce son mais je n’avais jamais vu l’instrument. Jusqu’à hier soir, il ne savait pas le nom de cet instrument.

Dwid Hellion : Un ami m’a glissé un message secret sous la porte et il m’a dit le nom.

Boyd : Une fille est venue me voir alors que je faisais la dédicace, et elle m’a dit : « Vous ne savez pas comment s’appelle cet instrument ? » J’ai dit « Non ». Et elle m’a dit qu’elle en avait joué, ça s’appelle le waterphone. Maintenant Dwid connaît le nom. [NDLR: Pour une démonstration, vous pouvez voir ici : http://www.youtube.com/watch?v=hFyv6t3OS3c et là pour les détails : http://fr.wikipedia.org/wiki/Waterphone]

Dwid : Je ne comprends pas car il n’y a ni d’eau ni de téléphone.

Boyd : Normalement il y a de l’eau dans le tube.

En juillet, j’ai rencontré Chris & Cosey, avec qui tu as collaboré dans les années 80. Comme toi, ils étaient très intéressés par l’easy listening, la musique exotica. Ils m’ont dit qu’en fait leurs parents écoutaient ce genre de musique à la maison, Martin Denny et tout ça. Je voulais savoir pourquoi des artistes industriels comme toi ou eux se sont intéressés à ce genre de musique, ça m’intrigue.

Je m’y intéressais parce que mon père était ami avec beaucoup de motards hors la loi, comme les Hell’s Angels. Quand j’avais 13 ans, un gars m’a fait écouter l’exotica de Martin Denny au casque, et il m’a dit : « C’est la meilleure musique du monde ». J’ai écouté toute une face, j’ai trouvé que c’était super. J’ai enlevé le casque, et le gars m’a dit : « T’as fini avec cette face, il faut que tu écoutes l’autre ». Nous voyions ces disques dans tous les petites boutiques au profit d’oeuvres charitables, et nous nous moquions en disant : « hey tu devrais prendre celui là ! » Et tout d’un coup, nous nous les sommes procurer. J’ai commencé à écouter ces musiques vers 1972. Ce que je sais sur tout ce cercle avec Chris & Cosey, Gen et Sleazy, c’est qu’ils ont été initiés à Martin Denny par un gars dont j’ai oublié le nom. C’était un ami à eux à LA. Quand Gen a découvert que j’aimais Martin Denny, je lui ai dit que je venais faire une tournée et il m’a demandé si je pouvais leur ramener d’autres albums de Martin Denny, et j’en avais des tonnes. Il m’a demandé si j’avais des copies de Primitiva et quand je lui ai dit Oui, il avait carrément un orgasme au téléphone. Il n’y croyait pas. Quand il m’a demandé s’il me restait des exemplaires d’Afro-Desia, je lui ai dit Oui. Et il m’a dit tout ce que tu as en trop, prends les, car il y a des exemplaires que j’ai mais que Sleazy n’a pas. Il a carrément envoyé un taxi pour qu’il prenne cette boîte de disques. Ils les voulaient pour la nuit même.

J’ai vu que tu avais aussi collaboré à un projet qui se nomme Bordel Militaire qui est apparemment un mix d’indus et d’exotica.

Ce que j’en ai entendu est très bon. Je ne sais pas ce qui est advenu au morceau que je leur ai envoyé. C’est peut-être déjà sorti, mais si ça l’est, ils m’auraient envoyé une copie. Ce sont des personnes très consciencieuses. Ce que j’ai fait pour eux, c’est une sorte de musique exotique et je lis une recette de cocktail.

Tous les albums que tu as fait sous le nom de NON sont devenus légendaires à présent, mais fais-tu vraiment une différence quand tu utilises NON ou Boyd Rice ?

Quand c’est écrit « Boyd Rice », c’est plus du spoken word et ce ne sera pas extrêmement bruyant. Pour Mute, je fais les albums de NON, qui sont plus ou moins noise.

Et au début NON était une sorte de groupe, on voit un certain Robert Turman sur le DVD du documentaire Iconoclast

Il n’est resté qu’un an environ. Il n’était pas vraiment dans le noise. Au départ, nous avions un groupe, nous étions trois, avec Steve Hitchcock, qui maintenant se fait nommer Ferrara Brain Pan, il est dans Iconoclast aussi. Au moment où Robert est arrivé, nous n’étions pas d’accord sur la direction à prendre. Je voulais faire du bruit pur, et Steve jouait du saxophone. Quand tu veux faire du bruit et qu’il y a quelqu’un qui amène son saxophone sur chaque morceau, ça sonne comme un groupe avec un saxophone. Ça ne marchait pas. Eux voulaient faire un groupe punk. Steve est parti, puis j’ai fait du noise pur avec Robert, mais il n’était pas dans ce délire non plus. Il disait qu’il allait partir et c’est ce qu’il a fait. Il a dû rester dans le groupe peut-être 10 minutes !

Quelques mots sur l’Eglise de Satan, tu as décidé de la dissoudre. Pourquoi ce choix de l’enterrer définitivement ?

De son vivant, Anton LaVey m’a souvent demandé de prendre sa relève après sa mort. Mais je ne voulais pas devenir le leader de L’Eglise de Satan. Il pensait que j’étais la seule personne qui pouvait le faire, et avec le recul, il avait sûrement raison. Je n’ai jamais voulu être à la tête d’une organisation. Mais comme il m’a choisi pour le faire, j’avais le droit de dire ce que je n’aimais pas. Ce que je dis, c’est que j’ai plus d’autorité que ces gens qui se disent qu’ils détiennent le leadership de L’Eglise de Satan. C’est du non sens. Il y a des gens qui disent, oh Boyd est un plaisantin, il nous fait une farce. Mais Non ce n’était pas une blague, je déteste toutes ces foutaises et les gens qui parlent au nom d’Anton LaVey et qui ne sont pas qualifiés pour le faire. Il était pour les actions, faire des choses dans le monde réel, et ces gens n’ont rien fait du tout.

J’ai interviewé Zeena, sa fille, et elle a un rejet très fort de sa famille car elle s’est sentie manipulée.

Je lui ai montré le film Night Tide. Tu l’a vu ? Dennis Hopper y joue un marin et il tombe amoureux d’une femme qui prétend être une sirène. C’est un classique. Elle m’avait dit qu’elle l’avait vu, et que c’était son film préféré, mais ce n’était pas vrai. Elle disait ça parce que c’était un de mes films préférés. Je lui ai donc montré et à la fin, la femme qui pense qu’elle est une sirène n’est pas une sirène mais elle a subi un lavage du cerveau par les vieux marins qui l’ont recueillie quand elle était orpheline. A la fin du film, Zeena a fait littéralement une dépression nerveuse et elle a dit : « Oh mon Dieu cette fille a subi un lavage de cerveau. C’est ce qu’a fait mon père avec moi. Il m’a dit que j’étais une sorcière satanique, mais je ne suis pas une sorcière. je n’ai aucun pouvoir, aucun contrôle sur le monde qui m’entoure! ». C’était exactement comme ça. Et je pense qu’elle n’a plus jamais été la même après ça. Je lui ai juste montré un innocent petit film. C’était une situation très flippante.

Donc tu as peut-être une cause dans son comportement actuel !

Peut-être, je n’espère pas. Je suis sorti avec elle durant un certain nombre d’années. Anton s’attendait à ce que l’on finisse en couple tous les deux. Mais au moment où je suis allé passer une semaine avec elle à Hollywood, je me suis rendu compte que lui parler au téléphone c’était une chose, passer une semaine avec une être humain à Hollywood c’est totalement différent. Là, je me suis dit qu’entre nous ça ne pourrait jamais marcher. Puis je lui ai montré ce putain de film de Dennis Hopper, Night Tide, et je l’ai vue péter les plombs. Et j’ai dit:  « Bon sang de Dieu ». Je ne sais pas le temps qui s’est écoulé entre ce moment et le moment où elle a renoncé à son père, mais ce n’était pas longtemps après. Elle disait toujours : « Mon père ne me soutient jamais. Il ne me donne jamais d’argent ! » Je lui ai répondu : « Hey Zeena, devine ! Je suis adulte, personne ne me donne d’argent, personne ne me soutient. Laisse moi tranquille avec ça. »

Tu as été dans l’ombre de succès très populaires, que ce soit avec Pulp Fiction, pour la bande son, ou avec Da Vinci Code, qui s’est inspiré des recherches que tu avais faites sur le Graal et Rennes-le-château. Comment ressens-tu le fait d’avoir été dans l’ombre de succès énormes auprès du grand public ? En fait, même ceux qui connaissent ton travail ne savent pas forcément cela.

Franchement, je préfère être dans l’ombre de choses comme celles ci. J’ai écouté de la surf music pendant des années, et dix ans après la sortie de Pulp Fiction, dans toutes les pubs TV, on entendait « Miserlou » de Dick Dale. J’avais rencontré Dick Dale à une époque où personne ne savait qui il était. Il y a des photos pour le prouver. Si j’ai joué un rôle dans la réanimation de la carrière de Dick Dale, je me fous de ne pas être dans les crédits. Ça s’est fait, c’est devenu un phénomène de la pop culture, et Dick Dale est revenu du fait de ce film. J’ai écrit tout un livre autour de Rennes le château, et ce qui a été repris dans Da Vinci Code : The Vessel of God. J’ai collaboré avec la femme qui a édité Dagobert’s Revenge. Il y avait treize chapitres, j’en ai écrit dix. Elle en a écrit trois. Nous avions un contrat avec Red Wheel/Weiser, une maison d’édition très réputée dans l’occulte aux Etats-Unis. Elle est devenue cupide et a voulu reprendre la chose. La maison d’édition a flipé and ils ne l’ont pas publié. S’ils l’avaient publié, ç’aurait été très proche du récit de DaVinci Code qui a suscité tant de frénésie, et j’aurais été très riche. Mais j’aurais passé le reste de ma vie à répondre à des questions autour de cette curieuse théorie de la conspiration, sur Rennes le château et la descendance du Saint Graal. Dieu merci, ça ne s’est pas passé. J’ai de plus gros poissons à faire frire. Il y a beaucoup de gens qui passent toute leur vie à faire des recherches sur Rennes le château et à publier des livres dessus. C’est un sujet fascinant mais je ne veux pas que cela dicte le contenu du reste de ma vie. Je n’ai pas besoin de cela. J’ai des millions d’autres choses à faire. C’est vrai que je voulais que ce livre soit publié et toucher de l’argent avec. Quand ça ne s’est pas fait j’étais déprimé, et quand j’y repense aujourd’hui, je me dis que c’était la meilleure chose qui pouvait m’arriver car je ne veux pas faire des conférences dans les Universités sur Rennes le château en citant des anciens textes bibliques. Ça me fascine mais ce n’est pas ce qui définit ma vie.

Crédit photo : Marjory Salles

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