Laurent Genefort – interview (bonus Obsküre Magazine #9)

12 Mai 12 Laurent Genefort – interview (bonus Obsküre Magazine #9)

Les Editions du Belial’ et Laurent Genefort font un cadeau merveilleux à Obsküre Magazine : après la chronique des deux livres qui sortent ce mois-ci et une interview dense, voici que l’auteur poursuit l’entretien sur notre site web. L’éditeur, lui, nous offre même en avant-première un extrait de Points Chauds. Gigotez des tentacules et apprêtez votre convois de chenilles blindées : l’aventure humano-alien, c’est ici !
Pas de situation éculée dans
Points chauds et Aliens, Mode d’Emploi, les nouveaux livres de Laurent Genefort. Voici donc un bonus en complément à l’article et aux chroniques parus dans notre #9.

Face à l’invasion des aliens sur la Terre, l’auteur démontre rapidement la perte d’audience des religions officielles, remplacées par des sectes. Les nationalismes explosent, se défaisant au gré des alliances militaires de circonstance. Les armées régulières tirent dans le tas, prenant des tambours géants pour des pièces d’artillerie, mais le génocide prévisible n’a pas lieu. De tragiquement basiques exactions et crimes de guerre, des pogroms trop faciles à commettre, pareils à ceux que le Haut Commissariat aux Réfugiés dénombre régulièrement de nos jours.

 

Sylvaïn Nicolino pour Obsküre Magazine : Ce livre fonctionne-t-il aussi comme un miroir sur nos comportements actuels ?

Laurent Genefort : À ce niveau-là, le livre fonctionne comme une métaphore. J’ai plutôt l’habitude d’écrire des romans de space opera, c’est-à-dire des textes se passant très loin dans le futur et sur d’autres planètes. « Points chauds » est quasiment une première pour moi en ce que l’action s’y déroule ici, entre 2020 et 2035. J’avais besoin de décrire un état du monde raisonnablement crédible, aussi me suis-je inspiré de la réalité contemporaine. Un exercice périlleux, et il y a fort à parier que le monde ne ressemblera pas du tout à ce que je décris, même sans aliens ! Mais l’important n’est pas là. L’effet miroir concerne plutôt le chaos global et notre façon de (mal) le gérer. L’apparition brutale des Bouches, ces trous de vers laissant passer des myriades d’aliens dans « Points chauds », injecte dans le système politique et économique des nations déjà fragiles une dose de chaos. Le résultat est, pour paraphraser un titre de Johan Heliot, « La Guerre des mondes n’aura pas lieu » et en même temps : « la guerre est partout ».

 

Pourtant, au milieu de ce désordre globalisé, se débattent des humains porteurs d’espoir et des paumés de toutes sortes qui saisissent que ces voyageurs de l’au-delà ont la plus belle et la plus instable des curiosités. Quelques cités cosmopolites se créent au nord du globe…

Le traitement des informations dans « Aliens mode d’emploi » se fait sur un mode reposé, loin des atmosphères conflictuelles qui prévalent : que révèle ce choix ?

Mon choix est une réaction au traitement militariste des aliens : leur faire quitter la scène militaire pour les réintroduire dans la vie civile. Je comparerais ça à la réaction des premiers auteurs de romans noirs face aux écrivains de romans policiers où les héros étaient des flics affrontant des criminels ; les romans devenaient de moins en moins réalistes et un petit groupe d’écrivains a réagi en créant un nouveau genre. Avant d’écrire « Points chauds », je me suis dit qu’il n’y avait presque plus d’œuvre de SF traitant des aliens en dehors des relations de pouvoir. Or, traiter la thématique sous le seul angle du pouvoir conduit à l’appauvrir considérablement, et à se déconnecter du réel. Dans « Points chauds », il y a des conflits et des situations de rupture entre humains et aliens, mais aussi des histoires d’amitié et de fraternité, des relations d’affaires, de voisinage, etc.

 

Le roman est bien plus consistant sur le plan idéologique : les liens entre aliens et ultimes sociétés tribales sont indéniables, comme par exemple lorsqu’un alien salue notre grande adaptabilité nécessaire à la vie sédentaire dans des mégapoles sordides. C’est un paradoxe que de dire que le vrai courage n’est peut-être pas le nomadisme, mais l’acceptation d’une vie impossible.

Le contact avec l’altérité est-elle la seule solution pour (re)prendre conscience de notre propre identité et de sa richesse ? (je pense à Prokopyé)

J’ai même tendance à penser que la relativité et la mortalité de nos sociétés sont au cœur du discours de la science-fiction depuis les origines du genre…

D’un point de vue littéraire, le fait de mettre en scène des non-Occidentaux permettait de changer de point de vue sur les aliens eux-mêmes. D’ordinaire, les extraterrestres débarquent à New York, à Los Angeles ou au pire dans une petite ville du Texas. Du coup, les réactions sont toujours un peu les mêmes. A quoi bon en remettre une couche ? Quand j’ai imaginé le débarquement massif d’aliens sur Terre, je me suis dit qu’il serait beaucoup plus amusant de les voir arriver en Somalie, en Inde, en Amérique du Sud ou aux confins de la Sibérie, c’est-à-dire de confronter les aliens à des individus qui représentent déjà une certaine altérité par rapport à nos sociétés occidentales.

 

Du coup, vos aliens se retrouvent en bas de l’échelle sociale. Un peuple trop vulnérable suscite le mépris et les aliens débarqués ne cherchent pas les conflits. Entravés sur des bateaux usines, ils n’entravent que dalle à leur situation. Le plus courant, c’est la mise en place de camps de rétention dans lesquels les extra-terrestres se retrouvent confinés alors que le désert étend ses dunes à perte de vue autour des barbelés, le temps de décider ce qu’on va faire des migrants. Le temps aussi de montrer quelle est la puissance de nuisance d’un État ou d’une organisation par rapport aux autres. Échiquier géo-stratégique aux desseins obscurs et vils. L’un après l’autre, ces personnages racontent notre monde d’aujourd’hui, ses errements, ses impasses et sa terrible lutte pour la survie. Ailleurs, c’est ici, c’est déjà maintenant, avec des décharges immenses à ciel ouvert en Sibérie, des inondations qui emportent les bidonvilles du Venezuela, Istanbul devenue la plus grande ville d’Europe, des militaires sous mandat onusien qui terrorisent des populations civiles, des recherches menées par des labos pharmaceutiques. 

Votre texte est régulièrement très documenté : la science fiction obtient-elle toute sa puissance en se basant sur une réalité bien circonscrite ?

Je ne pense pas qu’il faille forcément en tirer une loi générale. Mon ouvrage s’inscrit dans la tradition de ceux de John Brunner, de « La Mère des tempêtes » de John Barnes, ou encore de « Faust » de Serge Lehman. Mais il y a d’autres approches, moins documentaires, tout aussi intéressantes. Le spectre de la SF est heureusement très large, et ce qu’on peut perdre en réalisme, on le gagne en symbolisme.

 

Ce symbolisme donne de belles images, comme celle où des aliens progressent le long de la vallée du Rift comme longtemps avant eux les premiers bipèdes. L’un des personnage imagine aussi des peluches d’humains, mal foutues, vendues aux confins de l’univers. C’est enfin l’étonnante illumination génétique que rendront possible les radiations mortelles de Tchernobyl… À ce sujet, le Manuel se sert beaucoup des faits-divers, sur un mode ludique, lisez-vous ces articles habituellement ?

Dans la mesure où ils révèlent une époque et surtout ses peurs, oui. C’est aussi un exercice de style amusant. Mais avant tout, les faits divers de « Points chauds » offrent des instantanés de vie ordinaire. Ils enrichissent l’univers par petites touches ; ils le structurent également sur le plan historique.

 

Passer des travaux universitaires aux romans, puis à ce Manuel : que vous apportent ces différentes méthodes de travail ?

Mon travail de romancier et ceux de chercheur, de scénariste, de traducteur ou de directeur de collection, vont dans le même sens : œuvrer dans les deux genres que j’affectionne depuis tout petit, la SF et la Fantasy. Je ne les hiérarchise pas, même si le rôle de romancier est probablement le plus gratifiant.

 

Merci !

 

Laurent Genefort « Aliens, mode d’emploi » et « Points chauds » sont disponibles aux Editions Le Belial’

 

 

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