Blind Delon – interview

04 Avr 19 Blind Delon – interview

Après plusieurs EPs, le trio toulousain Blind Delon a sorti son premier long format Discipline le 25 mars sur le label Unknown Pleasures Records. Une œuvre impressionnante, en rupture avec les précédents enregistrements du groupe, entre synthwave, coldwave et post-punk.
Mathis Kolkoz (créateur du projet, interlocuteur principal pour cet entretien), Coco Thiburs et Théo Fantuz ont accepté de lever le voile sur la naissance de cet album pour
Obsküre. Rencontre.
[Photo : Tristan Haddad]

Obsküre : Discipline est assez différent de vos travaux précédents, avec des chansons plus longues et des plages entièrement instrumentales, pouvez-vous nous expliquer le processus de création de ce disque ?
Blind Delon : Nous avons commencé à travailler sur cet album à l’été 2018 avec l’envie de composer d’une autre manière que précédemment. Effectivement, nous n’étions pas habitués au format long et instrumental mais c’est venu presque instinctivement. Nous avons laissé l’ordinateur de côté, et avons dépoussiéré les vieux synthétiseurs qui couvrent les murs de notre studio en mêlant les compositions électroniques à l’enregistrement de parties instrumentales. Nous avons donc souhaité travailler avec de vieux amplis des années 1970 et 1980, des prises de batterie acoustique, des magnétophones, des pédales d’effet, diverses consoles analogiques, et presque tous les éléments qui composent cet album ont été produits par ce biais. Ça a été un moyen pour nous de se replonger dans nos premiers émois musicaux et nos travaux dans divers groupes de jeunesse, mais également de repenser notre musique. C’est de cette manière que nous en sommes arrivés à conceptualiser et produire des titres dans des formats que nous ne connaissions pas, en improvisant une manière de faire, et en se souciant moins de l’impact et de l’efficacité de nos morceaux que de l’histoire qu’ils pouvaient raconter.

Sur le titre « Rule III », vous avez collaboré avec plusieurs artistes, Kris Baha et Lapse of Reason aux paroles et au chant, I Hate Models aux synthés et Incendie à la guitare, pouvez-vous nous raconter comment est née cette chanson ?
Nous apprécions particulièrement les collaborations artistiques et ça peut se voir dans notre discographie : nous avons déjà sorti des EPs ne contenant que des remixes de morceaux de Blind Delon par d’autres artistes, un EP avec Black Egg (Norma Loy) sur le label italo-berlinois She Lost Kontrol (qui contient également des remixes), nous en produisons également pour des artistes que nous apprécions, nous prévoyons plusieurs EPs collaboratifs sur les labels Tonn Recordings (avec AFB, Hante, Vogue.Noir) et Tripalium Corp (avec HIV+ et Alexey Volkov)… en somme, nous travaillons très régulièrement avec d’autres artistes, et cela vient surement de notre background dans la musique techno et electro. Pour « Rule III » l’idée était la même, nous avions le sentiment que la composition originale était une trame qui ne demandait qu’à être triturée et enrichie par d’autres. Nous avons ainsi appelé plusieurs amis de longue date : I Hate Models avec qui nous travaillons depuis maintenant pas mal de temps, Lapse Of Reason & Incendie du label Area Z et qui viennent du même coin que nous, et enfin Kris Baha, qui venait alors de remixer l’un de nos titres (cf. Dancefloor Dummies EP sur She Lost Kontrol). Les choses se sont faites simplement.

Blind Delon – photo © Tristan Haddad

Le texte déclamé par DJ Varsovie sur « Rule V » est très impressionnant. Comment est venue l’idée de le mettre en musique et pourquoi avoir choisi de conclure ce morceau avec le Discours de Phnom Penh de Charles de Gaulle ?
Sur le même principe que « Rule III », « Rule V » est un titre collaboratif sur lequel nous avons cette fois poussé les choses un peu plus loin, avons moins cadré les espaces de travail et avons laissé libre cours à l’imagination et à l’intuition des artistes invités. DJ Varsovie est un très bon ami avec qui nous travaillons régulièrement, nous savions qu’il nourrissait un attrait particulier pour la narration et nous avons souhaité, à l’inverse de mettre en musique son texte, qu’il image notre composition. Ce titre est intéressant parce qu’il est nourri de notre imaginaire mais également de celui des nombreux musiciens qui nous ont aidé à le composer. Il est pour nous à la fois ce que nous appelons la Liberté en musique au sens de l’errance puis de la découverte et de la rencontre heureuse, c’est pourquoi nous avons souhaité conclure par le Discours de Phnom Penh qui symboliserait ici cette liberté de disposer de soi-même puis d’agir sur son destin ; mais il a aussi été une manière pour le groupe de se détacher de ce qui était produit musicalement jusqu’alors et de renouer avec les styles qui nous ont faits : les musiques avant-gardistes, les essais français du début des années 1980 (Denier du Culte, Anton Shield & DZ Lectric), le rock/jazz progressif des années 1970 (Original Man de Riff Raff est notre éternel album de chevet) mais aussi la phase acid / space rock anglaise de la même période, et évidemment tous ceux qui s’en sentent aujourd’hui les héritiers : Chromb!, Korto, Mars Red Sky, et bien d’autres. Sans oublier les bandes-son de Francis Lai et François de Roubaix d’une part, et de John Carpenter de l’autre.

Le cinéma est l’une de tes sources d’inspiration et je trouve qu’il y a une dimension cinématographique très forte sur « Discipline », est-ce que la composition de bandes originales est quelque chose que vous pourriez envisager ?
Nous avons composé cet album dans le seul but qu’il se prête à l’image, c’est plaisant de voir que c’est une des premières choses qu’il évoque. Effectivement nous sommes assez fascinés par le cinéma français des années 1970 et 1980 – notamment les films d’un certain Alain Delon – et évidemment des bandes-son qui l’accompagnent. D’autre part, nous sommes tous trois nés dans les années 1990 et avons profité des DVD de nos parents, de Cronenberg à Michael Cimino et Ridley Scott. Sur ces titres nous avons essayé de joindre les deux bouts en mêlant des trames inspirées directement de Carpenter et Tangerine Dream et des thèmes qui eux sont plus emprunts de Michel Magne (Tout le Monde il est beau, tout le Monde il est gentil de Jean Yanne), Gainsbourg (années Cannabis et Mélodie Nelson) ou encore du Battant de Christian Dorisse. Donc oui nous sommes tout à fait prêts à nous lancer dans la composition de bandes originales, et on a déjà commencé pour ainsi dire…

Blind Delon – photo © New Born UFOs

La scène synthwave connait un fort succès ces derniers temps notamment avec Perturbator et Carpenter Burt. De quels artistes te sens-tu proche ?
C’est une question à laquelle nous avons toujours eu du mal à répondre parce que nous avons toujours mis un point d’honneur à figurer sur plusieurs tableaux. Ceux qui ont pu voir le groupe en live savent que nous apprécions la musique de The Soft Moon et Poison Point (dont le chanteur Timothée a réalisé le clip vidéo de « Rule III »), ceux qui ont assisté à un DJ set se disent plutôt que nous avons pour mentors The Hacker et David Carretta, ceux qui ont écouté nos précédents EPs y verront sûrement un attachement particulier à la coldwave de Boy Harsher et les tendances pop de Cold Cave, et enfin ceux qui écouteront Discipline penseront peut être que nous vouons un culte à des labels comme Giallo Disco. Pour être honnête, nous nous sentons proches des artistes avec qui nous évoluons au quotidien, avec qui nous collaborons. Et comme expliqué précédemment, parfois ça fait du monde…

Pour finir, une tournée est-elle prévue pour cet album ? Comment envisagez-vous de le retranscrire sur scène ?
On ne peut pas dire grand-chose à ce sujet pour l’instant… Deux membres du groupe ont eu la chance pendant quelques années de composer pour des compagnies de danse contemporaine et d’assister aux étapes de réflexions scénographiques, c’est quelque chose qui nous intéresse beaucoup et que nous souhaiterions étudier pour cet album. En tout cas, il est assez clair que nous proposerons un travail de relation son / image, pour aller au bout du processus.

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