Bill Loehfelm : L’Antre du Mal (interview bonus)

06 Août 15 Bill Loehfelm : L’Antre du Mal (interview bonus)

L’interview avec Bill Loehfelm, parue dans notre Obsküre #25 a engagé un processus de dévoilement assez enthousiasmant. En pleine promo, Bill a souhaité ouvrir des portes sur sa façon de composer et les réflexions qui ont accompagné sa dernière création. Le personnage féminin qu’il a créé et enrichi, Maureen, a permis à son regard de se charger de sens.

Sylvaïn Nicolino : Vous semblez adepte des symboliques climatiques : il y a une tempête quand Maureen est dépassée par les événements et c’est un coucher de soleil qui sert de métaphore à la façon dont Preacher envisage sa fin de carrière…
Bill Loehfelm : Même si on met de côté Katrina, le temps est un énorme sujet de conversation à New Orleans. C’est extrême cette chaleur en plein été et la puissance des orages avec tonnerre. Et puis, bien sûr, il y a les ouragans… Et NO est une ville qui vit hors les murs : nous passons beaucoup de temps dehors pour des festivals, des parades, des barbecues. Le temps a donc une influence directe sur le quotidien de chacun de nous.

Et Mötley Crüe, c’est vraiment le pire groupe à écouter pendant une partie de jambes en l’air ?
Non, pas le pire, ils ont leurs bons points. Dans $Face au Mal$, on voyait que Maureen avait des rencards avec des gars plus vieux, souvent mariés. Ici, elle essaye d’apporter des changements dans sa vie et ça inclut un mec plus jeune, le type de gars qui ne met ni du classique ni du jazz dans sa chambre. Dans ce passage où elle se moque des Crüe, Maureen fait ce que nous faisons souvent quand quelqu’un nous blesse : nous dressons la liste des choses que nous n’oublierons pas. En fait, moi, je suis un grand fan de Mötley Crüe, bien que j’avais souvent une bouteille de Jack Daniels à la main quand je les écoutais au début. Aujourd’hui, c’est plus sur le tapis de jogging, mais ils comptent toujours pour moi et par jeu, je les cite dans chacun de mes livres !

Ce livre nécessitait des détails bien précis comme ces sandwiches Po’Boy ?
Totalement ! Au départ, tu te dis que tu vas passer au-dessus et tu chasses tous les clichés… Et tu te demandes alors à quoi ça sert d’écrire sur NO si c’est pour la rendre pareille à n’importe quelle autre ville ! Du coup, j’ai laissé venir les éléments représentatifs. Ce sont les détails qu’on retrouve ici et là.

C’est quelque chose qui m’a apporté beaucoup de comprendre que la nouvelle ville ne se référence plus en termes de points cardinaux mais de positionnement vis-à-vis du fleuve.
Du fait de la crue du Mississippi, la ville est construite comme un croissant, d’où son surnom : Crescent City ! Ça rend les points cardinaux compliqués à utiliser et le langage de NO est l’une des choses les plus drôles à exploiter dans un livre : la ville a vraiment ses propres idiomes, parfois d’un quartier à l’autre. C’est ce qui fait que NO est vraiment à part.

Pourquoi Marques est-il un batteur plutôt qu’un trompettiste ? Je sais bien que c’est plus facile de transporter des baguettes plutôt qu’un cuivre bien cher, mais y a-t-il une autre raison ?
Quand on parle de la musique de NO, tout le monde pense aux trompettes, je voulais vraiment virer ce cliché si des musiciens ou des élèves devaient surgir dans mon livre. Pas longtemps après la tempête, on a assassiné le gars chargé de la caisse claire dans Dinerral Shavers Of The Hot 8, un groupe que j’adore. Du coup, Marques, c’est un petit hommage à lui. Et puis, je suis batteur, moi aussi, même si je ne joue que sur des batteries classiques.

C’est quoi cette bonne réplique que Jarret Lofstead vous a donnée et pour laquelle vous le remerciez ?
Jarret est un bon ami et c’est l’un des copropriétaires du Handsome Willy’s Bar que je mentionne dans le roman. Le Willy a été inondé et même quand ils ont été en mesure de le ré-ouvrir, le quartier autour d’eux n’a jamais retrouvé son visage (la fermeture de Charity en est en grande partie responsable). Un jour, Jarret m’a décrit le Willy comme « un bar de quartier, sans le quartier », je lui ai demandé la permission d’utiliser l’expression, il me l’a accordée. J’ai compris plus tard que c’était un parfait résumé de la situation de Marques, Mike-Mike et Goody : ils reviennent à NO, mais leur quartier, non. Ce sont des gamins du coin de la rue, sans leur rue…

J’aime le final : l’affaire n’est pas le principal, parce qu’on sait tous que Scales sera arrêté ou tué, du coup, vous ne racontez pas cette fin. Le sujet premier, c’est comment Maureen doit s’occuper d’elle-même. Je pense que votre titre anglais (The Devil in her Way) est préférable au titre français (L’Antre du Mal – également le titre d’un film sorti en 2009) à moins bien sûr que l’on considère cet antre comme l’espace intérieur de Maureen…
Maureen est le moteur qui pilote ces livres. La plupart des choses qui arrivent se produisent de son fait, de ses décisions, de ses erreurs. Le livre traite d’elle et de sa tentative de tracer sa route dans ce qu’elle considère de plus en plus comme son métier prédestiné et la maison qu’elle attendait. Les livres sont définitivement centrés sur l’étude des caractères, et ce encore plus si tu prends NO comme un personnage, ce que moi je fais. Les personnages, c’est ce qui m’attire le plus.

Alors, qu’est-ce qui vous attire spécialement dans la personnalité de Maureen ?
J’ai l’impression que je commence à la connaître, que j’apprends qui elle est au fur et à mesure que j’écris. J’aime qu’elle sache ce qu’elle veut faire, où elle veut aller ; elle a cette vision de la personne qu’elle veut être et elle se bat pour arriver à ses fins. C’est un personnage qui veut si fortement quelque chose qu’elle pourrait se faire du mal pour l’avoir, ça la rend irrésistible. C’est un enchevêtrement de contradictions. Elle est parfois si forte, et si faible à d’autres moments. Elle est futée assez souvent et on peut la voir soudain très naïve sur des dizaines de points. Elle est très consciente d’elle-même, et en même temps totalement aveugle sur des pans entiers de sa personne. Réussir à tisser un tel être humain alors qu’il se construit, c’est un bon défi. Et puis, au fond de tout, elle a bon coeur. Elle veut être une bonne personne courageuse, mais je pense qu’il y a encore en elle des éléments sombres et dangereux que nous ne commençons qu’à apercevoir. Et je ne sais pas, pour le moment qui va gagner en elle, son démon ou son ange-gardien… C’est pour ça que je continue à écrire : pour le découvrir !

 

BILL LOEHFELM
L’Antre du Mal (Belfond NOIR) (2015)
http://billloehfelm.tumblr.com/

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