Beurk – Le Salariat pue

09 Mar 18 Beurk – Le Salariat pue

Ce livre déprime, sauf si 200.000 personnes l’achètent, le lisent, le passent à leurs voisins, en discutent, portent son titre en T-shirt ou le bombent sur les murs des centres économiques des grandes villes, sauf si une partie de ces lecteurs mettent en pratique, pour de vrai, les mots qui en assurent la conclusion.

« nous partirons alors bander dans les forêts où l’on voudra dans un trou sous terre n’importe quel retrait stratégique maquis fera l’affaire. et l’on reconstruira avec le sourire et avec entrain. »

Des mots qui font face aux maux, des cris sourds qui témoignent sociologiquement de ce qui peut animer certains zadistes, altermondialistes, marginaux, punks-à-chiens, ou tout bonnement ces gens qui haïssent leurs collègues. Il y avait les médiatiques livres Indignez-vous ! de Stéphane Hessel, Le Cri du Peuple de Vautrin/Tardi, Dégraissez-moi ça ! de Michaël Moore ou tous ces romans jeunesse dystopiques mais terriblement formatés dans la révolte mise en scène… Désormais il y aura un après Le Salariat pue, si vous êtes des légions à vous y intéresser.

Le refrain, on le connaît, c’est celui de l’employé de bureau inadapté, incapable de devenir le droïde attendu. Là où les délires de Gaston Lagaffe étaient acceptés à la fin des années 70, les années 2000 puis 2010 ont coupé les velléités iconoclastes ; le langage s’est maintenant formaté dans une novlangue disciplinée et pauvre, hormis le sens de l’idéologie cachée qu’elle véhicule et camoufle bien mal.

Pour casser cette langue, après une courte introduction, Beurk qui a passé « 10 ans à faire le put dans cette boîte » se lance dans de pleines pages de MERDE MERDE MERDE, signifiant au milieu desquels quelques bribes sont notées, comme un journal de bord des actions et pensées négatives de la journée (pensez au titre « Calvaire » de Sexy Sushi). Il faut en passer par le vide, par la répétition, par l’hypnose pour « MERDE SE REPRENDRE SE DEPRENDRE SORTIR DE ÇA A UN MOMENT MERDE ».

Les salariés deviennent interchangeables et se poussent les uns les autres pour ne voir réussir qu’une petite élite. Les perdants ont déjà leur étiquette sur leur dossier, sont asservis : « toi toi toi t’as pas droit juste prendre ordre obéir pas pouvoir toi boire la pisse toi pas mission toi à la niche toi ». Les perdants s’efforcent de garder leur emploi afin de continuer de consommer à outrance. Des achats qui se font de plus en plus ludico-inutiles – elles sont loin les années où il fallait acheter un lave-linge ou un aspirateur, désormais, on a droit aux achats compulsifs rapidement obsolètes :

« tapotez votre portable journaux gratuits d’occupation, divertir le chaland, boyau, acquiescer. des comportements punis et d’autres encouragés. êtres comme stockés, paquetages, isolés perdus trous vides ambulants trous noirs. cheminer. peine de soi-même, bras ballants. sonnerie stridente de terminus nous rappellent à l’ordre. baissez les épaules, votre froc. rentrez dans le wagon à bestiaux concentrés. »

Là où l’on se libérait des tâches ménagères, on enchaîne désormais son temps libre aux entreprises chargées de le combler à notre place – et le salaire suffit à peine pour le loyer ou les traites puisque ceux qui « FACTURENT REFRACTURENT ». Et puis, abject, en plus de la voiture, de l’appartement, de la piscine et des vacances bling-bling, il y a ce goût pour la femme-objet : « pour que d’autres surfriqués puissent se branler sur leurs pétasses de luxe, palaces, niquer leurs gros seins siliconés coke ». Bref, un peu partout, le salarié « s’ulcèrevulgairement tout ça pour du foutupourrifric »…

Beurk – c’est un pseudo, n’en doutons pas, aussi laid que les insultes balancées – Beurk n’arrive plus à sourire. Ses rêves n’existent plus. Il est broyé par la Machine (pensons au premier volet de Matrix le temps de ces lignes qui critiquent les meubles formatés), sans doute destiné comme d’autres à être un jour recyclés : « on pourrait réutiliser nos corps transformés en plats cuisinés, lasagnes humaines, ça en nourrirait d’autres, ou en fumier, ça marcherait, réduits en bouillie pour engraisser les cochons ou en poudre pour les plantes ». Face à cette geste in-humaine, retour des fictions pré-libéralisme (Soylent Green de Flesicher, They live de Carpenter), il reste les drogues légales : « vendez-nous vos médicaments. de la chimie. par pitié. »

Le contenu est donc noir, très déprimant. On a connu des employés mal en point. Là, on dépasse la jauge ; les études le disent : les salariés français sont mal lotis (*). « une fois sa directrice le conduisit au sous-sol elle appela le samu plutôt que les pompiers de la boîte pour ne pas que cela soit consigné dans le rapport ça évite les ennuis. » Pourquoi ne pas changer de boîte diront quelques grincheux ? Parce que le marché de l’emploi va mal, parce que les qualifications donneront accès aux mêmes types de postes, parce que La Nouvelle Entreprise gérée par des DRH peu sourcilleux (sauf de sauver leur poste) essaime ses principes parasites, comme on le constate en feuilletant le Journal ambigu d’un cadre supérieur d’Étienne Deslaumes. De plus, les entrées des immeubles d’affaires se ressemblent tous :

« entrée administrative similaire stupide rituel chaque jour agent d’accueil les fleurs de l’accueil près de l’agent d’accueil bonjour bonjour l’ascenseur prendre l’ascenseur en montée dit la voix du robot troisième étage la porte hublot les casiers pour le courrier la moquette grise le couloir qui va au bureau le local où il y a le micro-onde la photocopieuse la fontaine à eau »

La liberté d’innover, la franchise, l’audace se trouvent muselées par des cabinets d’experts et des sociétés de consulting qui aseptisent tout sur fond de graphiques… Les différents étages de la pyramide entreprise reprennent à leur compte les vocables et les tics de langage du N+1, contaminant toute la boîte. Pire, peut-être, ce mal-être ne peut plus trouver d’échappatoire à travers un jeu de la violence contenue, niée. C’est déjà ce sur quoi s’appuyait en partie Fight Club, cette négation du corps. On retrouve ici cette thématique de la fausse civilité : « il a souvent mal au dos le pauvre il râle je râle nous râlons bis je lui en collerais bien une il m’en collerait bien une mais on ne le fera pas tout est dissimulé interne internalisé même ça se passe à l’intérieur indirect. faut pas trop que ça sorte. jamais. faut que ça coince les vertèbres la colonne que ça travaille profond gangrène que ça cancère. (…) rancœurs gestes enfouis émotions gardées rentrées ne plus s’exprimer ne plus rien dire ou le moins possible le plus contracté possible. »

Tant de violence finit par aboutir à quelque chose :

C’est l’échappée belle par l’écriture qui marque des pauses bienvenues, comme lors de ces poèmes-chansons : « les analyses dynamiquent sa mère » (page 25) « nouvelle formule innovante » (page 33, un délicieux cut-up de novlangue), « Vacantiellement » (page 49), ou lors de ces fulgurances situationnistes ou anarchistes : « salariat malariat », « porctenaire » et autres « conlègues » ou « nollègues »…

Ce sont les stratagèmes pour faire semblant de travailler (un rappel du Bonjour Paresse de Corinne Maier) et jongler entre burn-out et bore-out, gavés d’antidépresseurs et d’anxiolytiques.

C’est le souvenir de l’histoire familiale faite de migrations économiques d’un autre siècle.

Ce sont les bribes lancées sur un projet d’entreprise à soi (l’explosion de l’auto-entreprenariat dit plus que le simple désir d’avoir un job…).

Enfin, ces dernières pages, dernières lignes, comme le seul appel valable en dehors de l’assassinat de ses collègues et l’attaque de la boîte. Ça va si mal qu’il faut que ça crame.

Beurk, Le Salariat pue, 2018

Editions caméras animales

84 pages, 10 €

Site de l’éditeur

*Selon l’enquête Samotrace lancée par l’InVS en 2006, 37 % des femmes et 24 % des hommes affirment souffrir de mal-être au travail. Autre donnée : selon le baromètre Segos, en 2015, 72 % des salariés et 79 % des managers évaluent leur niveau de stress à 7 et plus [sur une échelle de 0 à 10], contre respectivement 38 % et 41 % en 2014…

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