Benjamin Fogel – À propos de « Swans & le Dépassement de soi » (Playlist Society)

25 Août 16 Benjamin Fogel – À propos de « Swans & le Dépassement de soi » (Playlist Society)

Benjamin Fogel est le responsable d’un beau volume d’écriture consacré au projet phare de Michael Gira.
À travers
Swans & le Dépassement de soi, Fogel pose un regard analytique, bienveillant et inquisiteur sur le processus de travail de l’artiste américain pilotant depuis des années l’entité Young God Records. Histoire d’une velléité de contrôle sur une musique dont la réalisation passe par le flux, l’incontrôlé. La vie du projet et sa permanente mue, sa vocation à l’intensité et la quasi-intégralité des principales références discographiques y passent, après un avant-propos signé de… oui, l’ex-muse de Gira : Jarboe.
À lire absolument, comme on dit.
[Photo Swans live : JJ Koczan]

Obsküre : Le timing de ton écriture et la date de parution du livre font que ton analyse s’arrête à l’album To be kind. Première question : quel verdict poses-tu sur The glowing Man ? Quel bilan tires-tu de l’écoute de ce double-album, qui devrait être le dernier de Swans dans sa configuration actuelle ?
Benjamin Fogel :
Lorsque la sortie de The glowing Man a été annoncée, et alors même que Swans et le Dépassement de soi était déjà parti pour l’impression, je n’ai ressenti aucune frustration. Je savais que le nouvel album serait dans la continuité des précédents et qu’y perdurerait la quête de l’intensité décrite dans le livre. J’avais l’impression d’être allé au bout de ce que j’avais à dire sur Swans et qu’un nouvel album n’y changerait rien. J’avais à la fois tort et raison. Raison parce que The glowing Man se présente à nouveau comme une itération de The Seer et To be kind : on y retrouve les mêmes constructions, la même alternance de prières, envolées violentes et ouvertures psychédéliques sous contrôle. Quasiment tout ce que j’ai pu écrire sur ses deux prédécesseurs s’applique à lui. Tort parce qu’il s’agit d’un album exceptionnel qui présente une nouvelle facette de Swans : celle d’un groupe parfaitement conscient des « périodes de sa carrière ». The Seer, To be kind et The glowing Man forment un tout indissociable, une trilogie qui, rétrospectivement, semble avoir été conçue comme telle dès le départ. Michael Gira a généré une nouvelle dynamique avec la formation actuelle et a décidé d’exploiter celle-ci jusqu’à la sève, avec la conscience aigüe qu’il ne s’agirait que d’une étape qu’il faudrait savoir délimiter et clôturer. Je crois que c’est la première fois qu’il anticipe autant l’avenir de Swans et qu’il réussit à prendre suffisamment de recul pour concevoir une œuvre autonome s’étendant sur cinq années et trois albums consécutifs. Qui plus est The glowing Man confirme ma théorie sur la nécessité pour Gira d’incorporer les femmes de sa vie à son univers. Le titre « When will I return » a été écrit spécifiquement pour être chanté par sa nouvelle femme, et c’est avec une fierté certaine qu’il explique ce choix.

B. Fogel (2016)

B. Fogel (2016)

The glowing Man contient un DVD live enregistré sur les dates de tournée 2014-2015. Toi qui confesses dans le livre n’avoir jamais vu Swans live – et donc, vivre a priori dans une sensation fantasmée du son Swans en concert – qu’as-tu tiré du visionnage de ce film ?
Initialement, je n’étais pas excité plus que ça par le visionnage d’une nouvelle performance scénique de Swans dans cette configuration, tant il existe déjà des dizaines de captations live de leur concerts récents. Je ne ressentais aucun manque sur le sujet. Pourtant, j’ai été complètement absorbé par ce nouveau live. Les nombreuses accolades entre les membres du groupe renforcent cette sensation de fraternité et d’amour tout en donnant à la performance l’impression pesante qu’il s’agit d’un concert d’adieu – ce qui est vrai puisque manifestement le groupe ne tournera plus jamais sous cette forme. Au-delà de l’intensité qui caractérise tout le temps le groupe, j’ai été surpris par la nervosité ambiante, comme si à chaque instant, sous le contrôle apparent, chaque membre du groupe pouvait potentiellement péter un câble. Je me suis dit que ce point de rupture qui existe avant le déferlement de violence, et que Swans ne dépasse jamais tout en le titillant en permanence, caractérisait vraiment bien le groupe. Comme si sa musique représentait le stade ultime de la pleine conscience, juste avant le basculement vers la folie. Je me suis aussi dit que dans mon malheur – ne plus pouvoir assister à des concerts à cause de mes acouphènes –, j’avais quand même de la chance de vivre à une époque où l’art était si facilement accessible et où l’on peut toujours trouver des palliatifs.

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Swans & le Dépassement de soi s’inscrit dans une optique descriptive et analytique, et en même temps offre quelque chose de personnel, de l’ordre du ressenti. C’est très intéressant de ce point de vue, je trouve. Qu’est-ce qui t’a amené à une conservation assez stricte à ton écriture de cette dimension personnelle, plutôt que d’y insérer le contrepoint qu’aurait pu offrir le regard de Gira lui-même ? As-tu, à un moment donné, imaginé intégrer une parole de l’artiste que tu serais allé chercher toi-même, pour contrepoint, ou l’esprit de la collection ne t’y invitait-il pas ?
Swans et le Dépassement de soi a été publié chez Playlist Society, maison d’édition dont je suis le co-fondateur, au côté notamment de Laura Fredducci qui a édité le livre. Du coup, celui-ci est la résultante à la fois de mes envies d’auteur et de mes convictions d’éditeur. Bien qu’il s’agisse d’un essai, j’avais besoin qu’il s’inscrive dans une continuité avec Le Renoncement de Howard Devoto, mon premier roman publié en 2015 aux éditions Le Mot Et Le Reste. Au travers du parcours de ces deux musiciens qui comptent beaucoup pour moi, je m’interroge sur la question du « que faire quand on est allé au bout de soi ? ». Le renoncement et le dépassement constituent des premières réponses, tout comme pourraient l’être la résignation et la réinvention. Dans tous les cas, je crois que ces deux livres parlent en filigrane beaucoup de moi, et pas seulement à cause de mon rapport à la musique ou aux acouphènes. En parallèle, avec Laura, nous souhaitons vraiment publier chez Playlist Society des textes très pédagogiques et vulgarisateurs, qui permettent de s’approprier un sujet en une centaine de pages. Quand on nous reproche d’être scolaires, je prends ça comme un compliment. On veut vraiment trouver cet équilibre entre une mise en avant de la personnalité et des émotions de l’auteur, et un contenu généreux qui soit au service du lecteur. D’où ce mélange, je crois, d’approches simultanément analytiques, descriptives et personnelles.
Pour ce qui est de recueillir la parole de l’artiste, j’y suis carrément favorable en tant qu’éditeur – L’horizon de Michael Mann d’Axel Cadieux, que nous avons publié l’année dernière, contient par exemple un entretien avec le cinéaste. Mais dans le cas de Swans et le Dépassement de soi, je souhaitais rester dans une posture de critique musical qui observe les mouvements sans interagir avec le sujet. Lors des travaux préparatoires, je pense avoir lu / écouté l’intégralité des interviews de Michael Gira disponibles. J’aimais bien l’idée que ce qu’il n’avait jamais dit n’avait pas de raison d’être dit. Je ne voulais pas lui extorquer d’informations supplémentaires. Je ne voulais pas déporter sur lui le travail analytique, et qu’il devienne juge et partie. Assez égoïstement aussi, je voulais peut-être éviter que la personnalité de Gira dévore tout le livre. Je voulais pouvoir continuer d’exister un peu au sein de celui-ci.

B. Fogel (2016)

B. Fogel (2016)

Je me suis pleinement retrouvé dans ton ressenti sur l’importance des albums « transitoires » – au sens d’une intégration forte de la mélodie et de l’ambiance – Love of Life et White Light from the Mouth of Infinity. Ne crois-tu pas qu’il s’agisse là des disques à conseiller au néophyte, celui susceptible d’entrer en religion Swans ?
C’est marrant, parce que je pense exactement comme toi – White Light from the Mouth of Infinity est vraiment le meilleur disque pour découvrir Swans –, mais qu’au final je propose toujours aux gens d’écouter My Father will guide Me up a Rope to the Sky et en particulier l’enchaînement « No Words/No Thoughts » et « Reeling the Liars In ». Ces deux titres me semblent contenir beaucoup de facettes de Swans, et au moins je ne prends pas le risque de duper l’auditeur avec des titres plus accessibles.

Te considères-tu dans un amour uniformément partagé pour l’ensemble de l’œuvre (hors peut-être les enregistrements de 1989), figé quelque part ; ou crois-tu ton ressenti plus mouvant ?
Je suis très partagé sur cette question. D’un côté, nos goûts sont toujours mouvants, et en particulier en musique. On évolue, on se lasse, on passe à autre chose, pour finalement revenir à ses premiers amours. Il ne faut jamais rester figé dans ses goûts en musique, et se laisser la possibilité d’être surpris en bien et en mal, sans avoir de conception prédéfinie de ce que doit être la bonne musique. De l’autre côté, je suis manifestement quelqu’un de très fidèle en musique, et je ne vois pas trop comment je pourrais me détourner un jour de Swans, alors que j’ai seulement l’impression de commencer à connaître le groupe, après un an passé à ses côtés dans le cadre de l’écriture de ce livre. In fine, je me dis que peu importe. La fidélité comme la remise en question ont tous les deux leur bon côté en musique.

Swans

Swans

Ce « dépassement de soi » qui offre sa toile de fond au livre et fixe une idée importante quant à la musique de Swans, a-t-il été un point de départ/principe d’écriture, ou as-tu « découvert » le titre du livre en progressant dans sa fabrication ?
Ça a totalement été un point de départ, voire la raison même d’existence du projet. Ce dépassement, cette volonté permanente de repousser les limites de l’intensité, cette ambition qui accompagne chaque chanson de Swans, est au cœur de ma passion pour le groupe et de la nécessité, je crois, d’écrire dessus. Je reste persuadé que l’histoire de Swans et l’engagement de Michael Gira restent atypiques au sein de la musique contemporaine. Ça me paraissait nécessaire de documenter leur parcours.

Gira a-t-il pris connaissance du contenu du livre – dont quelqu’un lui aurait livré une substance résumée en anglais, par exemple – et as-tu des retours à ce sujet ?
J’avoue que j’ai volontairement évité de poser des questions sur le sujet. Probablement que j’ai peur que Michael Gira le lise et résume mes analyses à un tissu d’âneries, lui qui déteste les journalistes qui sur-interprètent. Après la préface du livre a été écrite par Jarboe, et j’imagine que d’une manière ou d’une autre il a eu vent du projet. Tout ce que je peux dire, c’est que pour l’instant je n’ai reçu ni mail d’insulte ni proposition pour aller boire une mousse.

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> PUBLICATION : BENJAMIN FOGEL
Swans & le Dépassement de soi (Playlist Society) (2016)

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