Béatrice Dalle par Pascal Louvrier – Interview bonus Obsküre Magazine #16

12 Août 13 Béatrice Dalle par Pascal Louvrier – Interview bonus Obsküre Magazine #16

Complément inédit de notre entretien avec Pascal Louvrier publié dans Obsküre Magazine #16 (juillet / août 2013, en kiosques), autour de sa biographie sur Béatrice Dalle (Que Dalle, Editions Sonatine).

Obsküre Magazine : Il semble que quand vous abordez une personnalité, vous avez besoin de l’aimer profondément. Qu’est-ce qui vous a touché dans la personnalité de Béatrice Dalle ?

Pascal Louvrier : Ce qui m’a amené à m’intéresser à Béatrice Dalle c’est d’abord sa prestation dans 37°2 le matin. C’est le film qui l’a révélée dans tout ce qu’elle a de génial. Elle était totalement inconnue, découverte par Dominique Besnehard. Dans ce film générationnel, devenu culte aujourd’hui, elle a une place extrêmement importante. L’actrice et son talent incontestable m’ont plu dès le départ. Puis il y a une anecdote personnelle. J’habitais en face de chez elle. Je la voyais rentrer assez tard ou assez tôt à l’aube. Un jour, j’ai reconnu que c’était elle qui descendait du taxi, un peu déchirée, et j’ai eu envie de savoir qui elle était. J’ai ensuite laissé tomber, puis j’ai trouvé d’autres rôles d’elle extrêmement forts. Il y avait aussi sa personnalité très iconoclaste. L’intérêt c’est qu’elle ne pratique pas la langue de bois. Quand elle a quelque chose à dire, elle le dit cash, comme là encore au festival de Cannes où elle a été assez agressive envers certains réalisateurs. Quand je me suis un jour retrouvé face à Dominique Besnehard pour des questions professionnelles, je lui ai posé la question. Je lui ai dit que j’aimerais bien faire un livre sur Béatrice Dalle et c’est comme cela que je l’ai rencontrée. Donc il y a à la fois sa personnalité totalement incontrôlable et ses qualités de comédienne qui sont, je crois, malheureusement sous-évaluées aujourd’hui.

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En accord avec la pudeur de l’actrice, on dirait que vous même vous avez eu une certaine pudeur par rapport à certains sujets comme la famille, l’enfance.

Du tout. Je ne pratique pas la langue de bois, comme elle. Donc je lui ai posé des questions sur sa famille et là ça a bloqué. Elle a à la relecture interdit certains passages. Il y a un certain nombre de choses qu’elle m’a dites, sans que je la pousse véritablement, notamment concernant son père, elle a eu des propos assez précis. Mais à la relecture, elle a exigé que ces passages qui touchent à sa famille, qui ne sont pas très nombreux, soient retirés.

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A la fin, vous dites qu’il n’existe pas de point final à un livre. Vous avez fait une photographie de Béatrice Dalle à une certaine période de sa vie, où elle rencontrait beaucoup de déboires avec le système pénitentiaire (dans les années 2007-2008. J’imagine que vous l’avez revue récemment, avez-vous noté des changements entre la personne d’il y a cinq ans et celle d’aujourd’hui.

Non, elle est égale à elle même. Elle a une forte personnalité. Comme dit Jean Jacques Beineix, elle est hautement inflammable. C’est de la nitroglycérine. Elle est explosive, sans concessions. Elle joue toujours des rôles extrêmement forts, difficiles. Elle a malheureusement une carrière qui se marginalise de plus en plus. C’est dommage, je pense qu’elle mériterait beaucoup mieux. Elle a une carrière aujourd’hui qui ne correspond pas à son talent et qui ne correspond pas surtout à l’époque parce que nous vivons une époque dure. Elle pourrait incarner des rôles extrêmement violents et ce qu’elle fait aujourd’hui est assez décevant par rapport à ce qu’elle a déjà tourné et par rapport à son potentiel.

Si on prend 37°2, Trouble Everyday, A l’intérieur, il y a une vraie cohérence dans ces choix. Elle parle du fait qu’elle aimerait faire du théâtre et de la tragédie. Est-ce qu’elle aimerait justement être plus une actrice-caméléon, aller vers des territoires moins familiers ou est-ce que cette image lui convient tout à fait?

Pour le théâtre, elle avait joué Tête d’or de Claudel et elle avait pris beaucoup de plaisir, même si c’était dans le milieu carcéral, ce qui n’était pas évident. Elle m’a dit qu’elle aimerait bien incarner des tragédiennes, jouer Phèdre par exemple. Je crois qu’il faut aussi être dans le système, disponible et elle est très difficilement contrôlable. Je ne dis pas qu’elle n’est pas disciplinée. Je ne suis pas cinéaste, je ne l’ai jamais fait tourner, mais elle a une image explosive et je crois que les metteurs en scène hésitent à la faire jouer parce qu’ils se disent que ça va finir en sucette. Elle fait peur.

En parlant de la « part maudite » de sa personnalité, vous avez écrit un livre sur Georges Bataille et au début de Que Dalle, vous lui offrez un livre de Bataille. Est-ce que vous avez ressenti des échos entre ce livre et d’autres ouvrages ou d’autres portraits que vous avez brossés par le passé?

Elle est tellement iconoclaste, elle se rapprocherait d’un personnage de Bataille dans le sens – je pensais d’ailleurs à Dirty du Bleu du Ciel, c’est pour cela que je lui ai offert – où c’est un personnage qui est capable de faire voler en éclat les structures sociales. C’est donc intéressant de voir une femme qui est dans la capacité de dynamiter le système. Cela m’intéresse psychologiquement et sociologiquement. Nous sommes dans une société soi disant anticonformiste mais qui est d’un conformisme affligeant, c’est intéressant de voir comment on peut faire exploser tout cela.

Les jeunes actrices, je ne les reconnais même plus. Elles sont toutes sur le même modèle. Physiquement, ce sont les mêmes. Elles s’expriment de la même façon. Elles n’ont rien à dire. Quand elles disent quelque chose, ça tombe complètement à côté. Et quand elles n’ont plus rien à dire, elles finissent par pleurer. En gros, on a un stéréotype qui n’offre pas beaucoup d’intérêt. Alors que quand vous avez Béatrice Dalle, il va se passer quelque chose. Parfois cela peut tomber à côté, et parfois non. C’est intéressant de voir à ce moment là les réactions qu’elle suscite. Car elle a dynamité quelque chose mais on ne s’y attendait pas. Il y a un côté marginal atypique, qu’on trouvait par exemple avec Simone Signoret. Sur le plan intellectuel, on savait qu’elle allait sortir quelque chose qui allait faire réfléchir. Quand elle tournait, ça devenait quelque chose de très important de par sa personnalité. Je ne trouve plus cela aujourd’hui. Je n’ai jamais vu pleurer Béatrice Dalle, Simone Signoret ou Fanny Ardent mais aujourd’hui elles pleurent toutes !

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Dans l’ouvrage elle se dit très cérébrale, intellectuelle, alors qu’on lui prête une image très charnelle, pulsionnelle. Avez-vous ressenti beaucoup de contradictions dans son discours et y a t il des domaines qui restent dans le flou?

Je la trouve très intuitive. Elle a un côté animal dans le bon sens du terme où l’intuition joue immédiatement. Et elle a des expressions naturelles qui font mouche comme on retrouve dans certains films qui étaient dialogués par Michel Audiard. Cela fait rire mais quand on veut faire du Audiard, on n’y arrive pas. Dalle c’est pareil. Elle a des expressions imagées et cela ne passe pas par les écoles, elle n’a pas fait d’études. Pour employer un cliché, elle a fait l’école de la rue. Mais c’est très bien car cela lui a gardé toute sa fraîcheur. Elle a un côté spontané que j’apprécie. Elle a cette capacité à dynamiter les discussions convenues.

Il y a une vraie curiosité aussi, elle adore les armoires normandes, les peintres flamands, l’architecture, le Japon, etc. On voit une personnalité très ouverte. Et le rôle du biographe, pour vous c’est celui de l’observateur?

Oui, il faut la remettre dans le contexte du moment, observer. C’est une sorte d’enquête psychologique. Je guette ses réactions. par rapport à des événements qu’on ne prévoit pas forcément.

Le dispositif a consisté en de nombreuses rencontres dans un café. Est-ce qu’il y a eu la frustration de ne pas la voir sur un tournage? Ce dispositif a t il été une frustration ou cela a t-il instauré un jeu entre vous?

Oui, il y a un peu le jeu du chat et de la souris. Au départ, je pense qu’elle s’est dit c’est une affaire qui va durer huit jours. Je vais le mener en bateau. On s’est vus une première fois puis pas immédiatement après car elle a annulé. Mais j’ai été persévérant. A l’époque, elle n’avait pas beaucoup de rôles car elle était très occupée pour aller visiter son mari qu’elle allait voir tous les mercredis en prison. L’occasion ne s’est pas vraiment présentée et cela ne m’aurait pas forcément apporter grand chose. J’ai préféré avoir les témoignages de professionnels comme Jean Jacques Beineix, Claire Denis ou Christophe Honoré, pour qu’ils me disent comment elle était derrière et devant la caméra.

Le biographe, écrit-il avant tout sur lui même?

Cela dépend la situation personnelle du biographe. Pour ce qui est de Béatrice Dalle, non, je n’ai pas écrit par rapport à moi. Vous avez parlé de mon empathie vis à vis des sujets, mais non, je suis resté quand même assez neutre. J’ai marqué une certaine distance. Il y a des choses que je n’accepterais pas forcément de ma part. J’ai fait mon travail de biographe et voilà. Il arrive, cela dit, qu’avec le sujet qu’on a choisi on puisse parler de soi. C’est ce que j’ai fait par exemple avec ma biographie de Françoise Sagan. J’y est mis beaucoup de moi même. D’ailleurs, elle est postérieure au livre sur Dalle car entre l’écriture et la publication, il y a eu pas mal de temps qui s’est écoulé.

D’autres projets dans le domaine ?

Pour les biographies, je vais faire une longue pause, je n’ai plus trop envie d’en faire. J’ai fini un roman de facture assez classique sur un architecte très connu à qui il arrive plein de problèmes et je cherche un éditeur en ce moment. Je suis plutôt dans ma phase romanesque.

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