Au Champ Des Morts – Interview bonus Obsküre #28

30 Juil 16 Au Champ Des Morts – Interview bonus Obsküre #28

Lieu-dit de la commune de Ferrières-sur-Sichon (Allier), Glozel a engendré un débat scientifique, judiciaire et historique relatif à la datation d’objets retrouvés sur son périmètre par la famille Fradin lors d’un défrichement : tablettes de céramique en particulier mais aussi pierres taillées, poteries et autres ossements – reliques que l’Etat français a fini par dater, dans un rapport établi par le Ministère de la Culture, de la période du Moyen-Âge.
Le lieu sur lequel ont été faites les premières découvertes se nomme
Le Champ Des Morts : un endroit qui apparaît un jour au gré d’une discussion entre l’ex-Anorexia Nervosa/Necromancia Stefan Bayle (chant, guitares), Migreich (guitares) et Cécile G (basse, ex-Olen’k). C’est lors d’une soirée privée, et leur partenariat n’en est qu’à un stade embryonnaire. La sonorité du nom du lieudit les interpelle. Lorsque le soir de notre entrevue les acolytes l’évoquent pour Obsküre, ils explicitent le rapport du groupe au nom du lieu, à travers le prisme de sa sonorité, bien davantage que par son histoire ou supposée telle.
Mais alors, pourquoi « Au » et pas « Le » ? À travers ce « au », nous expliquent-ils, il y a l’idée de se déplacer. Il y a aussi le fait que
Le Champs des Morts soit situé en Auvergne, terre en laquelle Migreich trouve ses racines. C’est là l’une des clefs du nom : affirmer au moins symboliquement un attachement au local, la terre natale – et au Limousin entre autres, voisin de l’Auvergne, régions formant le centre France, terreau du projet musical. L’élévation, thématique récurrente du black metal, n’implique-t-elle pas d’abord de profondes racines ?

[Note : Le contexte de l’entretien est à mi-chemin entre publication effective et intense période de travail. Le groupe a sorti un premier EP chez Debemur Morti, et s’active depuis juin aux studios Drudenhaus à la finition d’un format album, dont l’arrivée en bacs devrait intervenir, sauf contrordre, d’ici la fin 2016.]

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Obsküre : Votre premier format court, Le Jour se lève, prépare l’auditeur pour la suite. Le format long présentera-t-il une globalité scénarisée, « conceptuelle » ou correspond-il à un florilège de choses ?
Stefan :
C’est difficile de répondre à ça. Il n’y a pas l’idée de faire un album « concept » en tout cas. Ce qui nous a motivés, c’est l’idée de refaire du metal comme ça se faisait à une époque où ce son avait une signifiance. Nous voulions essayer de redonner du sens à la musique : quelque chose de vertical, aller vers une transcendance. J’en réfère, en l’occurrence, au black metal : quelque chose d’organique au niveau du matériel et du traitement ; et puis quelque chose de viscéral, primaire. Partant de là, nous ne nous sommes pas posé de limites. Alors au début, nous nous étonnions de sortir des riffs qui faisaient référence au genre gothique par exemple ; mais il n’y a pas eu de « réflexe de recul » : nous adorions ça et ne voyions pas le problème.
Migreich : Nous avions aussi le sentiment que la musique prendrait sens dans le tout. Évidemment, lorsque tu alignes deux morceaux sur un format EP qui ne se ressemblent pas, tu ressens moins ce que je veux dire ; mais si tu écoutais les compositions de l’album ensemble, tu sentirais davantage cette cohérence. Dans le tout se dégage une homogénéité. Et tu retrouves alors cette idée de l’édifice que nous avons aspiré à bâtir. C’est quand même du black metal et j’aime cette idée-là, un peu comme quand Motörhead te dit « on fait du rock’n’roll ». Après le black, on peut y mettre un peu ce qu’on veut. Écoute Mortuary Drape, Emperor ou Rotting Christ : ces trois choses n’ont rien à voir les unes avec les autres, et pourtant, elles intègrent toutes cette mouvance. Dans le black tu retrouves aussi Triptykon, extrêmement différent de ces trois premières références et qui tire plus vers le gothique. Nous nous sommes aussi rendu compte avec Stefan que nous avions un spectre d’influences assez large : d’un côté les sphères post-punk cold wave, voire indé ; de l’autre côté, un aspect hard rock à la papa. J’adore personnellement tous ces vieux trucs de hard, Stefan aussi. Sur le papier comme ça, tu peux croire l’éventail incohérent voire contre-nature ; mais à l’écoute, j’ai le sentiment que nous sommes parvenus à quelque chose qui se tient.

Votre premier EP présente une glaciation assez arty, qui le distingue du primaire pur et lui donne une certaine fraîcheur. On n’est pas chez Darkthrone…
Migreich :
Oui, en même temps Darkthrone ça sonnait sûrement frais, à l’époque.
Stefan : L’album s’inscrira dans la veine de l’EP. Pas d’orchestrations même si quelques détails de synthé demeurent. Dans « Le Jour se lève », j’en ai posé quelques-uns, plus quelques chœurs dans le fond parce que le morceau s’y prêtait. Sur les autres morceaux, tu n’en trouveras pas car entre-temps, nous avons fait évoluer nos sons de guitares vers des choses éthérées, plus gothiques en somme. En fait, avec une guitare, on peut finir par arriver à obtenir un effet « claviers »… et ça c’était vraiment inscrit dans ce qu’on voulait faire – ce qui nous donnera à reproduire les choses telles quelles en concert, sans avoir de bandes ou de clics. C’est une démarche assez opposée à celle qu’avait Anorexia Nervosa.

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Autant le dire, d’ailleurs : au regard de votre son actuel, les attentes éventuellement liées au fait que Stefan ait été créatif permanent dans le cadre d’Anorexia Nervosa, n’ont pas lieu d’être, mais nous y reviendrons.
Migreich :
Le feeling brut n’a pas été verbalisé, c’est sans doute ce qui fait sa force.
Cécile : Il s’inscrit dans quelque chose de naturel, en fait.
Migreich : À la base, c’est bête à dire mais il y a deux guitaristes dans Au Champ Des Morts, et ce goût certain pour la guitare est criant dans ce que nous faisons : pas nécessairement sur le plan technique mais dans les sonorités, les couches… et puis ce qui définit le metal et le rock, pour moi, c’est le riff ; et je ne crois pas que soyons partis sur une logique de sur-arrangement. Il y a certes plein de couches de guitares ; ce qui fait de nous un groupe « de guitaristes », mais pas au sens péjoratif du terme.

Sur scène, sera-t-il possible de reproduire intégralement ce son ou êtes-vous obligés d’épurer ?
Stefan :
C’est plutôt facile.
Migreich : Nous réfléchissons à chaque fois à cette restitution. Un travail est fait en amont, avant les répétitions. Lorsque nous composons un morceau, cela implique toujours la présence de beaucoup de pistes et il y en aura un certain nombre sur l’album, mais à chaque fois se dégagent des choses saillantes constitutives de l’identité du morceau. C’est ce que nous gardons en répétition, et au final se dégage cette colonne vertébrale au niveau des guitares, qui rend le morceau lisible.
Stefan : On retrouve le morceau et c’est personnellement quelque chose que j’aime beaucoup : le fait que jouer une partie plutôt qu’une autre donne un relief différent et que ça lui donne une dimension plus proche du hard rock seventies… Regarde Deep Purple, ou plus récemment tiens, The Devil’s Blood – eh bien ces derniers ne jouaient jamais deux fois un morceau de la même manière. Ceci ne t’empêche absolument pas de le reconnaître. Il y a un sentiment de surprise, de spontanéité et d’immédiateté auquel je tiens.

Cette spontanéité peut-elle vous amener à laisser vivre les titres sur scène, à les extirper de leur structure originelle ?
Stefan :
Pourquoi pas, oui… En fait nous essayons de ne pas réfléchir à ce genre de choses, de les laisser se produire si elles le veulent. Mais dans l’immédiat, nous travaillons sur le fait d’enregistrer un album, ce qui comporte des difficultés en soi : une mise en place à laquelle parvenir, des arrangements à définir…

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Au Champ Des Morts, ce n’est pas Anorexia Nervosa. Pas la même manière, pas les mêmes personnes. Est-ce aujourd’hui un processus moins contraignant et pourquoi ? Comment le ressens-tu, Stefan ?
Stefan :
C’est moins lourd à assumer, certainement. Déjà parce que nous sommes deux à écrire alors que dans Anorexia Nervosa, j’étais seul en charge de la composition. En pareilles conditions, tu peux finir par tourner en rond alors que dans le dialogue, les choses peuvent rebondir à partir d’une idée que l’un ou l’autre de nous deux amène sur la table. C’est différent. Les choses se construisent et s’imbriquent au fur et à mesure que se déroule ce dialogue. Il y a un sentiment singulier de satisfaction et d’accomplissement lorsque nous parvenons à échafauder un titre.

Si les choses se passaient ainsi dans Nervosa, si elles restaient entre tes mains, c’est peut-être que pour une raison consciente ou non, elles le devaient. Dans ta conception, ta psychologie peut-être, Stefan, quelque chose n’a-t-il pas changé entre-temps ?
Stefan :
Ah mais… si, absolument. Le truc, c’est que ce projet est tout autre, le contexte est différent. Pendant dix ans, je n’ai pas fait de musique parce que je ne ressentais pas le besoin de dire quoi que ce soit. Aujourd’hui c’est un moment autre : il y a un besoin, une envie de s’exprimer ; mais les deux projets ne peuvent être reliés : dix ans les séparent et puis Anorexia c’est une grosse machine avec plein d’intervenants autour. Un jour, il pouvait y avoir une commande : quelqu’un qui te dit : « Il me faut un morceau pour demain parce qu’il faut absolument sortir quelque chose rapidement », etc. – tandis que là, ce n’est absolument pas le cas : nous sommes complètement indépendants et faisons de la musique pour faire de la musique.

Migreich lui-même est un nouveau partenaire. Votre lien récent implique ce renouvellement du processus créatif…
Stefan :
Complètement. Mais il y aussi la dimension collective du groupe, maintenant. Nous sommes quatre à construire… En même temps, c’est difficile de trouver les gens disponibles et pas trop éloignés géographiquement pour entreprendre quelque chose, et sur la même longueur d’ondes. Si tu veux monter un groupe de blues, tu ne rencontres pas cette difficulté : les musiciens sont là, assez nombreux. Mais dans ce que nous faisons…. C’est aussi pour ça que ça prend du temps.

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De quelle manière vous répartissez-vous la charge textuelle ?
Stefan :
Nous n’appliquons pas vraiment de méthode. Exemple pour un de nos titres, « Nos Décombres » : Migreich l’a posé un soir, nous l’a envoyé ; et c’était simplement parfait, jusqu’à l’épreuve du chant, qui n’a pas posé problème. Voici l’exemple d’une chose qui a pris cinq minutes. Et puis pour d’autres choses, on réalise qu’un texte peut être beau sans pour autant être « calable » en musique.
Migreich : Il peut y avoir un cut-up, dans notre travail sur le verbe. Des bouts de texte qui fonctionnent ensemble, une fois rassemblés.

Contrairement à une tendance qui voudrait que l’on publie beaucoup de disques et régulièrement pour exister, votre planning de sorties pour 2016 témoigne d’un refus par principe de cette course à l’échalote. Face à un marché saturé, vous adoptez une position inverse de la tendance actuelle.
Stefan :
C’est l’expérience. Nous faisons le contraire. Nous n’avons plus vingt ans.

Mais – en exagérant – vous raisonnez presque comme un groupe des années soixante-dix. Dans les vingt ans qui ont suivi, les groupes pouvaient rester sur un rythme de sorties mesuré : un disque tous les trois à quatre, cinq ans pour certains. Aujourd’hui, les groupes sont plus pressurisés que jamais pour sortir régulièrement de la musique… alors qu’elle ne se vend plus ! Vous, c’est le contrepied : recréer du désir autour de ce qu’est un groupe, une identité, etc.
Migreich :
Ça redonne un peu de sens à ce que c’est que de faire de la musique, aussi.
Stefan : Nous passons complètement à côté de ce wagon de la surconsommation en musique. Nous sommes des acheteurs de vinyles, n’achetons que ce que nous aimons vraiment et essayons de rester des fans au sens le plus noble du terme.
Migreich : Après, il ne faut pas nier que le numérique a changé le rapport à la musique. Dans la découverte, par exemple. Je le déplore, en un sens : tu découvres plein de choses sur YouTube et c’est intéressant d’une certaine manière, mais ce n’est pas vraiment la finalité non plus. Personnellement j’ai un rapport traditionnel à la musique, ma collection est assez étendue et ce que je trouve intéressant dans le numérique est l’ouverture que cela donne à la découverte. Facilité d’accès présente avantages et inconvénients. Pour cent cinquante trucs nuls que tu vas écouter, tu découvriras une perle mais rien que pour celle-là, ça valait le coup. Nous ne le cacherons pas : nous sommes tous dans un rapport quasi-fétichiste à l’objet, et au concert, le vrai concert. Celui de deux heures, hors de cette lourde machinerie des festivals qui fait écho à la culture du zapping en vogue.

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> SORTIE : AU CHAMP DES MORTS
Le Jour se lève (EP) (Debemur Morti) (2016)
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