Marin Ledun – En douce

13 Nov 16 Marin Ledun – En douce

Prolifique, Marin Ledun est devenu une figure montante du roman noir français, avec pas moins d’une quinzaine de romans à son actif explorant la face la plus sociale du genre. Avec En douce, il atteint une épure et une efficacité nouvelle dans son écriture. Véritable huis clos, le récit va encore plus loin vu qu’il est entièrement centré sur le parcours de vie et les questionnements d’un seul personnage : Émilie. Alternant passé et présent, les événements de son parcours nous sont révélés afin de comprendre pourquoi elle se livre à un acte fou : la séquestration et la mutilation d’un homme qui l’obsède et qui a fait basculer sa vie, la rendant infirme suite à un accident.

Vu comme cela, on pourrait se dire qu’En douce n’est qu’une réécriture de Misery et les histoires de séquestration sont légion, mais l’intérêt du livre n’est pas là. C’est par le prisme de cette ancienne infirmière unijambiste devenue gardienne de chenil que Ledun nous offre au bout du compte plus un récit sur la crise de la quarantaine et les remises en cause qui vont avec, surtout quand on est une « déclassée », une personne qui n’a « rien » selon les standards imposés par la société du bien être. Émilie n’a plus de parents, plus de possessions. Elle n’a pas de compagnon, pas de maison, pas d’enfants, et surtout elle n’a aucune estime de soi. Elle est passée par la case burn-out, son handicap a fait d’elle une curiosité sexuelle pour les quelques hommes acrotomophiles et femmes qu’elle rencontre dans les bars de la périphérie de Begaarts, la petite ville sudiste d’un peu plus de 4000 habitants où elle crèche dans un mobile home.

N’en pouvant plus de cette vie de sclérose et bouffée par ce désir (dont parlaient Tuxedomoon dans leur fameux morceau « Desire »), elle décide d’en revenir au moment où sa vie a basculé en traquant et faisant partager son calvaire à l’homme qui, selon elle, en est responsable. Pourtant, ce dernier va agir comme un miroir, un catalyseur et l’amener à une confrontation avec elle-même. Pourquoi veut-elle se venger? Qu’attend-elle de lui? Contre quoi et contre qui est-elle en colère? Que va-t-elle mettre en œuvre pour sortir de cet engrenage d’amertume et de dégoût de soi, entourée par les aboiements incessants des chiens en cage?

Ce qui pourrait paraître comme de purs actes de folie se transforme en un besoin de réapprendre à aimer la vie et d’accéder au bonheur. En douce nous parle ainsi de la fragilité de l’humain, jouant des tensions et d’une violence, habituelle au genre, qui n’arrive jamais. Ledun continue son exploration des laissés-pour-compte, des solitaires, des « inutiles », ceux qui en ont réchappé mais à quoi bon? La survie OK, mais à quel prix? Émilie est surtout bouleversante dans sa façon de se poser des questions et de ne pas en trouver les réponses, elle, la passionnée de danse qui a perdu une jambe et qui continue à aller dans les dancings malgré tout, elle, qui a bien compris que les autres peuvent nous annihiler, nous détruire mais que serait-on sans eux? Elle renonce ainsi à la facilité, veut changer le cours des choses, devient forte malgré son statut de « faible ».

La folie n’a jamais été acte aussi lucide que dans En douce. Et le style sec – l’auteur est fan de Harry Crews qu’il cite en épigraphe – acquiert presque une dimension journalistique, qui fait écho aux nombreux faits divers incessants auxquels il est fait référence dans le livre, qui sont comme une toile d’araignée qui se referme sur la protagoniste. Mais le roman nous dit aussi qu’il n’y a pas de fatalité, la rédemption est au bout du chemin, mais il faut aller la chercher. On peut en effet continuer à vivre après le trauma. Nos rêves se sont brisés, notre vie est à l’antithèse de ce qu’on aurait souhaité? En douce nous montre la possibilité d’un après.

http://www.ombres-noires.com/

en_douce

Be Sociable, Share!

Tracklisting :
Be Sociable, Share!























Tweet

Note : 75%

Site du groupe / MySpace :

http://www.ombres-noires.com/

Be Sociable, Share!

Laisser une réponse