Joseph Incardona – Chaleur

19 Jan 17 Joseph Incardona – Chaleur

Heinola est une ville finlandaise où on s’ennuie ferme. 20 000 habitants et autant de chômeurs et d’alcooliques désœuvrés. Du coup, pour faire passer le temps, les habitants se livrent à toutes sortes de concours comme les championnats de porter d’épouse, de foot en marécage, de lancer de bottes ou encore d’écrasement de moustiques. Mais l’un de ces événements a fait la une des journaux le 8 août 2010 : le championnat du monde de sauna. Le principe est simple : s’enfermer dans une cabine chauffée à 110 degrés. Le dernier qui sort est la gagnant. Sauf que ce fameux jour, le russe Vladimir Ladvjensky meurt alors que le finlandais Timo Kaukonen s’en sort mais grièvement brûlé.

C’est ce fait divers, suivi presque au pied de la lettre, qui sert de base à ce nouveau roman de Joseph Incardona. Son style rapide et implacable fait mouche une fois encore dans une veine volontiers tragi-comique et grotesque, qui doit beaucoup à Harry Crews, avec ses personnages hauts en couleurs et obsessionnels, qui ont déplacé la foi vers l’endurance physique et une quête où le corps fait tout. Igor Azarov a 60 ans, 1m59 pour 58 kilos. Il sait que ce sera sa dernière compétition et qu’il va la remporter après trois années à finir derrière Niko Tanner, le champion en titre, 49 ans, 1m89 pour 110 kilos. Niko est aussi un « hardeur », un « routard du con », doué pour la picole, la baise et la chaleur. Monté comme un étalon, il est courtisé par de nombreuses groupies mais quelque part le public espère sa chute, un peu comme dans le Car de Harry Crews où la foule cherche finalement à ce que le héros échoue. On pense aussi beaucoup au documentaire Hands on a Hard Body (1997) de S.R. Bindler sur un concours d’endurance à Longview, Texas, où les participants doivent rester éveillés le plus longtemps possible avec leur main posée sur un pick-up afin de pouvoir rentrer chez eux avec. Hélas, un jour, pendant la pause de cinq minutes, un participant en état d’hallucination dû au manque de sommeil a acheté un fusil au magasin d’en face et s’est fait sauter la cervelle. Le roman évoque aussi pas mal toutes les histoires vraies répertoriées dans Le Festival de la couille de Chuck Palahniuk. On rit donc beaucoup, même si c’est le tragique qui l’emporte.

Le déroulement du concours est lui même le temps du récit, où l’on voit les inscrits se faire éliminer par paquets. Parmi eux, on trouve notamment le Révérend, un Suédois aussi bien monté que Niko. Les visiteurs affluent par milliers et se nourrissent de ce spectacle masochiste. Au final, on ne saura d’ailleurs même pas ce que les concurrents ont à gagner matériellement si ce n’est une lutte avec eux mêmes. Mais les choses vont se compliquer quand Alexandra, la fille d’Igor qui ne l’a pas vu depuis quinze ans, décide de venir assister au spectacle alors que son père commence à abuser des piqûres à la morphine et plonger dans un état proche de la névrose obsessionnelle. De son côté, Niko fait face à une autre remise en question : il n’arrive plus à éjaculer malgré tous les efforts fournis par ses admiratrices. Le comble pour une porn star.

C’est donc au sein de ce spectacle halluciné, qui comprend aussi une élection de Miss Sueur, que le trivial va prendre des atours bien plus existentiels, sans jamais virer au noir ou au macabre, même si le divertissement s’y apparente à une mise à mort lente. Incardona, en bon storyteller qu’il est, nous livre un conte sur la condition humaine, sa quête d’un absolu qu’elle n’atteint que rarement, son désir de se transcender et de connaître la gloire quel qu’en soit le prix à payer. Le corps y est autant un objet de consommation, de projection de soi et le renvoi à un dépassement impossible. Chaleur nous parle de ces imperfections qui nous rendent humains et avec lesquelles on lutte désespérément. De ce constat absurde naît une beauté qu’Incardona cherche à cerner.

Entre réalité et fiction, Chaleur est un roman court mais à la portée très grande.

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CHALEUR

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