Jason Mache – Prodromes

14 Sep 18 Jason Mache – Prodromes

Dès l’incipit de ce court texte, tout se met en place puisque sont convoquées dans la même phrase la genèse et la fin : « Une certaine genèse a touché à sa fin, qui n’a peut-être produit que de l’avorté par sa « non-complétion » ? ». Cette perspective de finitude rappelle le projet divin tel qu’établi dans les premiers versets du Coran, jouant eux aussi de la totalité : ainsi, dans « Al-Fatiha (L’Ouverture) », genèse et fin sont également liées : « Louange à Dieu, Seigneur de l’Univers / Le Clément, le très Miséricordieux / Maître du Jour du Jugement dernier »

Pourtant, il n’y a rien de divin dans le livre de Jason Mache. C’est le Rien ténébreux qui domine et dirige les pensées, les absorbe dans son gouffre noir.

La temporalité se fait la malle, convoquant présent et passé, singeant « l’esprit du temps (d’alors) ». C’est une plongée dans l’Empire du Rien, où le sujet se confronte à l’Être et le plus Être, à ce qu’il veut sans avoir le choix, à l’expression silencieuse de la douleur et de la haine.

Le Rien surpuissant annihile tout, c’est une sorte d’état dépressif magnifié, qui abolit espace et temps, un étrange Nirvana du noir, tenant aussi bien du nihilisme black-metal que des affirmations philosophiques d’Eduard von Hartmann (Métaphysique de l’Inconscient).

La profondeur du silence est telle que le sujet est en attente de l’explosion, cette « explosante fixe » si chère à Breton qui disait qu’ « indépendamment de ce qui arrive, n’arrive pas, c’est l’attente qui est magnifique » (L’Amour fou).

Pour tenir, le sujet observe les pensées gelées qui se forment derrière ses yeux, jouant avec les chiasmes : « lucides pertinences et pertinentes lucidités ». Il s’amuse des syllepses de sens quand la question de la mort se fait « insoluble », c’est-à-dire à la fois sans solution et sans possibilité de la dissoudre dans un Tout plus vaste.

Le narrateur poète se heurte à l’inadéquation entre les mots et les choses, plus enfant que Sartrien, car c’est bien l’enfant qui découvre aux premiers stades de sa vie que les choses lui échappent, qu’elles ne sont pas Lui, pas une extension de son corps et que le sein, le doudou peuvent échapper à son désir. C’est donc une vision mélancolique de la pureté défaite que dessine Prodromes, un chemin vers la passe psychanalytique.

La thérapie est alors « l’art de la liquidation », le chemin maritime par excellence, celui qui mène à la mer, à la mère, à l’amer.

Jason tourne autour de la tombe, n’y tombe pas, « touche du doigt le fond du trou » et interroge. Il glisse et dit, cerne peu à peu les mots, les piège puis les relâche. C’est une pirouette, une fantaisie, un rêve philosophique.

La compréhension, les explications se refusent, c’est un état dans lequel il convient de forcer, de forer l’implicite afin de faire surgir, simultanément les trois possibles annoncé en manifeste final :

« Appel, annihilation, poésie ».

Un idéal de lecture pour accompagner Treha Sektori.

Faisant suite à ce court texte, l’éditeur ajoute un texte qui donne nom à sa nouvelle collection : «  Le Palle en écharpe ». Jason Mache y adresse un pied de nez à ceux et celles qui voudraient qu’on fasse, répondant en quelque sorte, comme Bartleby, que lui aussi « préfèrerait ne pas ».

NB : Jason Mache a 21 ans, il suit en cette rentrée des études de philosophie, centrant sa recherche personnelle sur John Cage. Il fait partie du projet musical The Swindle, il avait aussi monté Zorn Vorster.

Jason Mache

Prodromes

Editions L’Improbable, septembre 2018

isbn : 2-84739-024-3

www.levaisseauimprobable.fr

facebook de l’éditeur

 

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