Rick Bass – Interview à l’occasion de la parution du Livre de Yaak

05 Mai 13 Rick Bass – Interview à l’occasion de la parution du Livre de Yaak

A l’occasion de la nouvelle parution du Livre de Yaak de Rick Bass dans la collection Totem des éditions Gallmeister, Obsküre Magazine vous propose cet entretien conduit il y a quelques années (le 4 octobre 2007 exactement) avec ce grand nom de la littérature américaine. Originaire du Texas, Rick Bass a été géologue à Jackson, dans le Mississippi, avant de se lancer dans l’écriture et d’émigrer vers les montagnes isolées du Montana et la vallée du Yaak. Essayiste, activiste, il est avant tout un très grand auteur de nouvelles. Ses nombreux livres se nomment entre autres Dans les Monts Loyauté, Oil Notes, Le Guêt, Winter ou La Décimation. Son écriture subtile décrit le rapport étrange et riche de personnages à l’environnement naturel qui apparaît comme un véritable paysage mental dans ses récits. Il dépeint l’indicible des émotions à travers une imagerie foisonnante, boisée et marécageuse, où la quête des êtres aux prises avec les éléments qui les entourent ne peut être qu’une recherche de l’élément furtif, insondable, qui se transpose dans la recherche de la métaphore parfaite. Cet entretien retrace son parcours et sa relation à l’écriture, la sienne et celle des autres.

Obsküre Mag : Bonjour Rick. Vous êtes né en 1958 à Fort Worth au Texas, puis vous avez grandi à Houston. C’était comment de grandir dans le Texas des années 60 ? Aviez-vous déjà cette passion pour les paysages, que nous pouvons lire dans vos livres ? Dans quel environnement avez-vous grandi ?
Rick Bass : En tant qu’enfant, vous ne faîtes pas forcément attention à l’environnement dans lequel vous grandissez. Ce que j’ai réalisé plus tard, c’est que le Texas à cette époque était vraiment entre le Sud et l’Ouest. Il portait encore les traces du Vieux Sud (le Mississippi, la Louisiane, l’Alabama) dans sa culture et son atmosphère, en particulier à Houston. Mais les mythes de l’Ouest étaient aussi présents. Les gens à Houston avaient une double allégeance, voire une double personnalité. Parfois ils se considéraient comme des gens de l’Ouest, indépendants, plus rudes et bourrus pour utiliser certains clichés, et en même temps ils étaient attachés à cette courtoisie du Sud, ses bonnes mœurs et ses restrictions. C’était une tension étrange, et évidemment en tant qu’enfant je ne m’en rendais pas compte. Mon enfance était plutôt classe moyenne, sans être pauvres et sûrement pas riches. Faire des économies pour pouvoir partir en vacances chaque année, vraiment une vie normale de classe moyenne, ou en tout cas normale pour l’époque. Il y avait des bois juste à côté de notre voisinage, et tous les jours j’allais m’y promener, à attraper des poissons, des grenouilles et tout ce qu’on peut imaginer qu’un petit garçon puisse faire. C’était un tout petit bois, c’était proche d’un parc. Mais quand vous êtes petit, les échelles ne sont pas les mêmes et cela devient un paysage bien plus large dans votre esprit.

Et votre Sud était-il plus proche du Sud littéraire de Flannery O’Connor ou Eudora Welty ou du Texas littéraire de Cormac McCarthy ou Larry McMurtry?
La réponse ne va pas être satisfaisante, mais je dirais que ma perception de Houston à l’époque était plus proche de McMurtry et McCarthy, même si évidemment enfant je ne connaissais pas ces auteurs. Mais je percevais le monde plus de la manière dont ils le représentent. Même si je pouvais y percevoir des accents du Sud de Welty ou O’Connor, qui étaient présents eux aussi, mais moins flamboyants pour moi, ils m’interpellaient moins aussi même s’ils étaient bien là. Je pense que même inconsciemment vous absorbez ces images, ces sons, ces histoires même si votre regard est tourné vers l’Ouest. Cela reste comme une ombre qui vous influence.

Quel fut le premier livre que vous avez lu qui a été important pour vous ?
Je pense que le premier vrai livre que j’ai lu par moi-même, et pas un livre d’école, que j’avais pris au magasin pour le lire, c’était Pilgrim at Tinker Creek d’Anne Dillard. Je ne sais pas pourquoi ce livre, j’avais lu le dos de la jaquette sur les mémoires de cette femme et sa relation à un ruisseau. Je me suis dit que cela me parlait parce que je connaissais ça et c’était un livre incroyable. Je devais avoir 15 ans.

Vous êtes un vrai raconteur d’histoires. Est-ce que quand vous étiez enfant, vos parents ou grands-parents vous racontaient des histoires sur les porches des maisons, comme cela se faisait beaucoup ?
Oui, beaucoup, en effet. La tradition orale est très présente dans notre famille, pour moi c’était ordinaire, le monde était comme ça. Si quelque chose d’intéressant vous arrivait vous ne pouviez pas attendre pour le raconter et vous le rendiez le plus intéressant que possible, en utilisant beaucoup de détails et d’humour, c’était très présent pendant mon enfance.

Quand avez-vous décidé de vous mettre sérieusement à l’écriture, vu qu’en fait vous avez été diplômé en géologie pétrolière, ce qui n’a rien à voir avec la littérature !!
Pas vraiment, non. La première fois que je me suis dit que je voulais m’y mettre sérieusement, c’est après avoir lu le court roman de Jim Harrison, Légendes d’Automne. En 100 pages, il se passait tant de choses, j’ai été impressionné, je ne savais pas que la fiction pouvait faire ça. La forme, la structure, le titre de cette histoire, tout me plaisait, et c’est devenu un modèle. C’était un livre unique, vous pouvez faire presque tout en 100 pages avec beaucoup d’agilité, et ces 100 pages m’ont fasciné. Je n’avais rien lu d’équivalent auparavant, que ce soit dans le contenu ou dans la forme.

Vous êtes d’ailleurs attiré par le format court pour vos histoires, qui sont presque toutes des nouvelles, vous n’avez écrit que peu de romans, pourquoi ce choix de devenir un auteur de nouvelles, même si vous avez aussi écrit de nombreux essais ?
J’aimerais écrire des romans, et je vais en commencer un nouveau l’année prochaine. Mais pour moi, c’est très difficile. D’autant plus maintenant avec ma famille, mon travail, mon activisme en ce qui concerne l’environnement et la survie des espèces. Je n’ai pas le temps de me focaliser, de m’immerger et de me perdre dans un roman. Pendant des années, j’ai eu tant d’autres activités et occupations. Dans une nouvelle, vous pouvez vous perdre pendant un mois. C’est ce qui colle le mieux à ma vie aujourd’hui. Quand j’étais plus jeune, j’avais le temps mais je ne sais pas pourquoi les nouvelles m’ont plus attiré. Je n’ai pas de réponses à cette question, je n’en sais rien.

En 1985 The Deer Pasture était votre premier livre. Avez-vous eu du soutien à l’époque d’autres écrivains ou étiez-vous plutôt seul et isolé?
Je ne connaissais pas un seul autre écrivain ou professeur en écriture. J’ai écrit ces essais à propos de la terre où nous chassions avec ma famille mais je ne connaissais rien à l’écriture.

L’aspect autobiographique est aussi très important dans vos livres, par exemple dans Oil Notes. Pour écrire sur quelque chose, avez-vous besoin d’en faire l’expérience ?
C’est certain que je suis plus confortable quand c’est quelque chose dont j’ai fait l’expérience ou dont j’ai été témoin assez longtemps pour que mon imagination fasse le reste, et pour avoir des détails spécifiques auxquels je peux rattacher l’histoire. Si c’est à propos de quelque chose que je ne connais pas, je ne pourrais m’attacher à ces détails et c’est de là que vient la métaphore. Tu dois savoir exactement ce dont tu parles pour le comparer le plus fidèlement possible.

Je crois que c’était Robert Penn Warren qui disait que l’écriture était toujours une découverte. Est-ce le cas pour vous et quelle est votre méthode de travail ? Êtes-vous un écrivain très discipliné ?
Je suis d’accord avec Penn Warren, l’écriture de fiction est pour moi une découverte. Les essais et la non fiction, c’est différent, je sais ce que sera la fin, je sais ce que je veux dire à la fin de l’essai. Une bonne histoire, vous ne savez pas ce qui va se produire à la fin, c’est une découverte pour vous et pour le lecteur. C’est cela qui rend la fiction si attirante.

Vos premières années en tant qu’écrivain, vous étiez à Jackson au Mississippi, c’est un endroit qui est connu pour des noms d’auteurs comme Eudora Welty, Larry Brown ou Richard Ford. Aviez-vous des contacts avec ces auteurs. Et ma seconde question, c’est que maintenant que vous vivez dans le Montana, qui est aussi un endroit connu pour ses écrivains, avez-vous aussi des contacts avec d’autres auteurs ?
C’est amusant, quand j’étais à Jackson, je travaillais en tant que géologue, je n’étais pas dans l’environnement ou dans la communauté littéraire. Je me souviens qu’à la pause déjeuner, j’allais souvent à la librairie. Ils me conseillaient des livres mais ils ne savaient pas que cela m’intéressait d’écrire. C’est dans cette librairie qu’ils m’ont conseillé le Légendes d’Automne de Jim Harrison. Et c’est là que je me suis vraiment décidé. Je vivais pas loin de la maison d’Eudora Welty. Quand j’ai décidé que je voulais écrire, je me suis dit qu’il serait bien que je la rencontre et que je lui pose des questions. J’ai donc postulé pour tondre son gazon. Je m’imaginais boire une limonade avec elle sur le porche et parler de métaphores, d’intrigue. Mais cela n’a pas fonctionné. C’était un de mes stratagèmes, je me disais que j’allais apprendre à écrire en lui tondant la pelouse. Je n’ai pas eu beaucoup de contacts avec des écrivains au Mississippi, mais j’ai rencontré Larry Brown et j’ai beaucoup aimé cette rencontre. Barry Hannah, aussi. Puis je suis allé vivre dans les bois du Montana, à l’écart de toute communauté. Avec le temps, je suis devenu ami avec d’autres auteurs du Montana mais nous ne parlons jamais d’écriture, nous parlons de politique, d’histoire naturelle, jamais d’écriture ou de lecture. Mais c’est vrai qu’il y a beaucoup d’écrivains dans le Montana.

Vous avez dédié Dans les Monts Loyauté à Jim Harrison, Thomas McGuane et John Graves, deux écrivains du Montana et un du Texas. Pourquoi dédier ce livre à ces auteurs ?
Ils représentent tellement pour moi. Ils m’ont donné l’envie d’écrire. Ce que j’admire le plus chez ces trois écrivains, c’est qu’ils ont eu de grandes vies. Leur vie n’a pas été faite que d’enseignement et d’écriture, ils ont mené des vies très actives. C’est ce qui m’attire et ce n’est pas facile à faire.

L’appendix de Ninemile Wolves se nomme Wise Blood (La sagesse dans le sang) comme le roman de Flannery O’Connor. Quelle fut son importance ?
O’Connor et Barry Hannah ont une grande influence dans ce qu’on appelle le grotesque du Sud ou le macabre, la capacité ou la volonté de surprendre, de choquer ou de décrire des scènes monstrueuses, cette éducation a été libératrice pour moi. Je me suis dit que toutes les histoires n’avaient pas à se ressembler et c’est aussi simple que cela.

Vous utilisez quasiment tout le temps dans vos histoires la première personne du singulier, le Je, dont Harry Crews dit que c’est un mot merveilleux et terrifiant. Du coup, vous vous mettez dans la peau de personnages très différents les uns des autres, pourquoi ce choix ?
Il y a une grande responsabilité quand vous parlez à la première personne, c’est ce poids dont Crews parle. Vous gagnez une autorité simple et initiale, en effet qui connaît mieux le sujet que le narrateur, ou en tout cas c’est ce qu’il paraît, ironiquement car ce n’est pas toujours le cas. Mais il y a beaucoup de pression, car si l’histoire ne fonctionne pas, la responsabilité vient au narrateur. C’est difficile à expliquer, je n’ai pas de réponses précises à donner, je pense que c’est instinctif. Parfois, quand vous écrivez à la troisième personne, cela peut créer un sentiment plus mythique, ce narrateur distancié, non impliqué, tandis que quand vous utilisez la première personne, c’est plus intime, et que cette notion de pression réussisse ou échoue, le lecteur doit se faire une opinion sur le protagoniste à un moment ou un autre. A la troisième personne, vous avez une distance qui vous permet d’entrer dans l’histoire en prenant moins de risques. A la première personne, l’implication se fait dès la première page. C’est un vrai pari. Et quand ça fonctionne, ça fonctionne bien.

Quand vous écrivez, est-ce que vous parlez à voix haute, est-ce que vous entendez les voix des personnages, sentez-vous les odeurs, avez-vous une expérience de synesthésie quand vous écrivez, car quand vous décrivez le Texas, il nous semble y être par exemple ?
Parfois, je suis tellement impliqué dans le texte que je vais avoir cette expérience synesthésique des autres, les ressentir à travers mes sens. Parfois, quand un passage fonctionne bien et que j’écris vite, je ralentis l’écriture de sorte que je puisse réciter les mots à voix haute. Mais ça n’arrive pas si fréquemment. Parfois je ris, parce que dès que je dis à voix haute ce que je suis en train d’écrire, c’est vraiment quelque chose que j’ai envie de lire fort et cela m’indique que c’est un bon passage. C’est intéressant, dès que je m’entends lire, c’est qu’il y a quelque chose qui fonctionne bien dans l’histoire. Mais vous ne pouvez pas vous mentir et lire à haute voix pour vous convaincre que ça va sonner bien. C’est quelque chose qui se fait inconsciemment quand vous écrivez, et c’est bien quand cela arrive.

Parfois la fin d’un livre s’apparente pour certains auteurs à une mort alors que pour d’autres c’est proche du fait de donner naissance. Quels sont vos sentiments quand vous finissez un livre ?
Cela dépend du livre ou de la difficulté que son écriture a représenté. Le premier roman que j’ai écrit à été très difficile, cela m’a pris quatorze ans pour l’achever, et je l’ai plus ressenti comme une mort quand je l’ai fini. C’était si difficile. D’autres livres sont beaucoup plus faciles, vous vous sentez plus léger, plein d’énergie, créatif et proche de la naissance. Donc cela varie.

Eudora Welty écrivait que la fiction a besoin du lieu pour exister et toutes vos histoires se déroulent au Texas, dans le Mississippi ou le Montana, j’aurais voulu savoir à quel lieu vous appartenez ou si vous avez un sentiment d’appartenance, par rapport au Texas ou au Montana ?
Le sens du lieu est vital. C’est un point de référence pour ma propre vie, c’est une manière logique d’appartenir au monde. Je ne peux pas imaginer écrire une histoire qui ne soit pas basée et centrée autour d’un lieu qui ait une place signifiante dans l’histoire. En ce qui me concerne, j’adore les collines du Texas mais je vis dans la vallée de Yaak au Montana, je passe beaucoup de temps dans les bois, à marcher, à chasser, c’est une manière de me créer ma propre communauté.

Vous avez dit que la littérature tournait autour de la perte et de la reconnaissance de la perte mais que c’était aussi un acte de préservation. Qu’est-ce que vous entendez par là ?
C’est une phrase que j’avais entendu de la bouche de Thomas McGuane et lui-même se référait à Shakespeare. La première fois que j’ai entendu ça, j’étais horrifié, je me suis dit que c’était terrible. Pourquoi la littérature ne pourrait-elle pas être une célébration ? Et je me suis rendu compte que ce sont les deux facettes d’une même chose, car même quand vous célébrez quelque chose, c’est la reconnaissance que cette célébration n’est pas permanente, que c’est temporaire. Et je dois dire que je suis d’accord avec Shakespeare et McGuane, toute grande littérature traite de la perte et de sa reconnaissance.

Et pour finir avec une question plus difficile. Dans une des nouvelles des Monts Loyauté, Glenda, un des personnages, pratique la course à pied, et une des questions de l’histoire, c’est quelles sont les peurs qui vous font courir ? Donc je vous retourne la question : quelles sont les peurs qui vous font courir ?
Je crois que ce qui me ferait peur ce serait de devenir insensible au monde qui m’entoure, sans passions, sans rien à montrer à la fin de la journée, j’ai aussi des craintes en ce qui concerne le futur, et le monde naturel en particulier, je regrette et je me désole devant cette accélération de la perte et de l’extinction des espèces. Voici les deux choses qui me font peur.

Photo : Nicole Blaisdell

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