Ksiezyc – Interview

21 Août 15 Ksiezyc – Interview

Le 27 juin dernier, contre toute attente, le groupe polonais Ksiezyc se produisait sur une des scènes des jardins Compans Caffarelli pendant le festival des Siestes Electroniques à Toulouse. Devenu culte grâce à un album paru en 1996 sur OBUH Records, le projet mêlait des chants féminins éthérés, mélancoliques et inquiétants avec un minimalisme tenant autant de l’avant-garde que des comptines. Les chants à la Meredith Monk, Diamanda Galàs, DCD ou The Moon Lay Hidden Beneath a Cloud évoquaient un folklore imaginaire, entre douceur et crispation, alors que la musique pouvait s’apparenter à une rencontre entre le romantisme de chambre de Tuxedomoon et les mélopées répétitives d’un Philip Glass. Une rencontre s’imposait autour d’une bonne assiette de fromages et de vins du Sud-Ouest pour mieux percer le mystère derrière ce nom en appelant au lunaire et à la féminité.

ObsküreMag : Vous êtes un groupe polonais avec une longue histoire mais aujourd’hui on vous retrouve à Toulouse pour une date unique. Je voulais savoir comment vous vous êtes retrouvés dans ce festival Les Siestes Electroniques et quelles sont vos impressions pour le moment quant au lieu et à la ville ?
Robert Nizinski : D’abord il y a le lieu, nous allons jouer ce soir dans un parc. Les arbres sont superbes, l’accueil fantastique. Je pense que nous allons passer une bonne après-midi.
Agata Harz : Je me sens très détendue, très confortable, en accord avec le nom du festival, Les Siestes.
Kasia Smoluk : Oui, tout le monde est très relax.

Pour revenir sur l’histoire du groupe, quand avez-vous commencé le projet ? Et quelles étaient vos envies au début ?
AH : Nous avons commencé à faire cette musique dans les années 1990 quand moi même, Kasia et Lechoslaw étions dans un groupe théâtral. Il n’y avait pas d’électronique au début. Il n’y avait que des voix.
Lechoslaw Polak : Mais très vite il y a eu du synthétiseur aussi.
AH : Nous avions donc commencé par chanter des airs traditionnels polonais, ukrainiens, lituaniens, bulgares.
LP : C’était un trio féminin.
AH : Oui, mais très vite nous avons expérimenté avec nos voix. Là c’était les débuts de Ksiezyc.
LP : Et l’expérimentation sur les sons.
AH : La compositrice américaine Meredith Monk était notre idole vocalement.

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Donc un trio vocal mais la musique est arrivée assez vite.
AH : Oui, mon mari Lechoslaw commençait à travailler avec des cassettes.

Vous étiez donc plutôt dans des performances plutôt que des concerts traditionnels ?
AH : Oui, nous venions du théâtre de rue. Nous avons joué une fois en France. A Blois.

Donc vous êtes habitués à jouer en plein air !
LP : Oui, mais pas tant avec cette musique.
AH : En fait ce soir ce sera le premier concert en extérieur de l’histoire de Ksiezyc.
LP : En général nous jouons dans des églises ou…

Des galeries d’art…
RN : Nous avons quand même joué dans les jardins de l’ambassade de Prague mais c’était il y a pas mal d’années en arrière.
AH : Et un jour Robert est venu à un de nos concerts.
RN : J’étais très impressionné, c’était si différent, si spécial. Je voulais vraiment faire de la musique avec eux. Au bout de quelques répétitions, nous avons vu que nous nous comprenions et que nous pouvions faire quelque chose ensemble. Au début, ils se plaignaient que je faisais trop de notes mais à présent vous ne vous en plaignez plus.
LP : Il le fait quand même.

Ksiezyc Press Release11

Vous êtes tous des musiciens entraînés ?
NON !
LP : J’ai appris par moi même.
KS : N’importe quel instrument qu’il touche, il peut le jouer. Il a un vrai talent.
LP : Pour notre musique il n’est pas nécessaire d’être virtuose.

Oui, d’ailleurs vous changez souvent d’instruments pendant les concerts, de la voix au piano, de la clarinette au synthé, etc. Dans la musique on sent aussi la musique répétitive minimaliste à la Steve Reich.
LP : Oui Philip Glass aussi. J’adorais cette musique, donc forcément je m’en suis inspiré.
AH : Le minimalisme est un des éléments qui mène à la transe.
LP : J’aimais le minimalisme avant de jouer moi même.

Y a-t-il des liens entre le minimalisme et la musique traditionnelle polonaise ?
AH : Bien sûr. C’est très proche. Par exemple une des danses polonaises traditionnelles les plus typiques est l’Oberek. C’est une musique et une danse de transe, cela se rapproche des derviches. Mais en Pologne c’est du tourbillonnement qui se danse en couple. On tourbillonne jusqu’à atteindre la transe.

Restez-vous fidèles dans la musique ou les paroles à la musique traditionnelle ?
Pas du tout ! Il n’y a plus aucune connexion formelle avec la musique traditionnelle même si nous venions de là au début. Il ne reste que des connexions spirituelles.

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Vous aviez ces visuels sur les disques aussi qui renvoyaient à la musique médiévale et je trouve qu’il y a quelque chose de très ancien chez vous.
LP : Car nous sommes très vieux !
RN : Pour ce qui est du design de l’album, on voit ce personnage avec de très grandes oreilles. C’était plus par rapport à la perception de notre musique. Il faut écouter les détails. Ce n’est pas très dense en termes de bruits ou d’arrangements mais on peut y trouver beaucoup de choses à l’intérieur.

Oui, il y a un intérêt pour les petits sons et les petits objets aussi !
AH : Nous en avons beaucoup plus que ceux que l’on a avec nous sur scène aujourd’hui, mais on ne peut pas tout prendre !

Parfois le son des objets se mêlent aux voix, c’est intéressant.
Oui, les objets font ces sons qui viennent d’on ne sait où. Du passé ? Du futur ?

Et avais-tu eu une éducation musicale ?
AH : Oui j’ai eu des cours de chant dans une école de musique quand j’étais enfant. Jeune, j’ai été entraînée au classique.

C’est peut-être grâce à cela que tu atteins ces notes très aiguës !
AH : Oui mais je préfère chanter avec ma voix naturelle. En Pologne on appelle cela la « wide voice » « voix large » ou « open voice », « voix ouverte »
KS : J’ai juste chanté dans un chœur à l’école. J’ai appris à jouer le piano pendant sept ans à l’école primaire. Mais juste des rudiments. Je ne suis pas une musicienne entraînée. Mais je sais lire les notes.
RN : J’ai eu un background classique. J’ai appris la clarinette d’abord par le biais de mon grand père qui jouait du cor, il m’a introduit à la musique. Nous faisions même des duos ensemble. J’ai pris des leçons de saxophone aussi, pour avoir la capacité de jouer plus d’instruments. Plus tard j’ai assisté à des ateliers pour apprendre à jouer des gongs. Ce fut une expérience très spirituelle, j’ai appris beaucoup sur la méditation et la façon intuitive de produire ou de recevoir des sons et en quoi cela influence ton esprit et ton corps. Puis ensuite il y a eu les bols tibétains. Puis j’ai appris à écouter les sons du quotidien. A faire des sons avec des bouteilles vides.

C’est presque comme de l’animisme, quand les objets prennent vie et développent leur propre esprit.
RN : Tu parlais d’influence mais j’avoue avoir été fasciné par la musique de John Cage, son approche des sons et de la composition. Chaque fois que l’on joue c’est différent, car c’est en lien avec notre état mental, notre santé, les différentes facettes de nos personnalités.

Ksiezyc photo by K Podbielski

En parlant de liberté, de musique écrite, d’improvisation. Par exemple, vous avez joué des morceaux de l’album mais contrairement au disque où ils sont très courts, vous les avez rallongés. J’ai l’impression que vous faîtes une musique libre à l’intérieur de quelque chose qui est écrit.
LP : Nos chansons vivent et changent d’une fois à l’autre. On commence avec un arrangement puis on change quelque chose donc ça évolue oui.
RN : Nous ne voulons pas nous ennuyer à jouer notre musique. Nous réarrangeons sans cesse. C’est une forme vivante. Avec beaucoup de transformations et de métamorphoses. C’est un bon terme pour ça.

Elles évoluent comme des personnes. Vu qu’il y a un aspect très spirituel dans la musique, êtes vous spirituels en tant que personnes ?
AH : Quand nous faisons notre musique nous ne pensons pas à ce genre de choses, cela se produit simplement. Sans que nous sachions pourquoi. C’est comme une canalisation.
RN : Il y a une sorte de fantôme à l’œuvre dans cet esprit.

Le nom du groupe lui même s’en réfère à la lune. Ce nom fut choisi pour quelle raison ?
KS : Nous sommes tombés d’accord sur ce nom choisi par le mari d’Agathe, même si cela était très difficile pour les étrangers à prononcer. Cela était lié selon nous à la féminité.
AH : Pour nous c’était lié aux rêves et aux réalités parallèles. Nous vivions dans un autre monde. C’est un proverbe en Polonais, si tu viens de la Lune, cela veut dire que tu es fou. Quand nous étions jeunes, avec Lechoslaw nous étions punks.

Comment en êtes-vous passés du punk à cette musique ?
AH : De façon naturelle. Le punk était en réaction à la réalité et notre musique est en réaction à la réalité.

Le disques datent des années 90 mais j’ai cru comprendre que vous alliez en studio en ce moment.
RN : Oui, nous enregistrons des nouveaux morceaux mais cela prend du temps à compléter. On peut dire qu’il s’agit à présent d’une seconde incarnation du groupe. Cela a commencé en 2013 quand un label anglais nous a proposé de ressortir notre album avec un remastering. Et c’est sorti en vinyle. C’était le début d’une renaissance. On a redessiné la pochette. Puis il y a eu des invitations de festivals et des signaux de fans à travers le monde qui étaient toujours intéressés. Ce fut une grosse surprise pour nous d’avoir des gens qui nous écoutent partout dans le monde.

Donc c’est vraiment une renaissance, vous avez arrêté de faire de la musique pendant quelques années.
AH ; C’était comme une hibernation.
RN : C’est comme les différentes facettes de la Lune, tu as la pleine lune, le croissant de Lune…

Et combien de temps cela va prendre ces enregistrements ?
Au moins huit ans !

Crédit photo : K. Podbielski

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