Ike Yard – Interview bonus Obsküre Magazine # 12

09 Nov 12 Ike Yard – Interview bonus Obsküre Magazine # 12

Suite de notre entretien tenu le 26 septembre à Paris avec Stuart Argabright, Kenneth Compton et Michael Diekmann de la formation américaine Ike Yard. www.obskuremag.net publie en effet les extraits inédits de ces moments, à l’occasion de la réédition, trente ans plus tard, de leur album mythique sorti initialement sur Factory et aujourd’hui disponible chez Desire. Ces extraits complètent l’article Rewind & Play paru dans Obsküre Magazine #12 (nov+déc 2012), en kiosques pour deux mois à partir du 8 novembre.

Obsküre Mag : Tout a commencé dans la ville de New York à la fin des années soixante-dix. Parlez-moi de cette énergie du NY de cette époque qui a donné naissance au groupe Ike Yard…
Stuart : Ce que nous sommes devenus vient de la musique des années soixante-dix. Nous nous sommes rassemblés en 1980, c’était la fin de la no wave, nous étions très inspirés par le punk et le post-punk. C’était une époque où les instruments électroniques commençaient à devenir accessibles, on pouvait acheter nos boîtes à rythmes et nos synthétiseurs. c’était un mélange de toutes ces choses.
Michael : Les gens à New York, en particulier downtown, étaient souvent artistes ou musiciens ; les musiciens eux mêmes faisaient de l’art, il y avait des cinéastes, des gens qui essayaient de nouveaux modes d’expression. Il y avait une curiosité mais c’était aussi resserré autour de quelques clubs, et c’est de là que venait cette énergie. Le Nightclub Tier 3 ou le Club 57 pour les films et la musique. Cela ne représentait pas des masses de gens, juste quelques personnes qui habitaient downtown et qui essayaient des choses.
Kenneth : Je dirais qu’entre 1975 et 1980, il y a eu beaucoup de mouvements et de scènes qui émergeaient et qui disparaissaient rapidement, comme le punk en 76-77 puis la new wave. Toutes ces scènes ont eu une durée de vie très courte. Il y avait une grande explosion de créativité mais quand nous sommes arrivés, c’était déjà la fin de cette grande explosion créative. Et nous nous en sommes fortement inspirés.

J’ai vu le film Blank City sur la scène no wave il y a une dizaine de jours. On y voit que les cinéastes, les peintres, les musiciens, tout cela se mêlait dans le New York no wave. Étiez-vous vous aussi impliqués dans d’autres formes artistiques?
Michael : Tu parles de Blank City, qui est composé de petits extraits de ces films n’ayant été vus que par quelques dizaines de gens à l’époque. Certains ont plutôt mal vieilli mais à l’époque, tout le monde faisait ça. Un jour, on a pu trouver des caméras dans un magasin d’occasion et c’est ce qui a démarré toute cette scène. Tout le monde s’en est acheté une et est devenu un cinéaste le lendemain.  Il y avait un lieu à East Street qui s’appelait New Cinema où on pouvait voir ces mêmes films. Tu payais deux ou trois dollars pour voir les films d’Eric Mitchell, Jim Jarmusch, Becky Johnston. Ils étaient tous là. Ils étaient peut-être un tout petit peu plus âgés que nous.

Vous avez vite laissé les guitares de côté pour vous focaliser sur les synthétiseurs, les Korg, etc.
Kenneth : C’était avant le Midi. Nous utilisions les synthés analogiques de l’époque car cela faisait partie d’une évolution. Nous utilisions ce qui était disponible pour produire quelque chose de nouveau. Trente ans plus tard, nous utilisons aussi ce qui est disponible aujourd’hui pour faire une musique qui n’est pas nécessairement de la synthèse analogique mais qui utilise les ordinateurs. Nous prenons l’évolution technologique et nous faisons avec. Selon moi, nous faisons la même chose aujourd’hui que ce que nous produisions avec les synthés analogiques ou la formation guitare-basse-batterie avant.

Votre son était très singulier. On ne trouve pas trop d’équivalent, peut-être une parenté avec certains groupes allemands comme Liaisons Dangereuses ou DAF. Vous sentiez-vous seuls ou faisiez vous partie d’une famille?
Michael : Les deux.
Stuart : La semaine nous travaillions, puis nous répétions les weekends. Nous pensions juste à ce que nous allions faire la fois d’après, sans nous préoccuper de ce que faisaient les autres. Avec le recul, c’est vrai qu’on peut faire des parallèles avec Liaisons Dangereuses et certains de ces Berlinois sont devenus nos amis. Nous avions fait de la musique pendant un an ensemble avant de faire le premier EP ; ensuite, on nous a dit que le disque d’après ce serait pour Factory. Nous avons commencé à faire nos premiers concerts, avoir des retours. C’était très underground mais avec le recul, il y a eu un impact.
Kenneth : Il y avait ces autres groupes que nous connaissions et qui nous connaissaient. Je dirais que nous ne faisions pas nécessairement partie d’une famille , et il y avait aussi des tensions car nous faisions de la musique électronique et les autres faisaient du rock, du punk ou des groupes influencés par le jazz. Il y avait une adversité.

J’ai lu que Lydia Lunch avait voulu jouer avec vous…
Kenneth : Nous avons joué avec Suicide et Lydia Lunch pour la nuit d’Halloween et après le concert, elle nous a invités à l’accompagner sur scène à la période de 13:13. Nous avons décliné l’invitation très respectueusement.
Stuart : Cela ne nous intéressait pas.

Vous n’aimiez pas ce qu’elle faisait?
Michael : Non, nous l’apprécions beaucoup mais nous n’étions pas un backing band.

L’album est aujourd’hui connu sous le nom A Fact a Second, mais il n’y avait pas de titre à l’époque…
Stuart : Il y avait juste un numéro de catalogue.
Michael : Nous avons ouvert la soirée pour un concert de New Order en novembre 1981. Factory cataloguait tout, même des choses qui n’étaient pas des disques. Michael Chamber, qui représentait Factory aux Etats-Unis, l’aimait pour sa dualité parce qu’on pouvait le lire comme un titre. Il pensait au son, à l’information, à la vitesse, les faits et le temps.

Factory vous a contacté car ils avaient entendu votre premier EP?
Stuart : Ils avaient dû.
Michael : C’était sorti sur Les Disques Du Crépuscule avec lesquels ils étaient en contact.

Être sur des labels européens, est-ce que cela vous a ouvert des portes en Europe à l’époque?
Stuart : Quelqu’un en Italie devait nous faire venir en Europe mais cela ne s’est pas fait. En fait, c’est notre première tournée européenne que nous faisons en ce moment. En 2006, nous avons joué à Lyon mais nous n’avons dû faire qu’entre cinq et dix concerts dans les années quatre-vingt.

A l’époque, vous vous intéressiez à la SF?
Stuart : Je ne trouve pas que c’était très porté sur la science-fiction. Bien sûr, nous lisions beaucoup de livres. Nous étions plutôt dans l’art expressionniste. Ce n’était pas consciemment SF.
Kenneth : Le nom du groupe vient d’un roman futuriste mais beaucoup d’autres groupes ont emprunté leur nom à Orange Mécanique. C’était un choix de Stuart et nous pensions que cela sonnait bien.

L’album est réédité maintenant, et il y a aussi des EP remixes qui sont sortis et qui vont continuer à sortir. Le choix des groupes vient-il de vous?
Stuart : Oui. Cela a pris plusieurs mois à organiser.

Quels étaient les critères pour qu’un groupe fasse un remix?
Stuart : Il fallait juste que ce soit des gens sympas et qui fassent de la bonne musique. Qui nous aimons? Avec quelles scènes voulons nous travailler? Et ceux qui allaient vraiment apporter quelque chose de différent à notre son. Nous n’étions pas si contents avec la façon dont l’album sur Factory avait été produit. Nous avons retrouvé les masters, et dans le lot, nous avons retrouvé les bandes master du concert avec New Order en 1981. Il y a neuf remixes et quatre morceaux. Il y a Tropic of Cancer, Regis, Monoton, The Soft Moon, Fred Szymanski d’Ike Yard, les deux gars de Black Strobe, Atropine d’Oslo, etc.
Kenneth : Il faut dire que les fruits de ce travail, dans certains cas, sont même supérieurs aux originaux… C’est le meilleur hommage qu’on pouvait faire aux enregistrements de l’époque.

Après cet album, y avait-il eu l’idée d’un second. Certains morceaux étaient-ils enregistrés?
Michael : Nous continuions nos recherches et nous avons enregistré d’autres morceaux, en essayant de trouver de meilleurs studios.  Mais personne ne nous a proposé de sortir un second album donc c’est tombé à l’eau.
Stuart : Nous faisions des démos. Après la sortie de ce premier album, nous étions prêts pour en faire un autre mais le milieu du disque et nous en tant que personne nous avancions à des vitesses différentes. Nous étions plein d’énergie. Le disque avait dû sortir en septembre, nous l’avions enregistré en mai, donc nous étions prêts à retourner en studio. Mais Factory voulait voir comment cela allait prendre.

Pensez-vous que le split du groupe a été une conséquence de cette absence d’intérêt de la part des labels?
Stuart : Nous n’étions pas vraiment conscients de ce que je dis aujourd’hui. Jouer en concert, c’était beaucoup de travail. Il n’y avait pas de nouveau disque donc il n’y avait rien qui tenait le projet.
Kenneth : On ne nous invitait pas non plus à jouer. Nous n’avions pas d’autres deals pour un disque. Ce sont quand même des facteurs importants quand tu as entre dix-huit et vingt-deux ans. Les choses vont et viennent, et comme je disais, il y avait tant de choses qui arrivaient puis qui disparaissaient. Une scène musicale durait un an, parfois deux, puis c’était fini. Ce que nous faisions avait déjà fait sa vie. D’autres choses arrivaient. Je me souviens en 1982 c’était le début du hardcore, du Reaganisme, des yuppies. Le climat changeait si rapidement… Tu n’avais rien d’autre à faire que laisser la place aux autres. Il n’y avait pas le temps.
Michael : Je ne pense même pas que nous nous soyons dit « le groupe est terminé ». Nous sommes juste passés à autre chose. Stuart est parti à Berlin aussi.
Stuart : Quand tu es jeune, un an c’est long. Deux ans et demi, c’était très long.

Pourquoi donc ce désir de réactiver le groupe il y a cinq ans environ?
Stuart : Un jour je traversais la Quatorzième Rue, j’ai vu Michael Hallman qui m’a invité à faire cette compilation anti-New York par Goma, c’était en 2000 et c’est sorti en 2001. C’était le début de la vague des rééditions. Tous les gens qui avaient dans les trente-cinq ans fouillaient dans ces choses. Puis nous nous sommes rendus compte que nous pouvions encore jouer ensemble. On a fait de nouveaux morceaux, on a fait quelques concerts dont Lyon les Nuits Sonores en 2006… Ensuite nous avons fait l’album Nord en 2010, puis nous avons fait une pause, et nous revoici à nouveau ensemble. Ce que tu vas entendre ce soir c’est notre nouvel album, deux titres de Nord, mais tout est quasiment nouveau.

Vous travaillez de la même manière aujourd’hui qu’il y a 30 ans?
Michael : C’est assez différent.
Kenneth : Nous sommes les mêmes personnes donc la synergie est la même, la tension musicale qui est Ike Yard. Les instruments ont changé mais pour moi la dynamique est la même.
Michael : Nous écoutons beaucoup ce qui se fait aujourd’hui, nous voulons évoluer et nous sommes excités par l’intégration d’idées toujours différentes.
Kenneth : Nous essayons toujours d’explorer de nouvelles choses, c’est pourquoi nous ne reprenons pas les vieux morceaux.
Stuart : Quand nous avons commencé c’était guitare, basse, batterie et synthés. C’était ce que nous possédions à ce moment là. Puis l’album chez Factory a été fait avec ce que nous possédions à cette époque, Nord c’était ce à quoi nous avions accès à ce moment précis, nous avions chacun de nouveaux outils. Nous sommes comme des gosses avec cela. C’est le fait d’être ensemble qui fait que c’est unique. Pour le nouvel album, c’est pareil, peut-on y ajouter des basses et des guitares ? Nous faisons notre chemin.
Michael : Nous aimons les surprises que l’autre membre va nous faire.
Kenneth : Le plus important est ce qu’il se passe au moment présent.

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