Entretien fleuve avec Sabine Adelaïde de Prikosnovénie

06 Déc 10 Entretien fleuve avec Sabine Adelaïde de Prikosnovénie

Sabine Adelaïde est décidément une femme talentueuse. Humainement chaleureuse et artistiquement généreuse, elle anime aux cotés du musicien et ingénieur du son Frédéric Chaplain Prikosnovénie Records : un label indépendant coloré et enchanteur, pourvoyeur de merveilles musicales aussi délicates que passionnantes. Sabine s’occupe principalement de l’aspect visuel et travaille les couleurs et la matière avec une dévotion rare. Aux confins des univers fantastiques, de la féérie, des musiques gothiques, du néoclassique, Prikosnovénie semble être le meilleur « agent promotionnel » d’un monde artistique onirique et enchanteur qu’il nous plait tant à mettre en lumière chez Obsküre. Nous nous devions d’ouvrir nos portes à cette muse qui nous explique ces motivations, son besoin de « créer » de l’image et de rêver.

Sabine 1Obsküre MagDepuis 1990, tu cogères en compagnie du musicien et ingénieur du son Fréderic Chaplain le label Prikosnovénie, peux-tu préciser tes champs d’intervention ?

Je suis chargée de l’identité visuelle du label : mon souhait est de créer un univers visuel original et cohérent pour l’ensemble des productions CD et livres de Prikosnovénie. Je crée donc des images, illustrations, photographies pour « illuminer » nos productions musicales, nos catalogues, tee-shirt, affiches, etc.

Tu as étudié à l’école de photographie des Gobelins (Italie), que représente pour toi cette période d’immersion dans le milieu artistique ?

Je suis depuis longtemps imprégnée par l’art, que ce soit a travers le cinéma (j’ai fait une école prépa cinéma), la photographie, la peinture, l’art contemporain, la littérature… Tous ces espaces de création me nourrissent et alimentent ma sensibilité, mon imaginaire depuis mon adolescence. C’est un besoin vital pour moi, de me sentir reliée à un courant d’énergie créatrice.

Te souviens-tu de ton premier contact avec un appareil photo ? Quels sont les photographes et graphistes ou plus généralement les artistes qui ont eu une influence sur ton travail ? Ou vas-tu puiser ton inspiration ?

Je me souviens effectivement du premier reflex qu’on m’avait prêté, puis de mon premier « bel » appareil que j’ai eu pour mes 18 ans. J’ai fait beaucoup de photos noir et blanc à cette époque, j’avais un petit labo photo dans un garage au sous-sol et j’y développais mes images, les mains baignant dans les produits chimiques… J’aimais beaucoup Raymond Depardon, Sebastio Salgado, et puis j’ai eu la « révélation » Vaughan Oliver (graphiste du label 4AD). En voyant son expo je me suis dit : je veux faire ce métier ! Aujourd’hui j’aime l’art contemporain en général, les peintres préraphaélites, Rothko, Soulages, la peinture aborigène, la calligraphie orientale… c’est très éclectique !

Ton approche est mystique, spirituelle et symbolique… justement, quels symboles manies-tu lorsque tu crées ?

Je pense que je ne le fais pas de manière consciente ni récurrente. Je sais que j’ai de plus en plus facilement des images qui me viennent spontanément, quand je suis dans la nature, ou quand je « m’introspecte ». Je fais aussi beaucoup de rêves très visuels. Mais globalement dans la création je laisse venir sans me questionner sur le sens. Ceci dit c’est vrai que j’aime beaucoup les spirales, le végétal et les dragons. Ces éléments parcourent mes images. Je parlerais juste ici du dragon : c’est mon animal totem, donc très présent pour moi, il symbolise à la fois la puissance, la passion, la sexualité mais aussi les forces inconscientes que l’on doit apprivoiser si on ne veut pas y brûler ses ailes…

La signature avec le groupe nantais Orange Blossom marque le véritable départ « commercial » de Prikosnovénie, tu as réalisé l’artwork, te souviens-tu de la genèse de cette création ? Que signifient les signes tribaux sur les deux mains ?

C’était en 1997 : C’est loin ! Mais je me souviens effectivement avoir travaillé par superposition d’images à l’agrandisseur, les mains sont celles d’une amie de l’époque, et les signes représentaient une énergie tribale, un brin orientale… J’ai toujours été fascinée par la calligraphie japonaise. J’aime aussi beaucoup les effets de matière et souvent encore quand je travaille une image sur photoshop j’ajoute des gros plans de textures pris dans la nature : écorces, nervures d’une feuille, lichen…

Quels sont les artistes avec qui tu as pris le plus de plaisir à travailler ? Quelles sont les réalisations qui t’ont procuré le plus de satisfaction personnelle ?

Les collaborations les plus nourrissantes sont pour moi celles qui durent sur plusieurs années, où une complicité, une confiance et un vrai bonheur de travailler ensemble se sont installés : je pense en particulier à Louisa John-Krol, Caprice, Irfan pour qui j’ai réalisé un bon nombre de pochettes d’albums. La réalisation qui m’a apportée le plus de bonheur récemment est notre premier livre-CD, Berceuses des fées : le passage au format livre a été une grande aventure et une nouvelle direction pour moi. Je pense aussi au coffret CD et jeu de cartes Effleurement. Je sors du lot ces deux projets, mais je considère que chaque réalisation m’a appris quelque chose, mon parcours créatif est un chemin ou chaque projet a eu sa place.

Quelle(s) technique(s) emploies-tu pour réaliser tes visuels ? Comment se déroule le processus de création ?

Si je réalise la pochette d’un album, je prends le temps de m’imprégner de la musique. De mon ressenti naissent des idées, des images, des couleurs. Parfois aussi je vais méditer dans la nature, et j’attends que des images m’apparaissent. Généralement je commence par dessiner, je fais des croquis jusqu’à ce qu’émerge quelque chose qui me plaise. Je le réalise ensuite à l’aquarelle, puis je le scanne. Je travaille ensuite sur photoshop pour le transformer en intégrant des photographies, des matières ou d’autres dessins… C’est comme une cuisine elfique, je recherche minutieusement les bons ingrédients qui feront la potion magique : je teste, je goute, j’ajoute un peu de ceci, un peu de cela. Je laisse mijoter quelques jours et je peaufine, jusqu’à ce que l’image me dise : « c’est bon, je suis terminée ! ».

Quelle palette chromatique utilises-tu pour tes créations et pourquoi ce choix ?

J’aime beaucoup les couleurs vives et particulièrement les couleurs chaudes (rouge, jaune, orange) pour leur luminosité et leur dynamique. J’affectionne particulièrement le violet (d’ailleurs je m’habille souvent de cette couleur) pour sa profondeur et son mystère. Je vais donc souvent utiliser des associations bien contrastées : vert/violet, orange/violet, rouge/vert… pour créer un impact visuel fort et vivant.

Pour une commande, quelle est ta marge de liberté individuelle ? Qu’est ce qu’on t’impose en général ?

Cela dépend vraiment du projet. Ca peut aller de la liberté totale jusqu’à une demande très précise, en passant par tous les registres de la suggestion… Globalement j’ai une grande liberté quand la personne pour qui je crée adhère à mon style et à mon univers, et fais donc confiance à ma ‘patte’. Mais souvent les contraintes sont très intéressantes car elles m’obligent à aller sur de nouveaux terrains et à explorer des registres que je n’aurais pas forcément visités de moi-même. Pour certaines pochettes de CD produites par le label, quand le groupe a déjà son identité visuelle bien définie, je fais uniquement de la mise en page « technique » sans intervention réellement artistique.

L’artwork de l’album de Caprice, « Elvenmusic », se distingue par des tons ocres, sombres et menaçants, on est bien loin des couleurs « priskonovénienes », correspond t’il à un état d’esprit du moment ou était-ce une volonté du groupe Caprice ? Que représente ce visuel pour toi ?

Ce visuel est né de la rencontre avec une femme sculpteuse, spécialisée dans les fées. J’avais flashé sur son travail et je trouvais que ça collait bien à l’esprit de cet album. J’ai donc photographié ses créations. Les couleurs sont venues ensuite, naturellement, comme un croisement entre l’énergie du moment et la musique du groupe : élégance, clairvoyance et mélancolie.

Quel est la part d’intime que tu injectes dans tes œuvres ?

Ouh là… énormément. Je fais depuis deux ans un travail personnel en art-thérapie, qui m’amène à créer de plus en plus à partir de mon ressenti. Je pense que cela a toujours été le cas, mais qu’au fil des années ce processus s’accentue avec de plus en plus de conscience et de profondeur. Je suis une grande ‘chercheuse’ de moi-même, toujours en transformation et en quête de savoir. Je me rends compte maintenant que les nombreux personnages féminins que j’ai crées sont tous des facettes de mon féminin, un peu comme des autoportraits. Pour donner un exemple concret, j’ai traversé une période difficile en début d’année dans ma vie personnelle, et j’ai beaucoup créé à ce moment là, pour à la fois représenter et « transcender », transformer mes états intérieurs. C’est un avantage d’être artiste, même les moments difficiles alimentent la création ! J’ai la conviction aujourd’hui que plus je me connais et plus je contacte mes émotions profondes, plus je pourrai créer des images qui parleront, qui toucheront d’autres personnes… car nous sommes tous faits de la même poussière d’étoile !

Que penses-tu de la place et de l’influence de la féérie dans la culture populaire, quel(s) public(s) penses-tu toucher ?

Mon approche personnelle de la féérie est directement liée à mon rapport à la nature. Je conçois la féérie comme le lien entre notre monde plutôt « rationnel » et « concret » et le monde sensible, vibrant des esprits de la nature. Je suis personnellement moins attirée par la dimension du folklore. Je la vois plutôt comme un « lien magique » qui nous permet d’entrer en contact avec les arbres, les plantes, l’eau, la terre, les animaux… A ce titre j’aspire à toucher tous les publics sensibles à ces dimensions ; au développement personnel, à l’écologie, au mystère de la vie, au merveilleux en général, et à l’enfant qui sommeille en chacun de nous.

Ecoutes-tu de la musique lorsque tu travailles ? Si oui, quels artistes ?

Quand je travaille sur une pochette d’album j’écoute bien sûr la musique du groupe concerné. Sinon je vais écouter plutôt des musiques douces, relaxantes, pas trop marquées pour ne pas influencer ma création. J’ai tellement l’habitude de créer pour des musiques que si je ne fais pas attention je vais forcément illustrer ce que j’écoute ! J’aime bien aussi écouter en travaillant des émissions radio sur la culture, la littérature, le cinéma. D’une façon particulière ça me connecte à un courant créatif. Tout cela contribue à m’enrichir et à m’ouvrir l’esprit.

Sabine, as-tu des activités artistiques parallèles à Prikosnovénie ?

Oui, je fais parfois quelques infidélités à mon label ! J’ai illustré des jeux et CDs pour les éditions du Souffle d’Or, et quelques travaux de commande pour la ville de Clisson ou des sociétés de communication. D’autres projets sont en gestation mais je dois dire que les projets du label, notamment les deux livres CD que j’ai illustrés, sont passionnants et me prennent beaucoup de temps (pour mon plus grand plaisir).

Quels sont tes projets à venir ? Y a t-il des évènements que tu peux dors et déjà annoncer ?

Nous terminons notre deuxième livre-CD Berceuses et Légendes de Brocéliande (ndlr : merveilleux livre-CD disponible sur le site en ligne de Prikosnovénie). Nous avons en préparation pour l’an prochain le coffret Effleurement n°2. Nous réfléchissons à un livre-Cd autour d’une exposition que nous avons créée, ‘les huttes magiques’, qui tournent dans les médiathèques. D’autres idées de livres, mais elles sont encore à l’état de mûrissement. J’aimerais bien faire une création autour du dragon.

Un dernier mot pour les lecteurs d’Obsküre ?

Mon dragon vous salue !

GALERIE D’ART : http://www.sabine-adelaide.com
LABEL : http://www.prikosnovenie.com

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