David Peace

21 Nov 10 David Peace

En complément de l’entrevue de David Peace parue dans Obsküre Magazine #1, www.obskuremag.net publie ces extraits inédits de l’entretien donné par l’auteur à Jean-François Micard à l’occasion de la sortie de son ouvrage Tokyo Ville occupée, second volet de sa trilogie japonaise.


Obskure Mag : Pour Tokyo Ville occupée, tu as choisi douze personnages, vivants ou morts, pour raconter l’histoire, chacun avec sa propre voix et sa propre opinion sur ce qui s’était passé. Pourquoi as-tu opté pour cette structure, qui rappelle beaucoup par exemple la manière dont Rashōmon, d’Akira Kurosawa, a été organisé ?

David Peace : Plus je lisais et plus je me documentais sur cette affaire, plus j’en devenais obsédé et confus. Il y avait, et il y a toujours, tant de théories, tant de conspirations et tant d’approches autour de cette affaire, qui l’entouraient et l’obscurcissaient. Mais une chose était claire : c’était une histoire si complexe et si incertaine qu’elle ne pouvait pas être racontée d’un point de vue unique par un seul narrateur. C’est ainsi que je suis revenu vers l’une des premières histoires japonaises que j’ai jamais lu, Dans le Fourré de Ryūnosuke Akutagawa et au film que Kurosawa en a tiré en 1950, Rashōmon. Dans les deux cas, dans le film comme dans le récit original de 1921, il y a sept versions différentes d’une même affaire de viol et de meurtre. Le lecteur doit ensuite décider par lui-même quel « témoignage » constitue la « vérité ». Et lorsque j’ai relu cette nouvelle, cette structure m’a semblé le meilleur moyen de raconter l’histoire de Tokyo Ville occupée. Un écrivain y est visité par douze « voix » : les douze victimes du meurtre, deux inspecteurs de police, une survivante du massacre, un scientifique américain, un enquêteur soviétique, un détective de l’occulte amateur, un journaliste, un gangster devenu politicien, l’« assassin » Hirasawa lui-même et finalement les parents des morts…

Tokyo Année Zéro traitait également des crimes de l’immédiate après-guerre. Penses-tu que ceux-ci soient liés au statut de pays occupé du Japon à l’époque ?

Oui. Tout comme Tokyo Ville occupée, Tokyo Année Zéro nous en dit beaucoup sur l’époque et le lieu, à savoir Tokyo en 1946. Kodaira Yoshio, le meurtrier et violeur récidiviste n’a été capable de piéger et de capturer ses victimes que parce qu’il sévissait dans les premiers mois de l’après-guerre, juste après la défaite et la reddition. Kodaira promettait à ses victimes de la nourriture ou du travail, parce qu’il n’y avait alors ni l’un ni l’autre, et que ses victimes avaient besoin des deux. Et, tandis que je faisais des recherches sur cette affaire, j’ai été fasciné par la manière dont la police japonaise a mené l’enquête. Il s’agissait d’une police qui n’avait que très peu d’équipement et de ressources, qui ne recevait aucune aide de l’armée d’occupation américaine, qui était même souvent victime d’enquêtes et de purges menées par l’occupant, d’une police dans une ville où des centaines de milliers de civils avaient été tués dans les raids aériens, où des milliers de personnes étaient encore portées disparues, et pourtant cette police a travaillé sans relâche pour parvenir à trouver et arrêter cet assassin.

Le narrateur « principal » de ton roman est un écrivain tentant de résoudre un crime où quelqu’un a été accusé sans véritables preuves. Conçois-tu ce personnage comme un reflet de toi-même, cherchant à résoudre ce meurtre ?

Peut-être. J’ai commencé mes recherches pour ce livre avec l’idée naïve et arrogante que je serais capable de résoudre l’affaire. Evidemment je n’y suis pas parvenu, même si j’espère que mon roman démontre clairement que Hirasawa, l’homme accusé du crime, était en fait innocent. L’écrivain est donc en partie un reflet de ma lutte avec l’affaire réelle et, en partie la bataille, la guerre même entre les faits et la fiction. Cependant, en définitive, l’écrivain n’est qu’un personnage dans un roman.

Tu développes une thèse très politique autour de ce crime, impliquant l’histoire secrète du Japon et la guerre avec la Chine. Penses-tu que tu t’approches de la vérité avec cette théorie ou n’est-ce qu’une spéculation d’écrivain ?

La théorie selon laquelle le meurtrier de la banque Teigin était un ancien membre de l’Unité 731 spécialisée dans la guerre bactériologique est très commune au Japon. L’Unité 731 a commis des crimes horribles en Chine contre la population civile chinoise et des prisonniers de guerre alliés au nom de la recherche scientifique. Après la reddition japonaise, l’armée d’occupation et le gouvernement américain savaient qui étaient les anciens membres de l’Unité 731 mais ont décidé de ne pas poursuivre ces criminels de guerre en échange de leurs recherches (alors que l’Union Soviétique a poursuivi ceux qu’elle avait capturés). Le gouvernement américain a donc été complice de la dissimulation des crimes de l’Unité 731. C’est la raison pour laquelle de nombreuses personnes au Japon et ailleurs croient que les Américains ont été impliqués d’une manière ou d’une autre dans les meurtres de la banque Teigin. En ce qui me concerne, je ne crois pas à une implication directe des Etats Unis dans le hold-up. Mais il se trouve que, pendant l’occupation japonaise de la Chine, il y a eu une affaire très similaire dans une banque chinoise. Je pense donc qu’il y a des preuves plus que convaincantes d’un lien entre ces affaires et l’Unité 731 et ses anciens membres.

Romain Slocombe, un romancier français, a donné sa propre version de l’histoire il y a quelques années dans Averse d’Automne, reliant lui aussi le hold-up aux actions de l’Unité 731. As-tu lu son roman ?

Malheureusement, son roman n’est disponible qu’en français, et je ne le lis pas très bien. Néanmoins, lorsque j’effectuais mes recherches sur le hold-up, j’ai eu le grand plaisir de rencontrer Romain Slocombe à Paris. Il m’a très gentiment donné un exemplaire de son roman et nous avons longuement discuté de l’affaire. Je pense que nous en partageons la même analyse.

Maintenant que tu es de retour en Angleterre, penses-tu que tes romans vont prendre de nouveau place dans l’histoire anglaise contemporaine ?

Je ne sais pas. Je suis encore en train d’écrire The Exorcists. Et pour être très honnête, je trouve très difficile d’écrire en Angleterre.

Y a t-il d’autres moments particuliers, dans l’histoire du monde, à propos desquels tu aimerais écrire ?

Oui. Beaucoup. Mais pour le moment je dois vivre uniquement à Tokyo, en 1949.

David Peace
Tokyo Ville occupée
Rivages (2010)

www.payot-rivages.net

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1 commentaire

  1. JULIUS /

    Déjà, rien que l’article de Wikipedia sur l’unité 731 (http://fr.wikipedia.org/wiki/Unit%C3%A9_731), ça fait froid dans le dos:
    Deux cents prisonniers peuplaient ces cellules. Deux ou trois mouraient chaque jour. On se livrait à la vivisection de détenus. Certains furent bouillis vifs, d’autres brûlés au lance-flammes, d’autres congelés, d’autres subirent des transfusions de sang de cheval ou même d’eau de mer, d’autres ont été électrocutés, tués dans des centrifugeuses géantes, ou soumis à une exposition prolongée aux rayons X. Des détenus furent complètement déshydratés, c’est-à-dire momifiés vivants. On les desséchait jusqu’à ce qu’ils meurent et ne pèsent plus que un cinquième de leur poids normal. On étudiait également sur eux les effets du cyanure d’hydrogène, d’acétone et de potassium. Certains détenus étaient affamés et privés de sommeil, jusqu’à la mort. D’autres furent soumis à des expériences de décompression…

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