Asmus Tietchens

27 Déc 10 Asmus Tietchens

Grand nom de l’avant-garde germanique, Asmus Tietchens est une personne très rare quant il s’agit d’apparitions publiques. Trois dates en France, dont une à Toulouse le 26 novembre à l’espace Lieu-Commun, étaient l’occasion rêvée pour discuter avec cet artiste qui a été impliqué aussi bien dans les courants planants électroniques des années 70 que dans la musique industrielle la plus pointue des années 80. Alors que le label Die Stadt s’est lancé dans un pari fou, la réédition sur plusieurs années de tous les albums mythiques de Tietchens, et qu’un nouvel album, Abraum, sort sur le label 1000Füssler, les parutions s’enchaînent à un rythme si rapide qu’on a parfois du mal à s’y retrouver dans cette discographie foisonnante. Quelques clés avec le principal intéressé.

Obsküre Mag : Asmus Tietchens, c’est un plaisir de vous rencontrer ici à Toulouse car vous vous produisez en public très rarement. Nous connaissons vos disques mais présenter votre travail à un public, qu’est-ce que cela représente pour vous ?

Asmus Tietchens : Bien entendu, je travaille essentiellement en studio. Je n’utiliserais pas le terme de « concert », je parlerai d’apparitions. Je prépare un mixage en direct à partir de structures préparées et de sons, quelque part entre l’improvisation et la composition, ce qui est très intéressant pour moi car en studio je ne fais que composer et construire mes pièces. Le « live » est intéressant car je pars d’un même matériau préparé mais le résultat diffère d’un soir à l’autre. Ce que j’ai fait ce soir était différent de ce que j’ai fait hier et sera différent de ce que je ferai demain. Mon intérêt principal reste le studio mais cinq à six fois par an, je fais des performances comme ce soir. Il faut signaler que c’est la première fois que je me produis en France, du moins la date d’hier à Paris était ma toute première sur le territoire français, aujourd’hui à Toulouse et demain à Marseille.

En plus de trente ans, il était temps ! Pour parler de votre carrière, je ne sais plus combien d’albums vous avez faits, mais il y en a eu énormément. Le savez-vous vous-même ?

Asmus : En comptant les collaborations, il y a dû en avoir une cinquantaine. Environ.

Vous avez fait des disques sous le nom d’Asmus Tietchens mais vous avez aussi utilisé d’autres dénominatifs comme Club of Rome et Hematic Sunsets, dans lequel on trouve pas mal d’anagrammes de votre propre nom.

Asmus : Oui, il y a ces trois noms. Mon vrai nom, Asmus Tietchens. Club of Rome aurait dû être un projet parallèle mais je n’ai sorti qu’une cassette. Hematic Sunsets est la division pop d’Asmus Tietchens. C’est en effet une anagramme de mon nom. J’ai demandé à une machine anglaise qui produit des anagrammes de sortir deux mots à partir de mon nom, et Hematic Sunsets sont les seuls qui sont sortis.

Quand on écoute vos disques, on a envie d’y voir différentes périodes, comme pour un peintre. De toutes ces compositions très différentes que vous avez faites, quel serait selon vous le point commun, la touche Asmus Tietchens ?

Asmus : C’est une bonne question et j’aimerais bien connaître la réponse ! Je ressens une vraie joie à développer et d’explorer des choses que je n’ai pas faites auparavant. Il est possible que d’autres personnes aient faits des choses similaires, mais mon principal intérêt est de produire des choses que je n’ai jamais entendues auparavant. Les choses ont beaucoup changé en trente ans. Si tu écoutes mes premiers disques au début des années 80 et les choses industrielles que j’ai faites dans les années 80 qui ont peu à peu changé dans les années 90. Aujourd’hui, j’aime faire des choses à un volume très bas, à partir de bruits blancs et d’ondes que je retraite avec un ordinateur. Pour ce qui est des périodes, il y a eu d’abord les disques que j’ai faits pour Sky Records.

Litia, In Die Nacht

Asmus : Spät-Europa et BioTop. Ensuite je me suis tourné vers la scène industrielle….

Avec Geboren um zu Dienen….

Asmus : Aus Freude am Elend, ma collaboration avec Terry Burrows, Watching the Burning Bride, puis à la fin des années 80, les choses ont encore changé. Notturno et Stupor Mundi, ce n’est plus vraiment de la musique industrielle. Et dans les années 90, j’ai encore changé de direction vers des pièces sonores avec un volume sonore plus bas.

Lieu-Commun, Toulouse, 26 novembre 2010

Comment vous expliquez le fait que beaucoup de labels et de groupes industriels, comme Esplendor Geometrico ou Nurse With Wound notamment, ont ressenti une parenté avec votre musique, sans compter vos participations à de très nombreuses compilations de musiques « industrielles » et le fait que vous ayez attendu près de quinze années avant de sortir vos premiers enregistrements. Pourquoi pensez-vous que votre musique a tout à coup trouvé son public avec l’émergence des courants industriels ?

Asmus : Il faut savoir que je ne suis pas quelqu’un qui est pressé de sortir des albums. Avant de décider qu’un label quel qu’il soit puisse publier ma musique, j’ai besoin de développer mes pièces parfois pendant des années avant d’accepter qu’elles sortent. Quand j’ai réalisé mon premier album « industriel », Formen Letzter Hausmusik, c’était en 1984 et c’était déjà quasiment la fin du genre industriel. D’une certaine manière, je suis arrivé trop tard car le mouvement industriel et le message industriel avaient déjà été transmis depuis longtemps.

C’était l’époque où il y avait un réseau très étendu entre les labels et vous avez participé à ces compilations de mail art.

Asmus : Le mouvement industriel a été très important et avec le recul, on s’aperçoit que c’était des messages justes et corrects que véhiculait cette musique. Après dix ans, tout avait été dit. Redire les mêmes choses encore et encore ne rime plus à rien.

Pour ce qui est de la période Sky Records, ce n’est pas vraiment de la pop car c’est beaucoup plus étrange…

Asmus : De la pseudo-pop.

J’aime beaucoup ces albums électroniques très mélodieux et d’une certaine manière Hematic Sunsets n’est pas si éloigné de cette esthétique sonore.

Asmus : Tout à fait. De temps en temps, j’essaie de faire de la musique rythmique et harmonique, comme celle des albums chez Sky Records. Je ne sais pas vraiment jouer des claviers ni des instruments percussifs donc je dois utiliser des boîtes à rythmes et des séquencers. Et j’aime ça. C’est là toute l’histoire d’Hematic Sunsets, qui est bien sûr une suite à ce que j’ai fait pour Sky Records.

Asmus Tietchens & Terry Burrows - Watching the Burning Bride

Votre studio doit être un musée avec tous ces vieux synthétiseurs analogiques !

Asmus : Non, j’ai juste un miniMoog, une vieille boîte à rythmes Roland et des petites choses, c’est tout. Tous les autres synthétiseurs, je les ai vendus il y a plusieurs années.

Aujourd’hui, les rythmes ne vous intéressent plus ?

Asmus : Sauf dans le cadre d’Hematic Sunsets. Je n’utilise pas de synthétiseurs dans le cadre d’Hematic Sunsets mais des petits orgues Yamaha qui ne coûtent rien dans les magasins.

Il y a eu peu de morceaux où vous avez utilisé la voix mais vous l’avez fait en tout cas sur Aus Freude am Elend et le résultat était superbe.

Asmus : J’ai utilisé beaucoup de voix sur ce disque.

C’était un désir de votre part d’essayer ? Car vous avez fait ça très rarement quand on s’attarde sur votre carrière.

Asmus : Je n’ai quasiment fait ça que sur cet album où j’ai mélangé de vraies voix avec des enregistrements de voix trouvés sur des cassettes qui m’étaient arrivées de différentes manières. Après ça, je ne l’ai plus jamais fait, ou que très rarement.

Vous avez fait beaucoup de collaborations, notamment avec Vidna Obmana ou Terry Burrows, avec quels artistes avez-vous vraiment senti une parenté très proche ?

Asmus : Les gens avec qui j’ai collaborés ont toujours été très proches de moi aux époques où nous avons collaboré ensemble. Je ne commence une collaboration que quand je suis d’accord avec la musique de l’autre personne donc je ne peux en préférer une à l’autre, que ce soit avec Vidna Obmana, Arcane Device, David Lee Myers. En ce moment je prépare une collaboration avec Dieter Moebius de Kluster. C’est un très bon ami et nous étions ensemble en studio en 1976 alors que je travaillais sur l’album Liliental. Depuis ce temps-là, nous parlons de faire une collaboration ensemble et à présent, presque quarante ans après, on va le faire. Nous commençons en ce début d’année.

Y a-t-il encore des domaines musicaux que vous aimeriez explorer dans le futur proche ?

Asmus : J’ai fait tellement de musiques numériques dans les années 90, j’ai tellement travaillé avec les samplers que maintenant je m’intéresse à des sons électroniques purement analogiques comme je le faisais il y a 40 ans mais à présent j’ai des idées totalement nouvelles. J’en reviens donc à explorer ces sons électroniques basiques. Je pense qu’il va me falloir encore deux ou trois ans pour finir ce travail et avant de le publier. Ce qui ne m’intéresse vraiment pas en ce moment ce sont les field recordings, les sons concrets, à une exception près. Un ami a sorti un CD basé entièrement sur des prises de sons il y a quatre ou cinq semaines.

Il s’agit de ?

Asmus : Abraum, c’est sorti sur un petit label de Hambourg, 1000Füssler. A Hambourg, ils ont construit un nouveau métro et il y a vraiment des sons intéressants provenant des machines et de cette activité, mais c’est le seul disque que j’ai fait en dix ans dans lequel on trouve des sons concrets, car mon intérêt en ce moment ce sont les synthétiseurs et l’électronique analogique.

Asmus Tietchens - Abraum

La technologie évolue si vite, on passe d’une machine à une autre, d’un synthétiseur à un autre et on dirait que les musiciens n’ont plus le temps d’explorer tout ce qu’il est possible de faire avec ce genre de matériau.

Asmus : Comme je l’ai dit précédemment, je ne suis jamais pressé quant à produire ma musique, et je suis vraiment du genre à explorer les outils avec lesquels je travaille de la manière la plus fouillée possible. Mais pendant que je vais travailler sur ces outils, de nouveaux outils vont être créés et mis sur le marché. Mon but est d’explorer ceux qui se trouvent dans mon studio, il n’y a pas de nécessité à acheter tout ce qui sort sur le marché. Les nouveaux développements technologiques en termes d’informatique et de programmes ne me stressent pas. Le temps viendra et j’apprendrai les nouveaux.

J’ai lu que vous aviez découvert la musique très jeune en écoutant la radio. Vous êtes tombé sur de la musique concrète et cela vous a profondément touché.

Asmus : C’est vrai. Les premières pièces électroniques que j’ai entendues étaient celles de Stockhausen et les compositions de Pierre Schaeffer. Je les ai entendues quand j’avais huit ans, c’était au milieu des années 50. À l’époque, il y avait de très bons programmes radiophoniques, ils recevaient ce qui se faisait de nouveau en France et en Allemagne. J’étais fasciné par ces sons, je ne savais pas pourquoi ils composaient ce genre de choses. Je les ai écoutés encore et encore, et ce fut une claque qui me reste encore aujourd’hui.

Votre relation à votre musique est plus réflexive, vous réfléchissez beaucoup, ou votre approche est plus émotionnelle ?

Asmus : C’est une approche réflexive. Si les gens me demandent si je suis un compositeur, je dis que je ne compose pas, je construis mes pièces. Cela me prend beaucoup de temps avant que je les finisse, et cela n’a pas grand-chose à voir avec les émotions mais plus avec l’écoute sans aucun affect. La joie, l’émotion peut venir après quand j’écoute le résultat.

Vous faîtes des morceaux instrumentaux, donc comment procédez-vous pour choisir les titres des pièces ?

Asmus : Cela se fait toujours après, c’est là que je pense aux titres.

www.diestadtmusik.de

www.tietchens.de

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