Akin

27 Mar 11 Akin

En complément de l’interview Foküs parue dans Obsküre Magazine #3, voici des parties inédites de l’entretien réalisé le 12 février dernier au domicile de Julien, guitariste du groupe lyonnais Akin. Luc (basse) était également présent lors de cette interview !

Une question facile pour commencer : pouvez-vous revenir sur les origines du groupe… bande de potes ou groupe formé par annonces, au fil de l’eau ?

Julien (guitare) : C’est effectivement une bande de potes. On s’est connus au lycée, où on a découvert nos instruments ensemble au sein d’un groupe de reprises. A l’époque on a fait nos premières armes sur du Moonspell, du Anathema, du Yearning, ce genre de groupe… Et puis est venue la première démo, en 1999, la seconde l’année suivante qui nous a permis de signer avec Sacral Productions. Le label nous a envoyés en studio pour faire un album en 2001 : Verse, qui a eu un bon accueil. Grâce à Sacral nous avons pu avoir une fenêtre ouverte sur tous les magazines, les webzines, les radios de l’époque, avec une couverture assez sympathique. En 2003, nous avons sorti un EP nommé Forecast, qui était censé préfigurer notre second album, à paraître dans la foulée. Nous étions alors en 2004, et cet album va sortir finalement en 2011 (rires).

Quelles sont les raisons de ce long hiatus dans la progression du groupe ?

Luc (basse) : Déjà on ne vit pas de la musique, donc les raisons sont d’abord professionnelles. Certains membres sont toujours sur Lyon, d’autres ont déménagé, par exemple sur Paris. On a tous été amenés à bouger à un moment ou à un autre.

Julien : On avait aussi changé de chanteuse pendant un moment, Adeline s’étant éloignée du groupe avant de revenir tout récemment, pour le nouvel album. Et puis il y a aussi une petite malédiction qui nous suit depuis 2003 et qui est d’ordre technique, à savoir que plusieurs crashs de disque durs successifs nous ont fait perdre plein de données relatives à l’album, vu que je n’avais hélas pas prévu de sauvegarde. Au final c’est donc seulement en 2008 que l’on s’est mis à vraiment enregistrer en repartant de zéro…

Est-ce que vous avez des regrets par rapport à tout ça ? Le sentiment d’avoir raté une marche, peut-être d’avoir manqué de sérieux à un moment donné pour vraiment relancer la machine ?

Julien : (réfléchit) Avec le recul je n’ai pas de regrets, parce que je pense que c’est très bien qu’on ait pris tout ce temps. Finalement le disque qu’on va sortir est à mon sens beaucoup plus mûr que si nous l’avions réalisé directement en 2004. D’ailleurs c’est un peu ce que je reproche à titre personnel à nos premiers albums. On a voulu faire les choses trop vite, et en se précipitant moins on aurait pu éviter certaines erreurs. Je pense que ce nouveau disque, s’il ne sera sans doute pas parfait, évite pas mal d’écueils. Par exemple au début on était partis pour travailler avec une boîte à rythmes, vu qu’on n’avait plus vraiment la possibilité de bosser régulièrement avec un batteur. Et puis finalement on s’est rendu compte, il y a seulement quelques mois, que ce serait mille fois mieux avec une batterie. Ca paraît évident à dire comme ça, mais au départ, dans notre configuration, bosser avec une boîte à rythmes était plus adapté à notre situation.

Luc : On n’a pas vraiment de grandes ambitions par rapport à la musique, autre que se faire plaisir. Quand on était plus jeune, peut-être qu’on espérait devenir un peu plus gros, mais aujourd’hui ce n’est plus du tout le propos. On a des vies de famille, une situation qui nous plaît. On joue avant tout pour se faire plaisir. Pour toucher un public oui, faire des concerts bien sûr, mais ensuite on est assez réalistes. On ne deviendra jamais les nouveaux Moonspell.

Pourtant Akin était à l’époque un groupe assez bien côté, à l’échelle de la scène française, et pas mal de gens voyaient en vous « le groupe français à chanteuse… »

Julien : Le fait est qu’on a peut-être raté quelque chose à un moment, mais je ne pense pas qu’on avait les épaules pour, ni la maturité. Il aurait fallu faire trop de concessions qui n’étaient pas compatibles avec nos styles de vie. Ceux qui réussissent à passer à l’étape supérieure à la notre, c’est bien simple : ils sont à fond la caisse. Ils font des sacrifices qu’on n’a jamais pu envisager avec nos vies professionnelles et personnelles. C’est juste pas possible. On a fait le choix de vivre nos vies, et notre passion à côté, mais dans le bon ordre.

Luc : On est vraiment passionnés par ce qu’on fait, mais le but c’est de le faire ensemble, avec les membres qui ont grandi avec le groupe. Non seulement on n’a jamais voulu brûler les étapes, mais en plus on n’a jamais pu…

Est-ce que l’enthousiasme est toujours intact maintenant que vous avez tous pris une dizaine d’années ? Avez-vous encore la volonté de faire évoluer Akin, ou est-ce que vous percevez cet album comme une façon de boucler la boucle ?

Julien : Au départ c’était exactement ça dont il était question : boucler la boucle. C’est du reste la raison pour laquelle l’album s’intitule The Way Things End. On s’était dit en 2005 que ça allait devenir compliqué pour nous d’aller plus loin avec Akin, tellement ça devenait dur à gérer. En même temps, on avait de nouvelles compos, sur lesquelles on avait bossé dur et qu’on trouvait très bonnes. Donc on s’est dit « on va les enregistrer, faire un nouvel album, et puis voilà, la page se tournera avec ce disque là… » C’est cette démarche qui nous a conduit par la suite à renouer avec tous les gens qui n’étaient plus vraiment dans le cercle d’Akin, comme Adeline ou notre batteur Romain, car on trouvait sympa d’associer tout le monde au projet. C’est vrai qu’entre 2005 et 2009, quand ça n’avançait pas, qu’on avait nos petits pépins, on était plutôt dans cette optique de laisser une dernière trace, mais depuis ces derniers mois ça avance vraiment, et l’envie d’aller plus loin s’est installée.

Au final comment vous y prenez-vous pour faire fonctionner le groupe, créativement parlant ?

Julien : C’est pas trop mal réparti entre Luc, le bassiste, Matthieu et moi, les deux guitaristes, mais le cerveau artistique c’est plutôt Matthieu, qui a un peu plus de talent que les autres dans cet exercice. J’ai beaucoup d’admiration pour lui, il a un sens de la musique inné, et d’ailleurs il vit de ça puisqu’il est prof de musique actuelle amplifiée. C’est donc lui le principal artisan et la caution artistique. Avec Luc, nous sommes davantage des chevilles ouvrières. Les idées viennent, et c’est à nous de les mettre en œuvre, de faire des arrangements, des expérimentations… on est des laborantins (rires). Les autres membres du groupe mettent aussi leur touche, mais plus sur leur partie à eux, clavier, flûte, etc. Mais l’essentiel de la conception se fait en trinôme avec les deux tiers de la musique proprement dite créée par Matthieu. Ca contraste un peu avec le Akin des débuts où l’on participait vraiment tous à la compo.

Vos premiers disques ont vraiment bien marché en termes de chiffres de vente me semble-t-il. Les mêmes scores vous semblent-ils réalistes aujourd’hui ? Qu’est-ce qui à vos yeux a changé au niveau de l’environnement musical entre 2001 et 2011 ? Est-ce que vous vous retrouvez dans le système actuel ?

Julien : J’aurais du mal à répondre à cette question puisque je ne connais pas le système actuel… Je suis ça de très loin, je ne sais plus ce qui existe comme labels. Ce qui a changé, c’est que l’offre de musique est foisonnante. Avec les outils d’aujourd’hui, les petits groupes peuvent faire des démos ou des disques de qualité très correctes, et avec Internet il y a pléthore de choses à écouter, des tas de sollicitations, ce qui rend la sélection encore plus dure. Il y a dix ans, quand on a signé chez Sacral Productions, franchement ce n’était pas trop dur d’avoir un deal avec un petit label quand tu proposais quelque chose d’à peu près sympa. On a vendu 2.500 disques, ce qui est à la fois pas terrible, et plutôt bien pour un groupe de notre taille. Aujourd’hui, c’est inconcevable de faire de tels chiffres, à moins de signer sous Century Media et d’avoir la promo qui va avec… Regarde Klone, j’ai lu récemment qu’ils avaient vendu 2.000 copies de leur album All Seeing Eye, soit à peu près pareil que nous il y a dix ans alors qu’ils sont dix fois plus gros ! Ca reflète bien la situation. Se faire une place aux soleil est bien plus difficile aujourd’hui.

Est-ce qu’il n’existerait pas une sorte de paradoxe entre l’accessibilité tous azimuts de la musique via les plates-formes Internet type myspace, bandcamp, facebook… et une uniformisation de l’offre, qui fait que l’on zappe plu facilement d’un groupe à l’autre, beaucoup n’ayant même plus de site perso… Internet me paraît devenir un espace de plus en plus impersonnel pour les groupes, en décalage avec sa fonction de mise en avant. Un commentaire ?

Julien : C’est une bonne analyse, c’est vrai qu’on utilise tous les mêmes outils, on se présente tous de la même manière par commodité : c’est gratuit, c’est pratique, tout le monde va dessus. Il faut d’autant plus arriver à se démarquer par la musique. Je n’avais pas vraiment réfléchi au phénomène, mais c’est effectivement à double tranchant. Après tu as les labels qui peuvent faire la différence, en mettant du budget derrière, en faisant de la promo, en finançant des sites web.

Akin a été à l’époque quasi uniformément comparé à The Gathering dans les chroniques. Est-ce que c’est quelque chose qui vous agaçait, ou que vous considériez comme valide ?

Julien : On n’écoutait pas trop The Gathering en fait. On a beaucoup comparé Adeline à Anneke par exemple. On était tout fiers tu penses bien, Anneke étant une des meilleures chanteuses du monde. Mais Adeline ne connaissait même pas le groupe… Nous on était plutôt branchés Anathema. C’est un peu la même obédience musicale certes, mais quand même. Je pense que c’était une facilité journalistique de nous rapprocher d’eux. De là à dire que ça nous agaçait…

Luc : Le truc, c’est qu’on passait un peu pour un groupe d’opportunistes, qui plus est à l’époque où les groupes à chanteuse étaient à la mode. Or, il s’avère que nous au départ, chanteuse ou chanteur, on s’en foutait. Initialement on était même partis pour avoir un chanteur, et puis on a croisé la route d’Adeline et ça a collé, voilà tout.

Julien : Pour le nouvel album, on voulait chercher un chanteur justement, pour qu’on ne nous retaxe pas de groupe à chanteuse. Mais on s’en fout à la limite, la musique n’a vraiment rien à voir avec The Gathering, a fortiori maintenant mais déjà à l’époque. C’est vrai qu’on y avait droit à toutes les interviews : « ça ressemble à Mandylion… », etc. Une fois c’est sympa, à force c’est un peu réducteur. Mais c’est le jeu…

Dans quelle mesure The Way Things End fait-il le lien avec vos travaux de « jeunesse » ?

Julien : Il fait le lien avec Forecast, le mini qui, comme je te l’ai dit, était là pour annoncer l’album. Je pense par contre qu’il y a un gros fossé entre le premier album Verse et celui-ci, dans la mesure où on a abandonné tous les éléments electro, et où le clavier était très présent sur nos anciennes compos. C’était une solution d’habillage qu’on aimait bien à l’époque mais qu’on a un peu délaissée. On a préféré remplacer le clavier par un quatuor à cordes. Forecast est pour sa part une introduction cohérente, d’ailleurs on en a repris sur The Way Things End les deux morceaux qui présageaient notre orientation musicale rock/prog. C’était un peu notre base de travail…

Parlez-moi des thèmes abordés sur cet album ? Est-ce que vous vous sentez encore, dans vos vies présentes, touchés par ces thèmes, ou y a-t-il un décalage ?

Julien : Plusieurs choses… Déjà, on intellectualise très, très peu notre travail (rires). Donc si tu veux, les paroles c’est plus que secondaire. Notre truc c’est vraiment la musique. On travaille surtout les arrangements, les enchaînements, etc., c’est ça notre truc. Je ne dis pas qu’on bâcle les paroles, mais par exemple pour le premier album, les textes étaient tellement secondaires dans notre esprit qu’on avait choisi d’utiliser uniquement des poèmes d’Edgar Allan Poe, aussi parce que c’était un univers cohérent par rapport à la musique que l’on pratiquait. C’était certes un peu une solution de facilité. Sur le nouvel album on ne voulait pas refaire le coup, donc on a écrit nos paroles à nous, sauf sur un morceau en particulier où on fait lecture d’un poète américain. Pour ce qui est des thèmes abordés, il n’y a pas de fil conducteur, même si tous les morceaux évoquent la « fin » de quelque chose, vu que ça devait être la fin d’Akin (d’ailleurs un morceau parle de ça). Je vais te donner un autre exemple : j’ai adoré le film Les Ailes du Courage, et c’est de cela qu’est partie la chanson « The 92nd Flight », qui s’inspire donc du crash d’Henri Guillaumet dans les Andes. Pour les paroles écrites par Adeline c’est peut-être un peu plus personnel, mais je ne suis même pas allé mettre le nez dedans pour comprendre de quoi ça parlait exactement… L’exercice c’est surtout de poser des paroles sur notre musique.

En fait si je comprends bien, dans votre esprit le chant se comprend comme un instrument supplémentaire, et vous essayez de faire en sorte que les paroles « claquent », participent à la dynamique des titres…

Julien : C’est exactement ça, tu peux garder ta réponse pour l’interview (rires).

Luc : La plupart des morceaux, paroles comprises, ont été composés sans chanteuse, puisque Adeline n’était plus là. On a par conséquent moins de sensibilité que peut en avoir un chanteur par rapport aux paroles, on se sent moins concernés je pense.

La pochette de l’album a été confiée à un infographiste nantais de votre connaissance. Pourquoi ce choix ? Etes-vous satisfaits du résultat ?

Julien : Le résultat on le connaîtra dans quelques jours, puisqu’on doit transmettre la pochette à Obsküre pour les besoins de la chronique (rires)… Pourquoi le choix de cet infographiste particulier ? En fait j’aime bien fonctionner avec le réseau, travailler avec des gens que je connais. En l’occurrence Joss est un gars que je fréquente par le biais d’un forum sur le Net, il m’a montré son travail pour d’autres groupes. J’aime bien avoir déjà pris le temps de discuter les gens avec qui je collabore. Pareil pour le mixage, qu’on va confier au mec qui a fait le premier album, parce qu’on sait comment il bosse, et il y a une relation de confiance qui s’est instaurée. Il y a un autre critère pour ce choix, à savoir qu’en fait je n’étais pas entièrement satisfait avec l’artwork de nos deux premiers disques en terme de correspondance par rapport à la musique. On avait travaillé avec un ami, mais au final ça ne s’est pas avéré très opportun, car il n’était pas de notre univers musical, alors que Joss, qu’on connaît pourtant moins, écoute ce genre de musique, travaille pour des groupes metal/rock, donc il était à mon avis plus à même de faire quelque chose qui corresponde à ce qu’on est. On lui a un peu donné carte blanche autour du thème de la fin…

Akin représente-t-il à ce jour 100% de votre implication dans l’univers de la musique ? Est-ce que vous vous voyez partir dans un projet différent, voire faire des trucs en solo…

Julien : (coupe) Pour moi c’est impossible ! Akin c’est ma passion. Je ne me vois pas faire de la musique avec d’autres personnes. On a réussi à créer un truc avec Akin, ça fait presque quinze ans qu’on fait de la musique ensemble… Je me rappelle qu’au début on n’était jamais d’accord, alors qu’aujourd’hui, alors qu’on écoute tous des trucs complètement différents, on sait tout de suite – surtout le noyau de composition – si ça va le faire ou pas pour le groupe. On s’est forgé une sorte de référentiel commun. On a les mêmes valeurs, on a la même vision par rapport au groupe… Je ne m’imagine vraiment pas bosser avec d’autres musiciens. Même avec des mecs super talentueux, je ne suis pas sûr que ça m’intéresserait ! Ce qui m’intéresse c’est de faire quelque chose de bien avec Akin.

AKIN

The Way Things End

(autoproduction – 2011)

Be Sociable, Share!

Laisser une réponse