Antonin Artaud – Ci-gît

10 Nov 18 Antonin Artaud – Ci-gît

Quelle évidence dans cette alliance ! L’éditeur lenka lente, coutumier du livre-disque, a réussi à combiner Artaud et Nurse With Wound. Ou plutôt, pour mieux dire, Nurse With Wound a composé et offert une pièce inédite, To another Awareness, spécialement conçue dans la beauté et l’urgence des raclements drone pour cette édition du texte de « Ci-gît » auquel a été ajouté « La Culture indienne ».

Nous sommes en 2018 et, ce qui saute aux yeux en même temps qu’aux oreilles, c’est la puissance des écrits d’Artaud. Leur profondeur visuelle est également sonore. Les mots claquent comme autant de baffes à une société amorphe, abattue et mélancolique. Une société du tabou qu’Artaud violente dans la dérision et le rire.

La première édition (et la seule) de ces deux textes date de 1947, vous pouvez toujours vous la procurer pour une estimation à 1000 ou 1500 €… Ici, ce sera pour 9 € avec le CD.

Que nous dit Artaud ? Une poésie qui ne déraille jamais, qui sait où elle va, qui sait sur qui ou quoi elle tire. Sur soi d’abord, un être écartelé et qui aime ça, qui se fait une virée au Mexique pour mieux sentir la Terre et s’interroger sur qui nous sommes et d’où nous venons ; une semblable analyse sera faite des années plus tard par Claude Louis-Combet : on naît dans la merde et le sang, ne l’oublions pas. Une bonne grosse pincée d’inceste par là-dessus avec destruction de la figure paternelle telle que la vivent les analysants, une figure patriarcale questionnée par la proximité d’une guerre mondiale qui aura poussé encore plus loin l’abjection. Guerrier malade, blessé, puant, lequel ne croit plus en Dieu, et qui cherche un ciel jusque dans la profondeur du con, s’ingéniant à se libérer et à absoudre à travers lui tous les hommes et toutes les femmes. Mexique, culture indienne ? Non, pas vraiment : du ressenti, de la communion sous peyotl, la compréhension vague d’un Grand-Tout duquel il faudrait s’extirper pour renaître à soi, être son propre géniteur, libéré de toute féodalité. Alors, ça gueule et ça jouit dans le texte.

La poésie d’Artaud est le cri de cette libération et non la libération elle-même. La pièce de Nurse With Wound (une fois encore, le simple nom du projet est éclairant lorsqu’on lit ces pages) accompagne les quinze minutes nécessaires à une plongée dantesque dans cet Enfer pétillant de malice.

Moi, Antonin Artaud, je suis mon fils, mon père,

    ma mère,

                et moi ;

niveleur du périple imbécile où s’enferre l’engen-

    drement,

le périple papa-maman

                et l’enfant,

suie du cu de la grand-maman

beaucoup plus que du père-mère.

Ce qui veut dire qu’avant maman et papa

qui n’avaient ni père ni mère,

                 dit-on,

et où donc les auraient-ils pris,

                  eux,

quand ils devinrent ce conjoint

                 unique

Le corps est mutilé, sacrifice nécessaire pour tuer des rois du bout des doigts, comme si l’écriture hachait celui qui pose les mots et les affûte pour trouer les certitudes. Poésie-anarchie, capable de casser l’écriture biblique, de se mesurer à elle, capable de faire revivre des chants antédiluviens, poésie dada, lettriste, phonétique à la manière d’un Hugo Ball ; enfant terrible d’un Lautréamont survivant des jours noirs, biberonné à l’humour potache d’un Jarry.

Et maintenant,

                  vous tous, les êtres,

j’ai à vous dire que vous m’avez toujours fait

     caguer.

Et allez vous faire

                 engruper

                 la moumoute

                 de la parpougnête,

                 morpions

                 de l’éternité.

Un système philosophico-psychannalytique se met en place, fouinant dans les os et les répétitions de motifs à la recherche de ce qui tient, malgré tout. L’individu crée sa place, creuse sa tombe physique, faisant surgir en creux une ode à la liberté, à l’expression ultime des rêves et des cauchemars éveillés, écriture faussement automatique, automatisme de l’introspection régurgitée aux faces des affreux, car il faut bien que tout cela finisse.

Artaud, en 2018 comme en 1947, c’est salutaire et ça devrait être remboursé par la Sécu…

De la douleur minée de l’os

quelque chose naquit

qui devint ce qui fut esprit

pour décaper dans la douleur motrice,

de la douleur,

                   cette matrice,

une matrice concrète

                   et l’os

                  le fond du tuff

                  qui devint os.

Morale

ne te fatigue jamais plus qu’il ne faut, quitte à fonder

      une culture sur la fatigue de tes os.

Antonin Artaud – Ci-gît

Nurse With Wound – To another Awareness

editions lenka lente, octobre 2018

40 pages, CD 15mn, 9 €

www.lenkalente.com

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