Anthelme Hauchecorne – Interview bonus Obsküre Magazine #18

06 Déc 13 Anthelme Hauchecorne – Interview bonus Obsküre Magazine #18

 

« CITROUILLES, ZOMBIS ET GUITARE ÉCLECTIQUE… »

UN ENTRETIEN TINTINNABULANT AVEC ANTHELME HAUCHECORNE

RÉALISÉ PAR VINCENT TASSY

 

Aurions-nous déjà trop répété que nous adulions Anthelme Hauchecorne et que la moindre occasion de parler de lui serait saisie sans vergogne par votre dark global media ? Une interview avec l’une des plumes les plus passionnantes de l’imaginaire francophone est toujours riche et passionnante de bout en bout : c’est pourquoi nous vous faisons profiter du complément au petit morceau publié dans OM#18. C’est bientôt Noël, il est bien normal que nous vous gâtions !

Comment conçois-tu le lien entre Baroque’n’roll et Punk’s not dead ? C’est ton deuxième Cercueil de nouvelles… D’ailleurs, aura-t-on le plaisir d’en lire un troisième ?

Si l’on excepte une certaine consanguinité entre les deux ouvrages, nés de la même cervelle azimutée, une évolution lie Baroque’n’Roll à Punk’s not dead, marquée par le souci d’une qualité croissante. Punk’s not dead rassemble des fables funèbres d’écriture récente, et des œuvres remaniées. Mes Cercueils de nouvelles me permettent d’explorer des univers que j’escompte par la suite développer en romans. À l’image de Décembre aux Cendres, conte de Noël croisant folklore hongrois et clins d’œil aux œuvres d’Émile Zola.

Mon prochain opus poursuit sa lente gestation. Comptez deux années encore avant l’accouchement, car je dois me consacrer simultanément à d’autres projets. Cette troisième tombe de mon cimetière de papier portera l’épitaphe Heavy Halloween.

Tu optes presque systématiquement pour une narration au présent et à la troisième personne (exception faite de La Grâce du funambule). Cela te vient-il naturellement ? Si oui, pourquoi ?

La narration à la troisième personne valorise la gestuelle des personnages. En cela, elle se rapproche du travail cinématographique. Quant au temps présent, il crée l’illusion de vivre l’action. À travers ces deux techniques, je m’efforce d’immerger le lecteur, de dynamiser mon propos. Pour autant, je n’exclus pas les autres modes de narration.

Dans La Croisade des innocents (à paraître), roman de fantaisie médiévale, je chronique au passé les pérégrinations de trois adolescents marchant vers l’Orient mystérieux. Ce genre littéraire, à mon goût, se prête parfaitement à cette tournure qui permet de « vieillir » le récit.

De même, je développe un court roman à la première personne (à paraître), campé dans l’univers de La Grâce du funambule. Je prends plaisir à l’emploi du « je » car ce dernier me permet de mentir au lecteur, de jouer avec lui, m’offrant une liberté scénaristique appréciable et l’opportunité de bien beaux rebondissements.

J’avais déjà adoré, dans Âmes de verre, la richesse dialectale, l’exploitation du patois lorrain pour dessiner une esthétique littéraire. Dans Punk’s not dead, recueil de nouvelles oblige, cet aspect s’avère plus varié encore. Les mots que tu utilises, rares et comiques, comme « gougnafiers », dans le conte C.F.D.T. qui regorge de trouvailles patronymiques génialement grotesques (tel le curé « Bœubaffe »), confèrent à ton écriture sa couleur singulière. Quels sont tes modèles, dans cet exercice de l’esthétisation par les sonorités des mots ? Comment le mènes-tu à bien ?

La richesse du français facilite cette esthétisation. Autant que la complexité byzantine de notre belle langue serve à quelque chose ! Je nourris une obsession pathologique pour les mots rares. La faute en incombe à mon côté écolo. Je recycle avec entrain notre verbiage, en rafistolant ses épaves lexicales tombées en désuétude.

Je m’efforce de lire beaucoup, de tout. Je travaille de mémoire mais aussi par le truchement de dictionnaires de synonymes, sur lesquels je m’abîme les yeux des heures durant. Le prix à payer pour me muscler le vocabulaire. La musique (encore elle !) m’apporte son soutien. Selon l’ambiance que je désire instaurer, j’écoute tantôt du dark ambient, du doom metal, du goth rock ou de l’indus

Par analogie avec le cinéma, j’use des mots comme un réalisateur se servirait d’un filtre. Il s’agit pour moi de donner un « grain » à mon histoire, une texture qui la singularise. Une approche artisanale en somme, qui rappellera aux amateurs les films de Jean-Pierre Jeunet ou Marc Caro.

Concernant les patronymes, je m’inspire de personnages historiques en lien avec mon sujet. À titre d’exemple : le père Gracchus « Bœubaffe », protagoniste aviné de la nouvelle C.F.D.T., fait référence au révolutionnaire Gracchus Babeuf, anticléricaliste virulent et auteur de la formule : « Le christianisme et la liberté sont incompatibles » (1793). Imaginez mon plaisir (coupable) de reprendre ce nom glorieux pour baptiser un personnage de fiction membre du clergé, curé épicurien amateur de bonne chère et ivrogne invétéré. Un témoignage de la très petite amitié que j’entretiens avec la religion, et le fondamentalisme catholique.

Ton nom apparaît au début de la nouvelle « La Guerre des Gaules ». Tu te positionnes à la fois en auteur et en personnage-intervieweur. Comptes-tu pousser plus avant, à l’avenir, la destruction des frontières entre lecteur et univers fictionnel ?
Du lecteur à la fiction, il y aurait bien des cloisons à abattre. J’aurais tout intérêt à travailler mon coup de maillet. Je désirais surtout coller, jusque dans le moindre détail, à la forme documentaire. À cette fin, j’ai dû troquer mon costume étriqué d’écrivain pour endosser la redingote d’un universitaire, affairé à recueillir les témoignages des rescapés de la terrible guerre civile qui ravagera la France de 2033 à 2039.
L’écriture, c’est l’art de la posture, et de l’imposture.

La mise en pages importe beaucoup à tes yeux. Une publication d’Anthelme Hauchecorne a toujours quelque chose de l’objet. Comment t’es venue cette idée des « Backstages » ? J’ai adoré. Une respiration entre chaque texte et en même temps un moyen de comprendre et d’apprendre… qui rendrait presque superflue l’interview, tant tu ouvres les coulisses de ton écriture !
J’ai souhaité faciliter la tâche aux lecteurs qui ne me découvriraient que maintenant. Pour le public délicat, il pourrait paraître ardu d’arpenter un recueil de nouvelles touchant à tant de genres différents. Un peu comme de fouiller un grenier oublié, envahi de malles poussiéreuses et de feuillets jaunis. Aussi ai-je cru bon de revenir sur les circonstances qui ont présidé à la naissance de mes nouvelles. De dépeindre les fées biscornues qui se sont penchées sur leurs berceaux vermoulus. De régaler le lecteur d’une visite guidée au tréfonds de ma vilaine caboche.
Des « Backstages » figuraient déjà dans Baroque’n’Roll, mon premier recueil, mais ces notes se trouvaient regroupées en début d’ouvrage. Dans Punk’s not dead, j’ai préféré les disséminer. Ainsi, après chaque nouvelle, je dissèque mon travail sans anesthésie, au fendoir. L’idée de cette mise en pages provient de mon comité de lecture. Merci à Peggy Van Peteghem, Magali Prigent, Pascale Rousseau, Laure Dareau et Maureen Denizon. Ma gratitude va également au maquettiste, Yoann Dolomieu. Car si cette présentation fluidifie la lecture, elle complique la réalisation de la maquette, nécessitant retouches et vigilance.
J’ai la naïveté de croire qu’un livre, en ces temps de disette économique, se doit plus que jamais d’être soigné à tout niveau. Afin d’offrir aux aventuriers de l’imaginaire le dépaysement qu’ils sont en droit d’attendre…
De les transporter. De leur mettre du baume à l’âme.

Comment la collaboration avec Loïc Canavaggia, auteur des époustouflantes illustrations de ce nouveau recueil, s’est-elle mise en place ? Quelques mots sur les tableaux choisis pour illustrer Le Roi d’Automne ?
Loïc m’a été présenté par Magali Prigent. Devant ses dessins, la première fois, j’étais tel un garnement bavant sur la devanture d’une confiserie. Loïc Canavaggia est bourré de talent jusqu’au moindre électron. Je le suspecte de prendre en douce des produits dopants. Son génie m’ébouriffe et je m’estime chanceux de pouvoir m’acoquiner à lui pour mes méfaits.
Nous œuvrons actuellement à deux projets communs. Le Carnaval aux corbeaux : un roman gothique empruntant librement à La Foire des ténèbres de Ray Bradbury, aux contes des frères Grimm, aux légendes teutonnes comme aux films de Tim Burton. L’ouvrage devrait comporter une trentaine d’illustrations de Loïc, mais aussi des œuvres du talentueux Mathieu Coudray.
En parallèle, Loïc construit sa « Chapelle Sixtine » personnelle : un audacieux artbook intitulé Les Visages de la vouivre, pour lequel je m’attèle au scénario. Dans les entrailles de cette curieuse bête : romance médiévale et parfum de soufre. Ce projet en construction attend encore de trouver son éditeur.
L’intrigue se situera dans l’univers low fantasy de La Croisade des innocents, roman axé sur le périple d’une armée d’enfants partis délivrer Jérusalem, le tout mâtiné de magie et de désenchantement.
Enfin, à propos des tableaux qui illustrent Le Roi d’Automne, il s’agit d’une sélection opérée par mes soins à partir d’œuvres libres de droits, dont les sujets cadrent avec l’univers celtique de la nouvelle. Mon choix a été fortement orienté par l’exposition L’Ange du bizarre, qui s’est tenue en 2013 au Musée d’Orsay.

As-tu d’autres nouvelles tirées du monde du Sidh dans tes tiroirs (comme « Le Roi d’Automne », flashback dans le passé du personnage d’Ambre, la punk flamboyante et pas commode découverte dans Âmes de Verre) ?
Hélas non. Mes tiroirs regorgent déjà de milliers de pages de notes se rapportant à la suite d’Âmes de verre (Le Sidh / 1), intitulée L’En-Deçà. L’accueil de la critique, très élogieux, m’a fait prendre conscience des attentes pressantes qui pèsent sur ce cycle de fantaisie urbaine, que j’aimerais clore avec panache. Sitôt entérinés mes projets en cours, je prévoie d’achever cette quadrilogie en publiant coup sur coup les trois tomes restants. Que les lecteurs se rassérènent : la suite de l’histoire avance à grands pas.
Toutefois, j’entends peaufiner mon travail autant que nécessaire, avant de le soumettre au public. En espérant marquer les esprits, avec une épopée qui changera le regard porté sur nos métropoles aseptisées, et les légendes putrides qui couvent sous nos pieds.

 

Le site de l’auteur :

http://www.anthelmehauchecorne.fr/

Le site de l’éditeur :

http://blog.editions-midgard.fr/

Les sites des illustrateurs :

Loïc Canavaggia

https://www.facebook.com/Canavaggia

Mathieu Coudray

http://www.mathieucoudray.com/

Pascal Quidault

http://www.k-ido.com/

Jimmy Kerast

https://www.facebook.com/JimKerast

 

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