Anne-Emmanuelle Fournier – Les Saisons dévorantes

22 Nov 12 Anne-Emmanuelle Fournier – Les Saisons dévorantes

C’est par la voie peu recommandable de l’autoédition qu’Emmanuelle Fournier a publié son premier recueil de poésie, Les Saisons dévorantes. C’est donc avec une défiance totale que nous avons reçu son livre. Une formule trouvée sur un forum de discussion concernant les sites d’éditions à compte d’auteur ramasse parfaitement l’opinion généralement accordée à ce moyen de diffusion : « Il n’y a aucune sélection à l’entrée: ils prennent n’importe qui (sauf pédophilie, négationnisme, nazisme…) ». Bref, les préjugés ont la vie dure, n’en déplaise à Montesquieu (Anne-Emmanuelle, qui est née à Bordeaux, a déjà lu sans doute ce fameux aphorisme tatoué sur le crépis de sa ville natale, du côté de Mériadeck).

La jeune femme n’est pas sans connaître les a priori qui nimbent salement la Société des Écrivains et consorts. C’est pourquoi il lui a paru très important de nous préciser que contrairement aux autres publications de cette maison d’édition, son recueil a été un coup de cœur du comité de lecture et qu’elle n’a pas déboursé un centime pour la fabrication du livre. Rien ne semble donc pouvoir lui faire baisser les bras et c’est sa détermination, son aplomb, son sens de la persuasion, la pugnace douceur (ce n’est, chez elle, pas du tout antinomique) de nos échanges qui nous ont convaincu d’aller chercher plus loin que le bout de notre nez, de juger sur pièce ce coup de cœur de cette maison d’édition qui n’a pas la réputation de faire de cadeaux à ses « auteurs ».

Le premier poème, Corrida, nous a fait nous sentir vraiment stupides. Nous serions donc passés à côté d’un bijou de la poésie contemporaine (enfin… contemporaine… nous y reviendrons) à cause de la marque des livres publiés à compte d’auteur estampillée sur la première de couverture. Anne-Emmanuelle Fournier fait preuve d’un sens aigu de la mise en scène. Le lecteur comprend immédiatement l’intention de l’auteur, survole les gradins puis plonge dans l’arène, s’accroche aux paillettes du toréador et caresse le cuir de la bête. Sa prose versifiée suit le sillon romantique du labour poétique contemplatif tout en creusant celui de l’action, comme une caméra qui décrit, qui suit, et, en somme, embrasse.

Corrida aurait pu être le fruit (une graine tellurique plutôt) d’un heureux hasard, un agencement chanceux de vers, un éclair de génie, un one shot. Nous avons donc tourné les pages avec une défiance renouvelée, dirigée contre nous, même, histoire ne pas nous laisser trop facilement séduire. Obsküre ne couche pas le premier soir, n’offre pas sa virginité littéraire à la première page. Mais le froissement des tôles dans les après-midi figés de soleil (Eté), « les eaux noires qui creusent des tourbières » (Octobre), ou les nuits du Wyoming qui sentent fort la chair et le purin et qu’on voudrait défendre du matin dans les bras de l’auteur, ont raison de notre pudibonderie intellectuelle. Nous nous allongeons volontiers dans la plume (comprenez la métonymie) d’Anne-Emmanuelle Fournier.

Difficile dès lors de garder un sens critique incorruptible. La jeune femme, envoûtée par ces choses ineffables, qu’elle croit ineffables mais qu’elle détruit sitôt qu’elle en fait la description avec un sens synésthétique stupéfiant (« l’ennui à la couleur migraineuse de la canicule »), pose l’intime, son intime, dans la nature écrasante, grandiose et sublime, se love dans les creux de la terre et se livre à elle. Oui, Anne-Emmanuelle Fournier se livre mais rien ne semble en revanche la délivrer, sinon sans doute l’écriture.

Nous devrions relever le parti pris suranné des textes, quelques vers qui ne sont pas toujours à la hauteur de ceux qui les entourent, les lieux communs de la poésie post-Goethe, Schiller et compagnie (que nous adorons mais laissons à leur siècle), ces atmosphères quelque peu boîtes de chocolat, images d’Epinal façon Friedrich et sa Mer de Nuages. Nous devrions. Pour autant, cette cosmogonie, ces « jolis bords » (si vous me permettez), Anne-Emmanuelle ne la dénature pas ; et, plus important encore, elle ne la sacrifie pas. Elle la ridiculise encore moins. Ce sont juste ses « jolis bords » à elle, c’est sa contemporanéité (elle participe à un projet musical qui va aussi dans ce sens). Et puis, est-ce vraiment un défaut de ne pas vivre avec son temps ? Sans doute, à moins que la ligne de conduite et le sens esthétique qui la pare ne soient irréprochables. « Ô la nostalgie des âges radieux ! »

Prétérition faite, nous retournons maintenant aux Rivages, à Brocéliande, aux fins fonds des jours d’Octobre, pas loin de Musset, plus près des moisissures qui mangent le corps d’Ophélie que de la merde d’Artaud, dans les jolis bords d’Anne-Emmanuelle Fournier.

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