Amelith Deslandes – Les Résidents

17 Mar 12 Amelith Deslandes – Les Résidents

Amelith Deslandes, Monsieur Loyal du Cirque des Horreurs, vient de publier son premier roman chez La Madolière. Après deux recueils de nouvelles (dont le premier, Les Loges Funèbres,  fut publié par Nuit d’Avril en 2006), l’auteur se laisse porter par ses impulsions et propose un format plus long, toujours un concentré de malaise, d’angoisse et de cynisme. En complément à l’interview parue dans Obsküre Magazine #8 (en kiosques depuis le 9 mai 2012), voici des propos supplémentaires pour permettre aux amateurs et aux découvreurs et curieux une rencontre plus significative avec Deslandes.

Obsküre Magazine : Jusqu’ici, on te connaissait uniquement comme « nouvelliste », et de manière tout à fait imprévue, on te découvre aujourd’hui romancier. Comment l’envie d’écrire un roman t’est-elle venue ?

Amelith Deslandes : On ne peut pas, à proprement parler, d’envie. À l’origine « Les Résidents » se présentait comme une nouvelle et puis le projet a mûri, s’est développé, m’a dépassé pour aboutir au final, après une gestation chaotique de plusieurs années, à ce court roman. Ce n’est nullement un désir, une volonté de ma part, seulement la résultante d’une totale perte de contrôle.


Ta manière de travailler a-t-elle été très différente ?

Je ne pense pas. Je manque encore un peu de recul sur le sujet mais j’ai le sentiment de m’être livré au même jeu d’assemblage anarchique, d’associations inusitées que d’habitude. Le puzzle comptait simplement un plus grand nombre de pièces cette fois-ci.

Entre chaque chapitre, un texte s’impose, comme une grande phrase qui décrit un mécanisme millimétré mais abstrus, une manière perfide de ponctuer l’horreur. Et ça fait l’effet d’une peinture, d’un collage dada… justement, y a-t-il un lien entre tes travaux visuels – certains se fondent sur des compositions à partir de découpages, me semble-t-il – et littéraires ? 

Bien sûr, en vérité je serais bien en peine de trouver une différence autre que celle du médium entre ces deux activités tant elles se nourrissent l’une de l’autre, tant elles se font écho. Et, effectivement, je réalise beaucoup de collages, le côté ludique toujours, je pique des photos ici ou là, je mutile de vieilles revues… D’anciens numéros de D-Side ? Oh oui, aussi ! (rires) Une bonne partie de ces collages devrait d’ailleurs être visible tout au long du mois de mai, à Dijon, à la boutique Ciel Rouge. Du reste, j’éprouve le plus grand respect à l’égard des touche-à-tout, ces artistes, tels David Lynch ou Philippe Fichot de Die Form, qui parviennent à s’exprimer efficacement à travers différents médiums, qui osent et continuent à prendre des risques alors qu’ils pourraient se contenter de nous resservir, ad nauseam, la même soupe, ce refus permanent du confort m’apparaît admirable, admirable et enviable aussi.


Manifestement, le surréalisme a exercé une influence décisive sur ton écriture. Qu’est-ce qui t’a à ce point interpellé, dans ce mouvement ? Cette manière de pointer du doigt l’inconcevable, d’arpenter les rêves les plus incongrus ?

Ce qui m’a interpellé dans le mouvement surréaliste ? Sa grande ambiguïté, avec d’un côté cette liberté artistique totale, cet espace de créativité restitué aux rêves, au hasard, à la folie, bouillonnant, intense, et de l’autre, dans les coulisses, un labyrinthe abscons de règles et des purges à n’en plus finir. J’ai cependant des affinités avec le mouvement, c’est évident, je pense que ça tient essentiellement à son caractère ludique, le surréaliste était un « homo ludens », un homme qui joue, jeux de mots, cadavres exquis déclinés sur plusieurs médiums, écriture automatique et j’en passe, et ça, ça me plaît, ça colle avec ma propre conception de l’art, une œuvre que l’on s’ennuie à concevoir ne peut être reçue qu’avec ennui par le public, tout du moins c’est ce que je crois. Les surréalistes étaient des sales mômes, irrespectueux, sans limites, capables de tout et bien souvent de n’importe quoi, ça les rendait attachants, forcément…

J’ai cru comprendre que tu admirais beaucoup l’œuvre de Gabrielle Wittkop. Qu’a-t-elle précisément apporté à ta sensibilité ?

Difficile à dire. Rien de ce qui constituait Gabrielle Wittkop, le style, la langue, l’acuité, l’intuition, la justesse du mot, du verbe, n’est reproductible à mes yeux, en aucune façon, aussi tout emprunt m’apparaitrait de facto voué à l’échec et au ridicule. Cependant, j’envie beaucoup, entre autres choses, cette façon toute particulière qu’elle avait de lier inextricablement microcosme et macrocosme, tout se répondait toujours, en permanence, l’infiniment petit influençait l’infiniment grand et vice-versa. Son œuvre tout entière est marquée de ce sceau cosmique, de cette vision supérieure, fulgurante qui transperce le voile des apparences. Une œuvre d’exception, on ne le dira jamais assez…


On est dans Obsküre Magazine, et ce n’est pas pour rien ! Alors un roman d’horreur qui s’appelle Les Résidents ne peut que nous pousser à te poser la question : as-tu écrit sous l’influence de la musique de The Residents ?

En fait, pas du tout, je dois posséder en tout et pour tout un seul album de The Residents, je crois, si ma mémoire ne me trahit pas, qu’il s’agit de The Voice of Midnight. Durant l’écriture, j’écoutais plutôt les disques de Land, Flint Glass, Tzolk’in, Zola Jesus, Nehl Aehlin…


Depuis tes débuts, tu suis imperturbablement les chemins de l’horreur. Cette recherche obstinée du terrifiant et du tordu m’a souvent fait penser que tu étais en quelque sorte un bouzingo moderne, la manifestation actuelle de ce romantisme macabre qui caractérisait toute une vague d’écrivains au XIXe siècle. Es-tu d’accord avec cette idée ? Pour toi, qu’est-ce que l’horreur, et qu’est-ce qui te pousser à l’examiner avec une telle acuité, dans tes écrits ?
Dans l’idée, pourquoi pas ? Après, je t’avouerai que j’ai très peu lu les auteurs en question, même si je préfère effectivement le fantastique ancien au contemporain. Les bonnes revues sur le sujet ne manquent pas d’ailleurs, je pense au Visage Vert, au Boudoir des Gorgones, au Codex Atlanticus, on y déniche de vraies pépites, des auteurs injustement oubliés, des marginaux, des défricheurs, bref, tout ce qui me plaît. Pour ce qui concerne l’horreur, c’est juste un habillage, un accessoire, rien de plus, mon genre de prédilection reste le fantastique parce qu’il plonge ses racines dans le terreau du surnaturel, de l’inexpliqué, et qu’on y jouit par conséquent d’une liberté totale, le champ des possibles s’y trouve grand ouvert, quoique tu écrives, aussi barré que ce soit, personne ne pourra le réfuter, le contredire, jamais, puisque qui dit « inexpliqué » dit, potentiellement, « toutes les explications possibles » et ça, artistiquement, c’est vraiment intéressant à exploiter.


Penses-tu donner une suite aux Résidents ? En tout cas, continuer à écrire des romans, ou revenir plus exclusivement à la nouvelle ?

Non, pour la suite aux Résidents, par contre il n’est pas exclu que certains des personnages reviennent dans des textes ultérieurs. Pour le reste, comme je te le disais au début de l’entretien, c’est l’idée qui conditionne le format, si cette dernière nécessite des développements suffisants alors oui, je pourrais opter à nouveau pour le roman. Ceci dit je suis tout de même plus naturellement enclin aux textes courts, et c’est, selon toute vraisemblance, vers un nouveau recueil que l’on se dirigera dans les années à venir.

Peux-tu nous raconter ta rencontre avec La Madolière, et présenter cette structure éditoriale ?

Pour résumer, La Madolière a publié un recueil des textes de mon bon camarade Fred Katyn et comme nous sommes un peu cousins de plume tous les deux j’ai décidé de tenter ma chance en soumettant Chair et Tendre à la maison d’éditions en question, deux fois, d’ailleurs, puisque le premier envoi a été égaré par les services postaux, la suite est connue, le recueil a été sélectionné et publié.
La structure éditoriale, sous la direction de Mme Pénélope Labruyère-Snozzi, s’emploie courageusement à mettre en avant d’obscurs auteurs tout en se foutant des tendances, à batailler pour que des projets invraisemblables voient le jour, bref, rame à contre-courant pour notre plus grand plaisir, et le vôtre, espérons-le.
Qu’elle en soit ici remerciée car je gage que sans elle, rien de tout cela n’aurait pu se concrétiser.

 

> AMELITH DESLANDES – Les Résidents (La Madolière, 2012)
www.editions-la-madoliere.com

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