Alex Daniele : à propos de The Mission – At War with the Gods

30 Août 14 Alex Daniele : à propos de The Mission – At War with the Gods

Le groupe principal de l’ex-Sisters Of Mercy Wayne Hussey a déjà fait l’objet de plusieurs volumes écrits : Names are for your Tombstones, Baby (la biographie officielle du milieu des années quatre-vingt-dix); l’essai du fan Jérémi Sauvage (Le Jardin des Délices, sorti sur Camion Blanc en 2008) – et enfin et dernièrement At War with the Gods. Ce dernier volume d’étude et d’investigation journalistique a été entrepris par l’Italien Alex Daniele (Ascension Magazine). Bellement présenté, il se présente sous la forme d’un livre rigide et dans une traduction anglaise, fourni en photographies d’archives et en déclarations des membres et collaborateurs divers du groupe phare du gothique anglais. Un document élaboré avec passion et volontarisme.
Retour sur une fabrication textuelle, mais aussi un parcours de groupe aux bifurcations nombreuses et parfois dangereuses, en compagnie de l’auteur et fan.

Obsküre Magazine : Alex, quand et comment as-tu découvert The Mission et qu’est-ce qui, ainsi que tu le dis au début du livre, t’a amené à penser que tu avais une dette envers eux, éteinte par la sortie de l’ouvrage ?
Alex Daniele :
Je ne me souviens pas fait exactement de quand ni comment j’ai découvert le groupe. C’était vers la fin des années quatre-vingt, lorsque je suis tombé sur une interview télévisée. Quelque chose m’a impressionné. La jeunesse est un cadre propice à l’émerveillement, tu sais : il est facile de sentir impressionné par un phénomène, dès lors que la chose te chatouille l’esprit et stimule ton imagination. Et puis un matin, alors que je séchais école, j’ai trouvé Gods own Medicine dans un magasin (N.D.L.R. : le premier album). Je l’ai acheté et de retour chez moi, juste après une petite sieste, je mets le vinyle sur la platine et suis époustouflé par l’ouverture, « Wasteland ». À l’époque, j’étais un grand fan de groupes comme Cure, The Cult, U2, Simple Minds, Pink Floyd, Siouxsie & The Banshees… Mais c’était la première fois de ma vie que je me sentais vraiment touché. J’avais entre les mains ce que j’avais toujours cherché.
La deuxième étape de cette foi naissante a été, de toute évidence, le premier concert de Mission auquel j’aie assisté. C’était la première fois que je quittais mon petit village, situé dans la campagne profonde, pour aller voir un show à la « grande ville ». Seul, dans la nuit – jeune et plein d’espoir. Le spectacle s’est avéré assez mauvais, sans doute le pire show du groupe que j’aie vu de toute ma vie, mais c’est resté complètement magique pour moi. Et je n’oublierai jamais le moment où un Wayne ivre a pris ma main tout en chantant « I am feeling scared ’cause I am shouting loud / and no one can hear my voice » (N.D.L.R. : les paroles de « Wasteland »). Ma vie a changé en l’espace d’une nuit.

Alex Daniele (photo : Silvia Restelli)

Alex Daniele (photo : Silvia Restelli)

Pourquoi avoir intitulé le livre At War with the Gods ? Est-ce une référence déguisée au titre du premier album ou cela en réfère-t-il à un background religieux que tu aurais évalué au regard des textes et esthétiques déployés dans le temps par le groupe ?
Le titre vient du texte de l’une des chansons les plus méconnues de Wayne Hussey, écrite pour la bande originale du film de 1998 Shadow of Doubt (N.D.L.R. : avec Melanie Griffith, Tom Berenger, et Huey Lewis de Huey Lewis & The News). À une étape proche de l’achèvement de l’ouvrage, je savais qu’il me restait un intitulé à lui trouver. Parmi les titres de travail, j’avais Written in the Sand, ou encore ce titre horrible, Out of the Darkness, Into the Blue, et quelques autres encore. J’ai demandé à Wayne celui qu’il préférait, et sa réponse a été At War with the Gods.
J’aime beaucoup le titre. Bien sûr, il se lie à beaucoup de références dans l’univers de Mission : la phrase introductive de « Wasteland » (N.D.L.R. : « Je crois toujours en Dieu, mais Dieu ne croit plus en moi ») mais il produit aussi un écho coïncidence avec le titre du livre sur Led Zeppelin Hammer of the Gods, ou l’album de Venom At War with Satan. Et puis, comme je l’ai écrit dans l’introduction du livre, il y a une certaine ironie reliant At War with the Gods avec son pendant sémantique « At War with the Goths » (rire).

Comment s’est passé le contact avec le groupe, pour la réalisation du projet ? Cela a-t-il présenté des difficultés ou Wayne & co. se sont-ils montrés immédiatement coopératifs ?
Oui, ça a été facile – en particulier avec Wayne, avec qui j’ai échangé des courriels pendant des années. Un jour, je lui ai demandé quelques photos afin de les faire figurer dans l’ouvrage… Un ou deux mois plus tard, j’ai reçu un courriel de lui : « Alex, désolé de ne pas t’avoir répondu avant. Mais il était inutile de répondre sans te donner ce que j’avais promis. J’ai passé une journée entière à fouiller dans les vieilles photos de mes archives. Il me faudra quelques heures pour charger toutes les photos que j’ai scannées, tu les recevras ce soir. »

Wayne Hussey - Lancaster Avenue 1981 (Photo : Francesco Mellina)

Wayne Hussey – Lancaster Avenue 1981 (Photo : Francesco Mellina)

En dehors de Wayne, usuellement disert, les autres musiciens ayant participé au groupe ont-ils tous « donné » facilement, ou certains se sont-ils montrés plus bavards que d’autres ?
Avec l’écriture de ce livre, j’ai compris une chose que je ne savais pas sur la musique : les batteurs sont des animaux étranges ! Je n’ai eu aucune chance d’entrer en contact avec le batteur d’origine Mick Brown, ce qui est mon plus grand regret concernant le livre (N.D.L.R. : Brown ayant rejeté l’idée de participer à la résurrection du line-up originel, l’attitude laisse supposer une distance définitivement prise – et de longue date – avec tout ce qui touche de près ou de loin à cette partie de son passé, sans que cela préjudicie à la qualité de ses relations personnelles avec les membres historiques). Et, sauf pour Mike Kelly – que Dieu le bénisse… quel batteur ! – tous les autres batteurs ont été un peu insaisissables et / ou occupés à autre chose. L’un d’eux, après cinquante et quelques e-mails de ma part, m’a un jour écrit en m’expliquant qu’il s’était retrouvé « piégé dans une chambre d’hôtel, de l’autre côté du globe » (N.D.L.R. : what the fuck ?). Un autre a tout de même réussi à me donner sa date et son lieu de naissance… Il y en a même eu un, ayant assuré seulement quelques shows avec le groupe, qui m’a envoyé un message délirant, faisant état de problèmes avec son ex-femme et la justice.

T’es-tu interdit certains angles, dans l’écriture? Certaines questions / approches ont-elles été bannies dès le départ ?
Ce que je ne voulais surtout pas faire, et notamment pour ce qui concerne les premiers chapitres du livre, était de répéter ce qui avait déjà été écrit dans Names are for Tombstones, Baby (N.D.L.R. : la biographie officielle du groupe, publiée en 1995). Avant d’imprimer le livre, j’ai envoyé l’ensemble du texte à Wayne. Il n’a censuré aucune substance que ce soit. Bien sûr, j’ai essayé de ne pas entrer dans sa vie privée, ni celle de tout autre membre du groupe. Je voulais écrire sur The Mission, pas faire un article pour The Sun !
Une petite anecdote : j’ai été en contact avec quelqu’un qui a décrit Wayne comme « le Gengis Khan de la scène post-punk, ce genre de personne capable de détruire tout autour sans miséricorde ou même juste un petit sens de l’humanité ». J’ai causé à Wayne à ce sujet et sa réponse en retour, a été de me dire : « Il a toutes les raisons de parler de moi comme ça. J’ai entaillé (N.D.L.R. « nicked » en anglais) sa petite amie et je l’ai viré du groupe. » (Rire)

Wayne Hussey - live 1987 (Photo : Simon Parker)

Wayne Hussey – live 1987 (Photo : Simon Parker)

Penses-tu que puisse sortir un jour une version augmentée du livre si The Mission persiste à créer encore quelques années, ainsi que cela semble projeté par Hussey ?
Je ne sais pas. Je pourrais éventuellement sortir un livre pour les collectionneurs, avec quelques photos rares et infos supplémentaires. Au début, j’ai pensé à une version collector pour At War with the Gods, mais le papier coûte cher et je ne pouvais me permettre un volume de mille pages.

En tant que vieux fan et maintenant biographe, comment as-tu apprécié le dernier album studio The brightest Light et quel lien établirais-tu entre cette période de revivification d’une configuration classique, et son « âge d’or », à savoir la période 1986-1990 ?
Je pense que The brightest Light est un grand album rock. Mais, dans l’histoire du groupe, il suit les mêmes contradictions que des travaux tels que Masque, Blue ou God is a Bullet. Les supporters restent en attente d’un autre Gods own Medicine ou Carved in Sand, tu sais. Ils espèrent toujours une autre dose du son « classique », et The brightest Light n’est pas cela. Mes chansons favorites sur l’album sont « Black Cat Bone », « Sometimes The brightest Light comes from the darkest Place », « Ain’t no Prayer in the Bible can save me now », « Swan Song », et « Litany for the Faithful ». « Just another Pawn in your Game » est un peu le Mish classique anti-goth ou ironique à l’égard du goth… et j’adore ça !

Hussey est resté le cerveau principal de la chose, au moins sur le critère permanent et historique. As-tu développé le même amour pour sa création post-1990 ? Comment as-tu réagi, en tant que fan, aux incarnations de Mission, notamment à partir de Masque ?
La première fois que j’ai écouté Masque, je me suis retrouvé en état de choc total. Vingt-deux ans plus tard, comme je l’ai écrit dans le livre, je considère cet album comme un chef-d’œuvre et je l’écoute encore beaucoup. Je ne peux certes pas supporter des chansons comme « She conjures me Wings » – … et je ne reviens pas sur l’ironie anti-goth déployée par Wayne et évoquée précédemment – nous sommes d’accord là-dessus ; ou « Until there’s another Sunrise », mais je crois que ce que le projet recouvre de recréation et d’expérimentalisme est quelque chose qui reste à admirer. Il n’est pas surprenant que « Like a Child again » soit plus tard devenu l’un des favoris des fans.
Je n’ai jamais été un grand fan de l’album Neverland, par contre. Certaines chansons sont absolument géniales : « Neverland », l’étonnant « Raising Cain », le classique « Daddy’s going to Heaven now »… mais il mélange trop de styles différents, et forme quelque chose d’un peu chaotique et sans fil continu. Blue, quant à lui, suit les règles de fonctionnement d’un musicien tel que Wayne Hussey, et je dois avouer que j’aime cette collection intime de chansons. AurA, une fois encore, a été un album qui « devait » sonner à la façon d’un vieux Mission du fait du contexte de la reformation. Pas ma tasse de thé. Je lui préfère God is a Bullet : c’est un album si frais ! Je ne peux croire qu’il ait été engendré par un groupe ayant plus de vingt ans de carrière derrière lui. Voilà, c’est juste l’expression de mon goût et je suis sûr que bien des fans ne seront pas d’accord avec ce point de vue… Quoi qu’il en soit, j’aime vraiment l’orientation poppy de God is a Bullet. Voilà un record qui, pour moi, sonne toujours comme The Mission.

The Mission - live 2011 @ Brixton Academy live (Photo : Neil Chapmann

The Mission – live 2011 @ Brixton Academy live (Photo : Neil Chapmann

The Mission et The Sisters Of Mercy ont tous deux maintenu un nom en vie, mais les Sisters y sont parvenus sans libérer, et loin de là, autant de nouvelles créations que The Mission après le début des années quatre-vingt-dix. Comment appréhendes-tu ces deux processus ?
Je considère Wayne Hussey comme un musicien « au travail », essayant toujours de développer de nouvelles idées et d’embrasser de nouveaux défis. Je ne peux dire la même chose d’Eldritch.

Wayne sort début septembre un nouvel album solo, Songs of Candlelight & Razorblades. Qu’est-ce que tu en attends ?
À quoi s’attendre quant au nouvel album de Wayne ? Dieu et Wayne seuls savent ! Ce pourrait être quelque chose de très poppy ou au contraire de totalement obscur (N.D.L.R. : réponse à cela garantie pour très prochainement sur www.obskuremag.net). J’espère juste que ce sera quelque chose de passionné et sincère. Wayne a souvent sorti des perles restées isolées et méconnues des fans, et je ne voudrais pas que cela se reproduise ! L’album numérique publié par Wayne avec l’auteur suédois Marcus Birro et le musicien Mats Lerneby est quelque chose qu’aucun fan de Mission n’aurait pu attendre, c’est génial. Il sera probablement publié en format CD, concomittamment à la prochaine tournée solo de Wayne. L’album qu’il a fait avec Julianne Regan (N.D.L.R. : Curios) propose également quelques perles, comme les reprises d’ « Ordinary World » de Duran Duran et « Unravel » de Björk. Wayne m’a joué une version démo de « A Change in the Weather » qui n’a finalement pas atterri sur Curios : c’est quelque chose de très Pink Floyd et d’assez fantastique ! Encore une fois: Hussey est un musicien en développement permanent. Essayer, commettre d’éventuelles fautes est préférable, et de loin, à vivre sempiternellement sur les gloires passées.

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