Adan & Ilse : Cold Diamonds (interview bonus)

10 Août 15 Adan & Ilse : Cold Diamonds (interview bonus)

Étonnante nouvelle sortie pour Adan & Ilse. Les aspects les plus moites de leur musique cèdent progressivement la place à des atmosphères plus recherchées, plus intimes en quelque sorte, comme si le projet, une fois les bases posées, s’émancipaient pour trouver ses propres marques en l’âme de chacun des trois protagonistes. Trois, c’était au moment de cette interview puisque, en début d’été, Peter Rainman a quitté le groupe.
Nous revenons donc en complément à notre interview sur ce qui a permis l’émergence d’une entité au-delà des postures.

Sylvaïn Nicolino : « Lost Overdrive » est un nouveau single en puissance : avez-vous des projets pour lui ?

Pedro : Oui, un album de remixes nommé Chirurgie Plastique est prévu pour septembre sur Unknown Pleasures avec notamment des remixes de « Lost Overdrive » par Neon Electronics et Dimeuhduzen. C’est un instru à la base composé par Peter, et cette base EBM m’a donné envie de chanter de manière plus monocorde et scandée. Une chose est certaine, notre point commun à tous les trois c’est que nous avons beaucoup de respect pour la musique des groupes pionniers de l’age d’or du label Mute qui m’a donné envie de fonder le groupe et le label.

Sur « Voice in Blue », le break surgit assez vite ; sans rythme, il vous place en état d’apesanteur. Ce flottement quasi ambient  vous interpelle aussi ?

Pedro : D’habitude c’est Peter qui compose ce genre de titres plus dancefloor mais celui-ci a été initié par Usher. Nous avons amené chacun notre petit supplément d’âme qui a fait que ce titre très axé club est devenu avec « Boys In Eyeliner » l’un de ceux qui nous ont placé numéro 1 dans les charts alternatifs allemands en avril dernier.

Peter : La plupart des titres qui m’ont bouleversé sont de véritables montées en puissance ; on pose une couche de sons, puis une seconde, etc. La version démo de « Vision In Blue » était beaucoup plus longue. J’ai voulu rompre la monotonie qui s’installait en arrêtant le tout et en mettant en avant Pedro quand il chante délicatement « Don’t forget my Voice »… C’est comme un au revoir, un décollage définitif… on s’éloigne… et les sons reviennent ; c’est une sorte de transe.

« Failures » et « Some Desire » relèvent fortement de la manière de Usher. Comme vous avez chacun plusieurs projets, comment réussissez-vous à ne pas vous perdre en route ? Y a-t-il entre vous trois un cahier des charges propre à Adan & Ilse ?

PEDRO : Effectivement ce genre de titres plus « cold » viennent directement de l’univers de Usher, tout comme « Slow Motion », « Light » ou « Kind of Blow » sur notre précédent album. Grâce aux talents d’arrangeur de Peter et à l’apport musical de chacun de nous, nous avons pu amener ces démos vers d’autres sphères plus proches du son de Depeche Mode dans les 90’s que de la New Wave minimaliste des 80’s.

PETER : En général, nous travaillons sur un seul titre à la fois, pour rester bien concentrés. Depuis le départ, c’est un peu l’auberge espagnole : chacun apporte des idées, après, si cela nous parle, on prend, sinon, on jette. Nous développons ensuite, mélangeant nos univers, tout en gardant en tête des idées simples. Bien sûr Usher a une identité forte dans ce monde cold minimal, mais Pedro et mois sommes aussi très attirés par cette idée qu’une chanson ne doit pas être étouffée par l’abondance de son : un son, une émotion. Quand nous respectons cela, pas de risque de se perdre !

Sur « Stardust », c’est Usher qui chante et Peter qui fait la musique. Comment ça se décide cette répartition des rôles ?

PETER : J’ai proposé une simple descente d’accords jouée que j’avais en tête depuis longtemps, sans jamais avoir trouvé d’air à chanter dessus. Usher a été bluffant. Il a tout de suite dit : « Je prends !» et quelques minutes après, Pedro et moi avons reçu un mp3 de la première partie du titre. Rien que le premier mot, tout était là, posé, tendu. Je crois que cela fait quinze ans que je cherchais en vain une idée, un éclair et lui, paf il a trouvé la clef en deux minutes ! Pedro a juste ajouté ses nappes de voix, et je m’en suis servi comme si c’était des sons de synthé, cela a donné cette conclusion à l’album. Ce groupe a vraiment une alchimie particulière…

Usher et Peter, comment travaillez-vous ensemble ? Au-delà de l’échange de fichiers, qu’est-ce qui fait que vous formez un groupe ?

PETER : Quand l’aventure a commencé, ce fut un peu étrange. Car c’est impressionnant de se dire qu’on travaille avec un artiste tel que Usher. Mais il a eu le don de me mettre vite à l’aise. C’est devenu, depuis, une expérience assez unique. Après le second opus, nous avons tous les deux créé une sorte de laboratoire de sons : on en tire des percussions, des nappes, on discute matériel, il a toujours des références, des titres ou des anecdotes et cela finit immanquablement par une trame pour une future chanson.

USHER : Vaste question. Il ne faut pas perdre de vue qu’au-delà de l’échange des fichiers, il faut l’accord général de nous trois, et c’est au fond ça qui fait le groupe, en plus de l’ambiance générale de l’album, et du style Adan & Ilse qui évolue mais reste très identifiable sur nos quatre albums.

Et toi, Pedro, tu le sens comment ?

PEDRO : Dans Adan & Ilse, nous nous imposons une discipline et une forme d’exigence salutaire à chacun de nous. C’est parfois tendu, notamment avec Peter qui est un mec adorable mais ayant une trop forte propension à s’éparpiller dans des dizaines d’autres projets de moindre intérêt. Je le bouscule parfois, je le pousse dans ses derniers retranchements et Usher fait de même avec moi en me forçant à des performances vocales dont je me croyais incapable il y a encore deux ou trois ans. Nous formons vraiment un groupe soudé malgré nos différences et la distance. J’essaye à chaque fois de chanter avec sincérité et en me souciant d’exprimer une forme de vérité des sentiments à travers la voix. C’est cette intention, cette fragilité aussi, que beaucoup trop de groupes electro d’aujourd’hui ont oublié. Je ne supporte pas les effets autotune, l’infatuation de la voix, le ton monocorde ou l’auto-suffisance qui suintent de la plupart des faiseurs synth pop moderne. J’ai toujours adoré les grandes voix qui communiquent une certaine fêlure, une fragilité sous jacente, comme par exemple chez Fad Gadget, Psyche, IAMX ou Fischerspooner…

Faut-il voir un symbole dans la fin abrupte de votre interprétation de « Love will tear us apart » ?

PETER : Faire une reprise est le truc le plus exaltant mais aussi le plus risqué, surtout quand on s’attaque à Joy Division. En reprenant « Love will tear us apart » nous avons voulu comme à chaque fois explorer une autre forme de construction que celles, classiques, déjà proposées. Nous avons conservé le côté sombre des paroles et celui très harmonieux de la compo tout en virant la partie trop simpliste du refrain. Quand on arrive à la fin (le titre est volontairement très court) j’ai souhaité mettre en avant la montée de l’angoisse qui s’installe dans le couple, quand on commence à se poser les mauvaises questions. J’ai placé un son distordu qui gagne progressivement en hautes fréquences pour essayer d’exprimer cela. Usher a rejoué la partie piano en modifiant légèrement les notes et Pedro a doublé la voix de Ian Curtis en faisant des chœurs plus aigus, limite féminins, que j’ai sous mixés volontairement. Le silence à la fin me semble tout aussi inquiétant, nous connaissons tous l’issue fatidique… C’est pour cela que nous avons stoppé net le titre.

Vous avez choisi une vraie basse sur « Sun King », mais aucun de vous trois ne joue cette partie et vous avez invité Melanoboy sur ce titre. Pourquoi ?

PEDRO : C’est mon souhait, il a d’ailleurs fallu convaincre mes deux camarades de la nécessité d’une vraie ligne de basse dans ce morceau (comme celle du bassiste de Corpus Delicti/ Press Gang Metropol que j’avais voulue sur la version de « By the Way » parue sur Sadisco r3mix3d). Les deux autres membres sont un peu allergiques à tout ce qui vient du monde extérieur à Adan & Ilse, mais il m’arrive dans certains cas d’insister sur l’intérêt musical de l’apport de tel ou tel instrument électrique dans une de nos chansons. Sur « Sun King » c’est la sombre mélodie de synthé d’Usher, façon Pornography, qui a fait surgir du plus profond de mes entrailles cette voix aux réminiscences The Cure très marquées, et donc j’ai pensé que la basse de Melanoboy sur « Sun King » serait la cerise sur le gâteau. Les versions remixés de ce « Sun King » par Haujobb, Japan Suicide et Waterwalls (qui seront publiées à la rentrée) donnent une autre dynamique, encore plus cold wave, à ce titre qui hante déjà l’esprit de nos fans. Les deux musiciens d’Haujobb ont d’ailleurs récemment dit dans une interview qu’ils adoraient Adan & Ilse et notamment ce titre, « Sun King ».

Avez-vous des ancrages actuels à votre musique ou bien faites-vous totalement abstraction du monde et de la société ?

PEDRO : Ça dépend des titres, la plupart du temps mes textes sont poétiques et bourrés de cut ups d’artistes des 70’s et d’emprunts au Pop Art ou à William Burroughs, et parfois j’écris des choses plus personnelles qui parlent de ma vision du monde, de l’amour, du rejet et des rapports sociaux comme dans « Like me », « Gente moderna » ou « By the Way ».

USHER : Il y a un peu des deux, même si l’essentiel des paroles que j’écris est inspiré d’expériences intérieures personnelles.

Par exemple, que raconte « Lost Overdrive » ?

PEDRO : Ça parle d’un monde futuriste où les gens vivent sous un dôme et sont obligés de sortir armés pour se déplacer. C’est un peu une analogie de la forteresse Europe dans laquelle nous vivons. Et sous ce dôme du futur, les humains prennent de nouvelles drogues surpuissantes pour se mettre en lévitation et voyager à travers le temps. C’est aussi un hommage textuel à « Interstellar Overdrive » des Pink Floyd, époque Syd Barrett…

Cold Diamonds (Unknown Pleasures Records) (2015)

http://www.unknown-pleasures-records.com/
https://hivmusic1.bandcamp.com/

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