Abduction – interview

08 Sep 18 Abduction – interview

Ainsi qu’ils le disent eux-mêmes en guise d’« à propos » sur leur FB officiel, « la musique d’Abduction se situe entre des ambiances acoustiques automnales et des moments de violence plus propres au black metal. »
Il ne s’agit pas là, donc, de black metal au sens puriste du terme, mais tous ceux qui ont connu les premiers enregistrements du groupe français le savent déjà. Dans leur expression musicale, les musiciens d’Abduction prennent sans forcément se le dire les flots de la vague « post- ».
En sus de la coloration déprimée en saison, la construction de structures labyrinthiques affuble d’un exotisme certain cette musique acrimonieuse, pensée et sensible. Fondateur du projet, Guillaume Fleury (archiatre de rang) expose à
Obsküre l’état de l’art et parle d’une esthétique sonore aventureuse, de la place du texte et de l’Histoire, à l’occasion de la sortie du nouvel album studio À l’Heure Du Crépuscule.

Obsküre : Comment expliquer que le temps de fabrication du nouvel album ait été bien plus court que celui du travail précédent ?
Guillaume Fleury :
Nous avons perdu tant de temps avec l’enregistrement d’Une Ombre Régit Les Ombres, que nous disposions déjà à sa sortie de toutes les idées qui ont nourri À l’Heure Du Crépuscule, puisque nous composons en permanence. Il ne restait « plus qu’à » structurer ces idées en morceaux et à les enregistrer. L’autre élément qui a clairement marqué une différence est le fait que, cette fois, nous sommes allés enregistrer directement chez Déhà durant une petite semaine, là où nous nous étions éparpillés en de nombreuses sessions à divers endroits pour l’album précédent.

La différence de maturité dans la qualité de production entre le nouvel album et le précédent, saute à l’oreille. Fruit d’une maturation inconsciente ou existe-t-il une/des explications factuelles à ce progrès ?
Nous avons effectivement progressé au niveau technique, savons davantage de quelle manière nous souhaitons mettre en place notre vision globale, mais avons également beaucoup appris de notre expérience pour l’album précédent. L’avoir créé dans la douleur a représenté une force pour la suite : nous avons énormément appris des mésaventures qui ont entouré son enregistrement. Comme je le disais plus tôt, le fait d’avoir cette fois tout mis en boîte dans un seul et même studio sur une courte période de temps a également forcément permis d’aboutir à un ensemble plus cohérent.

Vous avez su développer de très forts contrastes musicaux au sein du nouvel album : de purs passages en clair côtoient des choses très acérées, au sein d’un même titre (« Sous les Cendres et la Pierre », « À l’Heure du Crépuscule »). Les clartés voire une dimension rêveuse peuvent aussi se concentrer de manière univoque sur de courtes structures (le feeling méditerranéen des « Visiteurs du Soir »). Cette démarche est assez prégnante dans les scènes estampillées « post-black ». La culture du groupe embrasse-t-elle certaines périodes de production du metal extrême plus que d’autres, ou non ?
Les contrastes sont primordiaux pour Abduction, nous souhaitons jongler en permanence entre ombre et lumière, tempête et accalmies, afin de proposer un véritable voyage, parcouru de nombreuses atmosphères différentes et présenté à la manière d’un long récit, avec ses coups de théâtre et rebondissements. Dissection a été l’une de nos principales influences en la matière, car il mêlait en permanence la furie et le tragique, la rage et le désespoir. Opeth a également marqué une importante référence dans nos parcours de musiciens, tant il mélange à merveille les couleurs et les climats. Pour le coup, nous sommes assez peu connaisseurs de la scène post-black, même si nous sommes au fait des principales formations du genre. Nous sommes réellement partis d’influences bien plus ancrées dans les années 1990.

Éprouviez-vous dès le démarrage du travail l’envie d’une musique si contrastée, ou seul le fait de faire dévoile-t-il au final l’intention ?
Lorsque nous composons, nous ne nous fixons absolument aucune limite si ce n’est d’écrire une musique qui nous touche au plus profond, nous prend aux tripes. Peu importe que celle-ci soit black metal ou autre chose, qu’elle sonne « true » ou je ne sais quoi. L’essence du black metal, ce qui rend ce style plus fascinant que les autres à mes yeux, est justement sa liberté artistique totale, en témoignent les innombrables sous-genres qui le concernent. Devoir se fixer des limites vient forcément brider à un moment ou un autre ton expression, et cela va à l’encontre de ce qu’est censée véhiculer une musique qui se prétend extrême. Ainsi notre manière de composer est très pure : je prends ma guitare, laisse vagabonder mon imagination et en tire quelque chose qui me parle, pour ensuite le travailler jusqu’à en extraire le meilleur, selon moi. Et mes camarades en font de même lorsque vient leur tour d’ajouter leur partition. Pour autant, s’il y a bien une chose que nous savions d’emblée, c’était que nous voulions alterner les ambiances au sein d’un même morceau, simplement parce que nous souhaitons raconter des histoires variées et complexes.

La continuité de collaboration avec Déhà a-t-elle contribué à l’affermissement des reliefs ? Pensez-vous qu’il ait contribué à libérer quelque chose pour vous à l’occasion de ce nouveau travail ?
Déhà évolue sur le même plan émotionnel que nous. Il ressent et comprend notre musique d’une manière sensiblement proche de la nôtre, ce qui rend très facile notre travail en sa compagnie. C’est bien simple, presque toutes les idées qu’il nous a soumises en termes de production ont été validées par le groupe, la règle étant qu’il faut toujours tout tenter dès lors qu’une idée vient à l’un d’entre nous… même s’il est entendu depuis nos débuts que je conserve le dernier mot, puisque je porte la vision globale de ce que doit être notre musique. Mais savoir précisément ce que nous voulons ou pas ne nous empêche pas d’être ouverts aux suggestions que nous soumet Déhà. L’important est que la musique soit au plus proche de ce que nous cherchons à exprimer, c’est la seule chose qui nous importe et que nous gardons constamment à l’esprit. Déhà est de plus une personne très pédagogue, qui est vraiment là pour servir ton propos et n’essaiera jamais de rien t’imposer. Nous faisons confiance à son expertise, cette dernière étant bien la raison principale pour laquelle un groupe fait appel à un producteur extérieur. Le travail en sa compagnie correspond à une alchimie.

Pensez-vous l’association Abduction/Déhà installée ou croyez-vous en l’équation : un album = un producteur ?
L’idée que notre travail évolue en même temps que la maîtrise, toujours grandissante, de Déhà en tant que producteur, nous séduit beaucoup. Nous aimons l’idée qu’Abduction évolue en parallèle de son producteur et avons d’ores et déjà prévu de retourner chez lui pour le prochain album. Nous sommes persuadés qu’il portera notre propos encore plus haut qu’il l’a déjà fait. Il a encore beaucoup à offrir.

Le choix de la pochette, construite à partir de la peinture L’Automne, s’est fait antérieurement à la composition de l’album. Sur quels points ou quelles parties de l’album cette image d’Anne-Louis Girodet-Trioson a-t-elle eu un impact concret ?
Nous avons toujours pensé que si notre musique pouvait représenter une saison, il s’agirait de l’automne. Cette allégorie représente exactement le genre d’images que j’ai à l’esprit lorsqu’il s’agit de penser à notre travail, moi qui suis très sensible à l’art des XVIIIème et XIXème siècles. J’ai immédiatement su, en découvrant ce tableau, qu’il formerait la pochette de notre prochain album, et il a effectivement été un repère visuel à tout mon travail d’écriture des guitares. C’est une chose que je fais souvent lorsque j’écris : je fixe une image particulière, affichée dans la pièce. Ce n’est pas une chose systématique, mais cela m’arrive souvent. Lorsque je réécoute une idée, il me faut me concentrer sur quelque chose pour en ressentir l’essence, et c’est ce que j’ai fait à de très nombreuses reprises lors de la création d’ À L’Heure Du Crépuscule, le tableau étant sous mes yeux presque constamment. D’ailleurs, il me faut encore souvent avoir ce tableau sous les yeux lorsque je réécoute l’album terminé afin d’en profiter au maximum.

Le découpage des titres correspond-il à une scénarisation ? Comment s’est opéré l’ordonnancement des morceaux ?
Il n’y a pas ici de réel concept général, malgré plusieurs lignes directrices, mais nous avons effectivement articulé et pensé les morceaux afin qu’ils proposent un voyage global. À L’Heure Du Crépuscule est pensé pour être écouté d’une traite. C’est le meilleur moyen de l’apprécier, selon moi, car chaque morceau s’enchaîne de manière cohérente. L’interlude « Les Visiteurs du Soir » est là pour proposer une respiration après le pavé « Sous les Cendres et la Pierre ». « Souvenir de Lierre », à part du reste, intervient à peu près en milieu d’album afin de proposer un rebondissement un peu surprenant. Chaque morceau contient des ambiances que les autres n’ont pas, c’est une chose qui nous importait beaucoup, afin de créer un réel équilibre. Il s’agit donc d’une véritable histoire, avec ses chapitres. En général, j’ai une vision globale de tout l’album très tôt, avant que les morceaux ne soient complètement structurés, et je fais avancer chaque titre en gardant à l’esprit sa place dans l’ensemble afin que le tout soit vraiment cohérent. Notre prochain album sera un véritable concept-album cette fois, et j’ai procédé de la même manière, en arrêtant précisément chaque partie de l’histoire dès le début et en gardant à l’esprit le thème de chacune d’entre elle et sa place au sein de l’album lorsque vient le moment de la nourrir de mes idées.

Les voix sont mixées assez fort dans l’album : le contraire d’un mix à l’américaine, ce dont peut par exemple témoigner le volume des voix claires terminales d’« À l’Heure du Crépuscule ». Ya-t-il chez vous une volonté particulière de porter la voix, et donc le texte, en avant ?
Pas vraiment, à vrai dire. Je crois me souvenir que Déhà voulait mixer le chant plus avant encore ! De notre côté, nous trouvions que celui-ci était un peu trop bas sur notre album précédent, et avons voulu le rendre plus audible, mais il ne s’agit pas là d’une volonté particulière. Nous sommes très fiers de nos textes et travaillons dur afin de leur offrir une multitude de niveaux de lecture, mais nous ne cherchons pas à les porter plus avant que la musique. Il s’agit vraiment d’un ensemble.

L’aplat vocal pose assez frontalement une dimension poétique dans ce que vous faites. Qu’est-ce qui a nourri le texte du « Souvenir de Lierre » ?
Nous sommes partis de l’idée de la mémoire des soldats de la première guerre mondiale, en tant qu’êtres humains, avec leurs espoirs, leur révolte face à ce qu’ils vivent, leur détermination à surmonter cet enfer. Mathieu et moi sommes passionnés d’Histoire et avons lu de nombreux témoignages et récits à ce sujet, et leur dimension tragique nous a fortement touchés. Des ouvrages tels que Dix Mois à Verdun de Thellier de Poncheville (dont nous avons extrait un magnifique passage poignant, lu par François avec beaucoup de passion) ou Ceux de 14, référence incroyable de profondeur et d’émotion de Maurice Genevoix, ont porté le texte de ce morceau. Il évoque le souvenir de ceux qui sont allés à la boucherie, animés d’un courage qui dépasse totalement nos générations aujourd’hui. Il s’agit là de témoignages de personnes qui ont vécu la guerre au plus près, et nous offrent tout le tragique, l’absurde, l’entretien du sens du sacrifice liés à l’évènement. Ce genre de mémoires qui dévoile en grand toute la profondeur des sentiments humains poussés à leur paroxysme prend véritablement aux tripes, et c’est une chose très inspirante.

D’où viennent les masques d’Abduction ? Qui les a fabriqués et que veulent-ils nous dire ? Quelle est leur place dans votre concept ?
Il s’agit de masques de médecins de la peste, qui exerçaient lors de vague de peste qui a touché la France au XVIIème siècle. Ceux-ci pensaient se prémunir de la maladie en portant ce genre de masques. Ils plaçaient des herbes aromatiques au bout du bec car ils étaient alors persuadés que la peste se transmettait par le biais de miasmes. Ce qui n’était pas le cas et entraînait tous les médecins vers le même sort que leurs patients. Il y a beaucoup de sens derrière ce visuel, le principal étant celui de la lutte sans espoir contre la Mort, qui triomphera toujours. Certaines personnes ont mis le doigt sur plusieurs autres interprétations possibles : certaines auxquelles nous avions pensé, et d’autres moins, mais tout aussi intéressantes ! Il est très important pour nous de proposer un univers dans son ensemble, pas seulement musical mais également visuel. Ces costumes servent selon nous notre nature nostalgique, pessimiste. Nous essayons de dévoiler quelques clefs de compréhension dans l’ensemble de notre travail, qu’il s’agisse de la musique, des visuels, et des textes. Nous savons pertinemment que peu d’auditeurs auront l’envie de percer tous nos secrets et que ces derniers sont également sûrement difficiles à appréhender, parfois ; mais cet exercice nous plait énormément. Il est primordial que notre univers soit aussi approfondi que possible et que nous ne laissions strictement rien au hasard. Nous les avons fait fabriquer par un artisan, ils sont en cuir et s’approchent aussi rigoureusement que possible des vrais.

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