Dominique A

24 Mar 11 Dominique A

En complément de l’entrevue parue dans Obsküre Magazine #3, www.obskuremag.net publie ces extraits inédits de l’entretien donné à Emmanuël Hennequin par le chanteur français Dominique A, qui en dévoile un peu plus sur son vécu personnel, son savoir-faire et son intérêt personnel pour les musiques sombres, plus ou moins anciennes. Au sommaire de ce bonüs : The Cure, Joy Division, Lydia Lunch, Nine Inch Nails, Crime & The City Solution, Arvö Part, ou encore la musique du train. Un moment atypique et intéressant en la compagnie du fondateur de feu le groupe new wave John Merrick.
Photographie : Julien Mignot

Faith de The Cure, que tu dis aimer beaucoup, a ce côté blafard, fantomatique, mécanique aussi. Des choses comme Wire, qui par certains aspects rejoignent cela dans le post-punk, t’ont-elles aussi touché ?
Dominique A :
Non, j’ai découvert Wire trop tard je crois, et je n’arrive pas à rentrer dedans. Par contre je reste très fan de choses ayant gravité autour des Bad Seeds. Un groupe que j’ai aimé énormément, c’est Crime And The City Solution. Je les ai toujours senti un peu dans l’ombre de Nick Cave. Le talent de Simon Bonney, notamment, a été éclipsé par la flamboyance de Nick Cave And The Bad Seeds, mais certains de leurs disques comptent quand même énormément pour moi. Et ce sont plus des groupes comme ça, qui fonctionnent sur la dynamique des chansons, qui me plaisent le plus ; pas des choses qui restent dans un seul état du point A au point Z. Il y avait une dimension très lyrique chez Crime And The City Solution, plus lyrique encore que chez Nick Cave finalement. Ça me plaisait beaucoup.

Restons sur Nick Cave un instant. Sa reconversion garage/blues/expé avec Grinderman, ça te parle ?
Je n’écoute pas vraiment mais j’aime l’esprit, c’est pas mal. Autant je retrouve chez pas mal de groupes une espèce de fausse sauvagerie, autant là c’est assez réjouissant de voir que des gens ayant avancé dans l’âge ont ça en eux, pour de vrai. C’est vachement plus intéressant que de voir des minets de vingt ans arriver pour tout péter parce que souvent, il y a là dedans un tel pragmatisme que je n’y crois pas trop. Mais là, dans Grinderman, non : il y a une vraie furie. Après, je ne m’imagine pas écouter ça chez moi. Je n’ai pas besoin de ça, d’ailleurs le dernier truc sauvage que j’ai pu acheter, c’était The Fragile de Nine Inch Nails, il y a une grosse dizaine d’années, alors tu vois… je trouvais une vraie violence dans ce disque, quelque chose de non feint, un malaise. Et puis les chansons étaient là, derrière. Dans With Teeth, j’ai aussi trouvé des petits éclats mais je n’ai pas suivi tout ce qu’a fait Reznor, par la suite. Bref. Chez moi, la musique instaure un rapport « suspendu » au temps. À ce niveau là, je ne crois pas appartenir à la moyenne des gens. Je n’ai donc pas acheté les albums de Grinderman mais les voir en concert me tentera, c’est clair.

Après un disque comme La Musique, sorte de repli synthétique, y a-t-il une envie de rouvrir, de trouver des espaces plus grands ?
Pour le prochain projet, je recourrai à pas mal de monde. Dans mon idée, on devrait se retrouver à douze sur scène. Après, il s’agit d’utiliser le groupe dans le sens d’une progression en montagnes russes : passer d’un signal très ténu par moments, à des grandes orgues. Travailler sur la dynamique m’intéresse. Dans le domaine de la pop music et de la chanson au sens international du terme, on est dans un truc hérité un peu des années quatre-vingt : tout est extrêmement compressé et il y a assez peu de reliefs dans les musiques. Le signal sonore est souvent saturé du début à la fin du morceau et je souhaiterais revenir à quelque chose de plus proche de ce que faisait Mark Hollis par exemple : jouer sur des dynamiques et pas du tout me retrouver dans une action synthétique. Ça, c’était pour La Musique, j’avais besoin de renouer avec ces sons-là pour ce disque, ces sons que j’adorais à mes débuts. Mais ça vaut pour une durée de deux ans, et puis après il faut prendre le large, sinon… sinon, on s’ennuie (rire).

La musicalité d’un texte, ça vient d’où ? Qu’est-ce qui le fait chanter ?

Je reste sur des choses assez classiques dans le débit, des choses qui fonctionnent sur des octosyllabes, des quatre syllabes ou des alexandrins. Avec un système de rimes, la musicalité est un peu inhérente à ces formats. Après je casse les formats de façon à ce que vocalement, on sorte de la monotonie. Du coup, on ne sent pas forcément l’octosyllabe ou l’alexandrin arriver, mais voilà, quoi. Après, la musicalité pour moi, c’est essayer un texte sur une série d’accords et voir sur quoi je bute. Il faut enlever les éléments qui font buter, pour des raisons X ou Y : des raisons de prononciation, de phonétique, de maladresse dans l’écriture… Et à partir de ce moment-là, je prends possession du texte et c’est à moi de le rendre fluide et musical. La musicalité est sensée être inscrite dans le texte à son point d’origine. Mais il y a un travail d’appropriation du texte, et sa fluidité viendra du fait que je me sente bien « corporellement » face à lui. À mon sens, il ne faut pas non plus rentrer dans quelque chose de trop pensé à ce niveau, sinon on ne s’en sort plus. Je peux me retrouver avec des phrases que je trouve belles sur le papier et au moment de chanter je butte un peu parce que je ne me sens pas à l’aise avec le fait d’émettre ces sons-là. Je force un peu et là, ça devient musical, au moment où je fais céder mes propres barrière. La musicalité n’est pas inscrite dès le départ de façon définitive, c’est à l’interprète, au chanteur, de rendre les choses musicales. Bashung est un très bon exemple de cela. Si on lit ses textes sur le papier, ça n’est pas toujours franchement musical, c’est assez heurté. Et si ça passe comme une lettre à la Poste, c’est que lui-même a rendu ces choses musicales. C’est l’appropriation des mots par la voix, c’est ce phénomène qui donne le résultat.

Entre l’impulsion et le raffinement, on peut dissoudre cette justesse. C’est le danger.
Oui, tout à fait. Il faut parfois essayer de chanter des choses qui ne nous paraissent pas taillées pour l’être, sinon on se rabat sur les sempiternels mêmes mots et là, on se met à ronronner.

Le ronronnement des musiques répétitives voire contemporaines, c’est un domaine où tu trouves tes repères ?
Je n’ai jamais poussé le bouchon sur des choses comme Philip Glass ou Steve Reich, même si je peux en écouter un peu. Par contre j’aime beaucoup des choses très minimales comme Alina, d’Arvo Pärt. L’épure totale, un disque splendide et que j’ai bien usé, pour le coup… Un des types de Sigur Rós avait dit un jour qu’on avait là l’impression d’écouter les larmes d’un fantôme. Pour le coup, il avait tapé juste.

Les références personnelles que tu cites dans Obsküre Magazine #3 restent dans des colorations blafardes, une certaine retenue. La sauvagerie que la no wave a contenue a-t-elle pu te toucher ? Lydia Lunch, ça te parle ?
Le seul disque que je connaisse réellement et que j’aime de Lydia Lunch, c’est Queen of Siam. Un truc pas très sauvage, réédité il y a peu, assez jazz et que j’avais entendu quand j’avais vingt-cinq ans. Je l’ai racheté, du coup. Mais la no wave en tant que telle n’a pas été quelque chose de trop marquant pour moi, mon besoin de mélodie était trop fort pour que ça fonctionne entre cette mouvance et moi.

La dureté en musique, tu es réfractaire ?
Quand le besoin de mélodie s’affaisse, je peux retrouver une électro plus dure genre Alan Vega ou Pan Sonic. J’aime bien ce côté très sauvage et réfrigéré, mais je ne reste jamais très longtemps là-dedans. Sur le plan de la sauvagerie, je ne suis pas un maniaque, en fait. Je reste plutôt contemplatif dans mes goûts. Je cherche plus ça en concert que dans ce que j’écoute à la maison. Mais finalement un groupe comme Joy Division a cette sauvagerie. Quand tu écoutes Unknown Pleasures, cette violence froide est là et en plus, les chansons sont là aussi. Or, tout ce que j’ai pu connaître de la no wave m’a semblé assez dépourvu de « chansons ». Je ne m’y suis jamais vraiment attardé.

Tu restes semble-t-il assez fasciné par le train. Y trouves-tu une espèce de musique ?
J’aime me retrouver sur les lignes de chemin de fer, j’y retrouve cette « linéarité » (rire) mais… je ne sais pas, ce n’est pas très rationnel. Quand j’étais gamin à mes treize ans, j’allais à la campagne tous les ans et je me rappelle de ce pont, à attendre des heures que le train passe. Ce moyen de locomotion est peut-être rattaché à des fantasmes d’enfants, il y a peut- être un truc comme ça. J’aime les gares, les ambiances de train, on y a une impression très rassurante en fait, contrairement à la voiture ou à l’avion. Et puis le train est surtout un lieu où on peut s’isoler. Je lis et écoute beaucoup de musique dans les trains. Je découvre un nombre de livres et de disques incroyable dans ce contexte-là.

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