Sade. Attaquer le Soleil – L’exposition du Musée d’Orsay

17 Déc 14 Sade. Attaquer le Soleil – L’exposition du Musée d’Orsay

Sade à Orsay. Cela aurait pu sonner comme une provocation, alors que ce n’est qu’une évidence, tant les précédentes expositions, Crime et Châtiment ou L’Ange du Bizarre : Le romantisme noir de Goya à Max Ernst avaient flirté avec des thématiques proches de l’univers du divin Marquis. L’idée est ici de montrer que la pensée de Sade a secrètement travaillé de nombreux artistes du XIXe siècle et qu’elle a contribué aux changements profonds dans l’histoire de la représentation des limites et du désir dans des formes d’expressions comme la peinture, le dessin, la photographie ou la sculpture. Des œuvres du monde entier ont ainsi été rassemblées autour d’un très beau texte d’Annie Le Brun, grande connaisseuse de Sade (Les châteaux de la subversion, 1982 ; Soudain un bloc d’abîme, Sade, 1986) et commissaire d’exposition en compagnie de Laurence des Cars. Ce qu’il y a de fort appréciable dans les expositions d’écrivains, c’est l’apport bienvenu des citations littéraires pour nourrir la pensée. Elles sont ici légion, qu’elles proviennent de l’œuvre de Sade ou de celles de grands auteurs du XIXe siècle. LeBrun s’intéresse donc à l’héritage sadien, dans les textes de Baudelaire, Petrus Borel, Barbey d’Aurevilly, J.-K. Huysmans ou encore Octave Mirbeau, et en quoi Sade, comme l’a dit Charles Augustin Sainte-Beuve, serait un inspirateur de la modernité. De nouvelles images du corps vont ainsi apparaître, soumises à diverses tortures et cruautés sauvages, et aussi fortement sexualisées. De tableaux très connus aux éditions clandestines, le musée s’attarde ainsi sur ce besoin de repousser les limites de ce que l’on peut montrer, cette liberté créative et cette conscience physique de l’infini. C’est ainsi que LeBrun a repris une expression du personnage de Curval dans Les 120 Journées de Sodome : « attaquer le soleil ». Nous sommes donc invités à cette approche nocturne de l’art du XIXe siècle, dans des salles très légèrement éclairées.

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Jindrich Styrsky – Emilie vient à moi en rêve, 1933

L’ouvrage est par lui même un régal, un grand livre noir pour faire écho à cette nuit de l’âme. Jouant habilement avec les mots, LeBrun nous amène dans ses analyses, s’articulant autour de chapitres toujours poétiques : « Voir la nuit du corps », « Humain, trop humain, inhumain », « Le désir de saisir le désir », « Renversement de la perspective », « Absolument athée », « Le désir comme principe d’excès », « Première conscience physique de l’infini ». Nous avons déjà là des indices sur le texte, dont l’articulation, pourtant simple à suivre, se voit parasitée dans l’exposition par un manque de lisibilité pour les personnes n’ayant pas lu le catalogue d’exposition au préalable. Par exemple, la déambulation commence par des projections de films du XXe siècle qui témoignent de l’influence de Sade sur le septième art, avec des titres aussi emblématiques que L’Âge d’or de Luis Buñuel ou Salò ou les 120 journées de Sodome de Pasolini. Commencer une exposition centrée sur le XIXe siècle par des longs métrages du XXe aurait d’emblée mérité une explication. De plus, le fait que les œuvres du XIXe siècle ne représentent au bout du compte qu’à peine une moitié de ce qui est proposé au regard se devaient, à notre avis, d’être précisé. Le surréalisme est en effet très présent – avec de magnifiques propositions, très sadiennes pour le coup, allant de Man Ray à Hans Bellmer – mais l’articulation avec des œuvres médiévales et l’analyse de LeBrun n’est pas assez appuyée, ce qui a donné l’impression à beaucoup de visiteurs d’un fourre-tout qui finalement déprécie le travail de Sade, en ne faisant de lui qu’un prétexte pour montrer des œuvres disparates, dont certaines sont à peine suggestives, ce qui pourrait être un comble pour l’auteur des 120 journées de Sodome et pour une exposition qui cherche à montrer l’irreprésentable. L’aspect transgressif disparaît donc dans une scénographie trop sage et des choix trop hétéroclites. Il aurait peut-être été mieux de réduire le spectre couvert pour créer plus de cohérence.

2. The Story of Nastagio degli Onesti (second episode)

Sandro Botticelli, La Historia de Nastagio degli Onesti (II), vers 1483

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Valentin de Boulogne, Judith, vers 1625

Cela n’empêche l’excellence de certains tableaux classiques, que LeBrun analyse dans l’ouvrage : Scène de guerre au Moyen Âge d’Edgar Degas , La Mort de Saradanapale de Delacroix, Les Curieuses de Fragonard, etc. Mais c’est surtout dans les nombreuses archives anonymes (dessins licencieux, photographies érotiques) que nous avouons avoir pris un énorme plaisir, sans parler de la magie des phénakistiscopes obscènes. Des artistes plus rares dans des expositions rétrospectives nous auront aussi parfois totalement bouleversés. Je pense notamment aux sublimes collages du tchèque Jindrich Styrsky. Il y a aussi une jubilation à découvrir les caricatures phalliques d’Aubrey Beardsley ou les études d’organes génitaux du bien nommé Jean Jacques Lequeu. Les études anatomiques restent, quant à elles, toujours aussi fascinantes, un art qui trouble physiquement. C’est ainsi dans l’expressivité violente ou l’humour fantasque pornographique qu’une liberté nouvelle se fait jour. Les artistes n’ont plus de limites quant à représenter la cruauté qui est au cœur de l’homme, allant jusqu’à se complaire dans l’innommable et le macabre. Meurtres, attaques de brigands, bestialité, cannibalisme, scènes de chasse, supplices japonais, enlèvements, cruauté féminine, viols, flagellations, martyrs, cadavres, l’exposition propose tout cela et plus encore : anticléricalisme, hantises propres aux débuts du XIXe siècle (têtes coupées et guillotine), réinterprétations de figures mythiques et de thèmes classiques (Salomé, Judith, Messaline, Saint-Antoine et sa tentation), centaures et satyres. Au final demeurent le rêve et la conquête de l’irréalité, une imagination en feu en quête permanente de nouveauté, un fantasme qui devient réalité, une érotisation du monde et ce regard tourné vers l’infini, dont Annie LeBrun parle si bien.

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Jean-Jacques Lequeu, Dessin d’un boudoir, côté du canapé, entre 1779 et 1795

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Jean Auguste Dominique Ingres, Roger délivrant Angélique, 1819

Au final, nous sommes donc plutôt partagés. D’un côté, nous ne pouvons que conseiller ce livre passionnant et très soigné que tous les amateurs d’Annie LeBrun doivent s’empresser de posséder, mais nous émettons des réserves sur la mise en espace conventionnelle et mal pensée d’œuvres trop nombreuses et disparates, ce qui dessert à la fois le propos de LeBrun et surtout la pensée si singulière du marquis. Cela dit, nous conseillons quand même l’exposition pour les artistes plus rares et anonymes qui y sont présentés et qui, à eux seuls, valent le détour (une sorte de culture populaire prohibée passionnante et irrévérencieuse), mais aussi pour les questionnements intéressants qui en ressortent sur la nature humaine, l’énergie des pulsions, la fascination pour l’interdit et ce désir de toujours dépasser les limites imposées. L’exposition continue encore jusqu’au 25 janvier.

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Dominique Vivant-Denon, Phallus phénoménal, 1793

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Man Ray, Hommage à D.A.F. de Sade, 1929

http://www.musee-orsay.fr/

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